Zurich la bourgeoise salue Blaise Cendrars, poète... « élastique » et conserve la trace de la naissance joyeusement délirante du dadaïsme.
A l'INSTAR de la gare de Perpignan qui, aux yeux de Dali, était capitale du monde, Zurich revendique le titre souvent ignoré de mégalopole picturale. C'est en effet, sur les bords de la Limmat, dans une humble maison de la Spiegelgasse, qu'a été fondé en février 1916, le mouvement Dada appelé à connaître un rayonnement universel.
Parti de Zurich et malgré le terrible conflit de la Grande Guerre, né en pays neutre, le mouvement va séduire nombre de peintres et de poètes. Dans son premier manifeste édité au « Cabaret Voltaire » 1 rue Spiegel, par Hugo Ball et imprimé à Zurich aux bons soins du typographe Julius Heuberger, les mots déjà sont des pièges aux allures de canular : « Dada se charge de la police à pédales et de la morale en sourdine. Dada ne parle pas. Dada est un Etat dans l'Etat. Dada c'est Dada dans Dada. Dada est le portemanteau du système nerveux ». L'embrasement culmine dès la fin du conflit et gagne New York, Berlin, Hanovre, Cologne. Les desseins se précisent. Structure et esthétique dévastatrices font oublier le cubisme et préparent le surréalisme. L'engouement étonne, inquiète ou séduit. C'est dans l'incohérence et un peu de folie que le cahier rouge diffusé à Zurich, rassemble poèmes, bois gravés, dessins, lithos et écrits où se retrouvent les signatures de ceux qui veulent porter la révolution de l'art nouveau.
LE STIGMATE DE DADA
C'est ainsi que se retrouve une pléiade dont le siècle futur gardera la marque : Tzara, Huelsenbeck, Apollinaire, Hennings, Kandinsky, Cendrars, Arp, Oppenheimer, Picasso, Modigliani. Cela appartient certes au passé, à l'histoire anecdotique de notre siècle finissant. Qu'est devenu Zurich, berceau du dadaïsme ? La richesse créative de la peinture et de l'art suisse n'est plus à dire. Zurich comme Bâle, Berne, Lausanne, Genève, équilibre classicisme et modernisme. Ici l'avant-garde festoie souvent. Curieusement, le ministère de la Culture de la Confédération qui vient de publier un imposant catalogue des cent dernières années de l'art suisse, semble occulter la naissance du dadaïsme. Pour l'année 1916/1917, est simplement signalée la mort de William Rothlisberger président de la société des peintres, sculpteurs et architectes. Cependant dans l'ancienne mégalopole du dadaïsme il est facile de noter, insidieux mais très présent, le « stigmate » des années folles. Si Arp et Hugo Ball étaient revenus ces semaines passées dans le Zurich préautomnal, ils auraient été à peine dépaysés. Certes la ville aux 40 galeries et aux sept musées n'est pas restée figée et marche avec son temps. La « Sammlung Bührice » consacre un département au XXe siècle qui réunit Matisse, Picasso, Gris, Soutine, Braque. A la sortie de la gare centrale, la lourdaude fontaine à la gloire d'Alfred Escher garde le style du parti bourgeois. Néanmoins Arp et Tzara revenus de la Spiegelgasse auraient la joie toujours délirante.
SURRÉALISME À CIEL OUVERT
Pourquoi ? Parce que l'extraordinaire exposition « De Tinguely à Moore » destinée à parer les rues et les places de la cité tout entière vient d'être pendant plusieurs semaines la parade à ciel ouvert des mobiles, statuaires, objets d'art, monolithes, sphères, cubes et éphémères constructions métalliques, une suite d'Atlas de carton, géants de stuc et vigies en bordure de trottoirs le long de la Bahnhofstrasse et du Limmatquai. Il y avait là, l'oeuf philosophique rouge de Mario Merz, la girafe d'acier de Bernard Luginbühl, « cinq blanc un rouge » de Calder... Au total près de 50 compositions extravagantes et géantes telles qu'inattendues pierres levées ayant pris racine au coeur du vieux Zurich jusqu'aux portes du Seilergraben. Nombre de compositions puisaient à l'évidence dans le débridé dadaïste et surtout le tournis surréaliste. Au point qu'on pouvait presque revoir des répliques du « Torse et nombril » d'Arp et que Jacques Lipschitz et son « Chant des voyelles », au coin du Kunsthaus, semblait épeler l'abstraction des arabesques de Max Ernst.
LE RETOUR DE BLAISE CENDRARS
Que dire d'une affichette récente annonçant pour octobre 1999 le festival international de jazz ? C'est presque un collage de Man Ray ! En octobre 1999 les chant, danse et fards de Stéphanie Berger, ex-miss Schweiz, se produisant au Space Dreams, font penser aux spectacles du Cabaret Voltaire de 1916. Stéphanie Berger jouant « Machina » est la survivante évoluée de la chanteuse survoltée d'hier, cette Primadonna du Metropolitan Opera sifflant le ragtime « Délice » cher à Richard Huelsenbeck. Mais c'est sans doute l'exposition ouverte au Strauhof-Zurich qui voit Blaise Cendrars retrouver sa ville. Ce Suisse, éminent dadaïste, avec Apollinaire, figura, avec son poème « Crépitement » au sommaire de l'édition de juin 1916 en qualité de poète français « élastique». Engagé volontaire dans l'infanterie française, il perdit son bras droit lors des combats de Champagne. Singulier et attachant écrivain en recherche d'identité, il était né à La Chaux-de-Fonds sous le nom de Louis Sauser. Puis il devint Sausey, Cendrart et Cendrars. Un nom nouveau comme une affiche bleue de la Spiegelgasse. A l'heure automnale où le grand Zurich affairiste et charrieur d'avant-gardisme, agrandit encore sa sphère, l'étroite venelle, privée de soleil et désertée de trafic mais non de mémoire, s'assombrit. Sur la grise façade taguée du n° 1, on peut lire dans un ovale brun : « In diesem Haus wurde am 5. Februar 1916 das Cabaret Voltaire eröffnet und der Dadaïsmus begründet». La Spiegelgasse immobilise le passé sur lequel se filigrane le poème de Tristan Tzara : « Nos durées sont visibles dans la brûlante boule verte que caresse la plaie centrifuge des satellites»...
Au 1 de la Spiegelgasse à Zurich, la maison « historique » où, en 1916, naquit le mouvement dadaïste.
(Photo J.-G.S.)











