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L'homme au drapeau blanc

Henri Dieudonné, comte de Chambord, était né le 29 septembre 1820. Un peu plus d'un demi-siècle plus tard, il avait la possibilité de remonter sur le trône de France, au grand dam des républicains...

NAPOLÉON III avait été balayé par la défaite. Thiers, le petit homme, jouait les libérateurs du territoire en lançant un grand emprunt qui permettrait de renvoyer plus rapidement les troupes prussiennes dans leurs casernes. Une vague de catholicité emportait tout sur son passage et amenait à la Chambre des députés une écrasante majorité de monarchistes de tout poil. Les espoirs des légitimistes, partisans de la branche aînée, celle des Bourbons, reposent sur Henri Dieudonné, comte de Chambord, fils posthume du duc de Berry, assassiné par Louvel en 1820. Pas moyen d'être plus légitime que ce prétendant qui vit à Frohsdorf, dans un château des environs de Vienne, en Autriche. Petit-fils de Charles X, le dernier Bourbon à être monté sur le trône, il descend en droite ligne de Hugues Capet, de Philippe Auguste, de Saint Louis, de Louis XIV et de Louis XV. Par sa grand-mère paternelle, il est aussi l'héritier des Valois et de François Ier. Pierre Miquel, dans son Histoire de la IIIe République, dit de lui qu'il est « le rejeton le plus titré d'Europe » et que « son arbre généalogique est une forêt immense peuplée de rois, de reines et d'empereurs ». S'il règne un jour, il sera Henri V. L'on se souvient de la popularité de son prédécesseur : Henri IV. Lui est né au pavillon de Marsan, aux Tuileries, le 29 septembre 1820 à 2 heures du matin. Louis XVIII, revenu au pouvoir dans les fourgons des troupes étrangères, a ­ pour l'occasion ­ fait tirer le canon. Des milliers de Parisiens sont venus voir le bébé dans son berceau et le peuple de Paris a eu droit à des feux d'artifice. Quatre ans plus tard, alors que c'est son grand-père, Charles X, qui règne sur la France, il a accompagné ­ en costume de colonel de cuirassiers (!) ­ le roi passant la revue sur le Champ-de-Mars. A peine né, une souscription a fait de lui le châtelain de Chambord. Et, à l'âge de dix ans, il a été proclamé roi puisque toute sa famille, hormis sa mère, a abdiqué devant l'émeute de juillet 1830. Finalement, c'est la branche royale cadette ­ les Orléans ­ qui par un tour de passe-passe auquel le vieux La Fayette a prêté la main, est monté sur le trône : va pour une monarchie constitutionnelle et le « Roi des Français », Louis-Philippe. Le 10 août, l'enfant quitte Cherbourg pour un exil de quarante-et-un ans. Il voyagera beaucoup avec son grand-père à travers l'Europe dont les Cours l'appellent déjà « le roi Henri ». Au passage, il reçoit des délégations de légitimistes et, enfant, déclare très sérieusement : « Je travaille de toutes mes forces à me rendre digne des devoirs importants que ma naissance m'impose ». Son éducation est prise en charge par des religieux envoyés spécialement de Rome. Le pape suit avec attention ses études et le reçoit en 1838 au Vatican à deux reprises. En 1844, le jeune homme se fixe au château de Frohsdorf, qu'a acheté pour lui un fidèle. Des fidèles, il n'en manque pas. En 1843, il reçoit à Londres deux cents légitimistes menés par Chateaubriand en personne, tous adversaires résolus de Louis-Philippe, qui saluent en lui « la royauté de l'intelligence ». Lui est de plus en plus convaincu qu'un jour il va régner. Il déclare : « Je regarde les droits que je tiens de ma naissance, comme appartenant à la France et bien qu'ils puissent devenir, dans un intérêt personnel, une occasion de troubles et de malheurs pour elle, je ne veux jamais remettre le pied en France que lorsque ma présence sera utile à son bonheur et à sa gloire ». Les événements de février 1848 lui apparaissent comme un signe du destin. A toutes fins utiles, de Venise où il séjourne alors, le virtuel Henri V a fait parvenir à ses partisans son programme : élargissement du scrutin (alors fortement censitaire), décentralisation au profit des communes, des villes et des provinces, liberté de l'enseignement (traduire : soutien à l'enseignement catholique), union de tous les royalistes (c'est-à-dire des légitimistes partisans des Bourbons et des Orléanistes). Ses partisans lui demandent de revenir à Paris après les sanglantes journées de juin au cours desquelles les bourgeois républicains ont fait tirer sur le peuple de Paris. Il hésite, pense à un général populaire ­ Bugeaud ­ pour donner le coup de pouce nécessaire. Coup de pouce pour coup d'Etat ? Finalement, rien ne se fait et d'ailleurs Bugeaud meurt en juin 1849. Pourtant, un premier pas semble avoir été fait dans le sens d'une réconciliation entre les deux branches de la famille royale. Les Orléans veulent bien reconnaître la primauté de Chambord. Encore faut-il que celui-ci accepte le principe d'une monarchie à la Louis-Philippe, à savoir parlementaire et... tricolore. C'est faire passer l'appel au peuple avant l'hérédité monarchique et Chambord s'y refuse : « La royauté est un attribut qui appartient à la fois au prince et au peuple. Il y a entre eux union indissoluble. La mettre en question par ma volonté, ce serait détruire la vertu du principe qui fait la force du roi ». La « fusion » monarchiste reste cependant à l'ordre du jour. Les tentatives se succèdent. Elles consistent à faire accepter à « Henri V » un régime constitutionnel relativement souple et ­ surtout ­ le drapeau tricolore dont l'autre ne veut absolument pas, exigeant le rétablissement du drapeau blanc à fleurs de lys, le drapeau de la monarchie. Toutes ces démarches permettent au prétendant de réaffirmer, impavide, ses convictions. 1850 : « Mon règne ne saurait être ni la ressource ou l'oeuvre d'une intrigue ni la domination exlusive d'un parti ». 1852 : « Le génie et la gloire de Napoléon n'ont pu suffire à fonder rien de stable. Son nom et son souvenir y suffirarient bien moins encore. La monarchie, en France, c'est la maison royale de France, indissolublement unie à la nation ». Les Orléanistes insistent : il faut accepter ­ si Chambord veut qu'ils se rallient ­ le drapeau tricolore. L'autre persiste dans son refus et Napoléon III craint tellement peu le prétendant qu'il autorise l'ouverture d'un bureau légitimiste à Paris... Chambord, lui, persiste et signe : son règne sera le signe d'un retour à l'Ancien Régime, celui d'avant la Révolution de 1789, proche du clergé et de la papauté : « Bannir le droit chrétien de la société, c'est courir au-devant de déceptions certaines (...). On demandera logiquement que de nos lois et de nos tribunaux disparaisse l'idée de Dieu ». Et il appelle le clergé à prier beaucoup pour le pape : « Il faut, pour que la France soit sauvée, que Dieu y rentre en maître pour que je puisse y régner en roi ». On l'aura compris : son pouvoir royal lui venant de Dieu, « Henri V » ne voit pas pourquoi il le partagerait avec le suffrage universel. Et, tranquillement, comme cela allait de soi, comme s'il n'y avait jamais eu discontinuité monarchique, il l'affirme alors que les nuages s'accumulent sur l'empire de Napoléon III. Qui est-il donc le prétendant, alors que le pouvoir semble à portée de main ? A quoi, à qui ressemble-t-il ? Description par un Anglais de passage à Frohsdorf : « Un gentleman-farmer (qui) porte sa barbe taillée très court sur les joues, les moustaches (...) sont épaisses, longues (...), la couleur de la barbe est d'un blond foncé ardent (...). Sa taille est inégale : assis, il paraît grand (...). Ce qui est surprenant, ce sont ses yeux bleus, grands, franchement ouverts et qui vous regardent toujours bien en face. Sa voix musicale et bien timbrée a du charme. Très leste malgré son embonpoint et sa claudication (il a été victime d'un accident de cheval en 1841), c'est un homme du Nord qui parle comme un méridional, haut, et d'une voix persuasive ». L'on peut parler et d'une manière persuasive et être un piètre stratège politique : Chambord ne va pas tarder à en faire l'éclatante démonstration. En 1871, l'Europe entière sait qu'il n'a pas d'héritier et qu'il ne pourra pas en avoir. C'est bien pour cela que les Orléans sont disposés à lui laisser la primauté. Les circonstances sont favorables, on le sait : majorité royaliste à la Chambre ; Mac Mahon, vieux maréchal royaliste à l'Elysée ; le duc de Broglie, petit-fils de Mme de Staël et... monarchiste à la tête du gouvernement. Nous sommes en 1873 et tout le camp monarchiste fait mine d'oublier « la » déclaration de Chambord en date du 5 juillet 1871 : « Je ne puis revenir en France qu'avec mon principe et mon drapeau », ce drapeau blanc « reçu comme un dépôt sacré du vieux roi, mon aïeul mourant en exil ». Et « Henri V » d'ajouter : « Henri V ne peut abandonner le drapeau blanc d'Henri IV ». Le 5 août 1873, le comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe, se rend à Frohsdorf : il faut que les deux branches royales se réconcilient. Pour ce faire, le chef de la branche orléaniste se plie au protocole imposé par Chambord. C'est le prix à payer pour redevenir le premier prince du sang, l'héritier de la couronne. le comte de Paris n'est pourtant pas n'importe qui : il a combattu dans les rangs nordistes lors de la guerre de Sécession aux USA. C'est aussi un politique ; il se dit qu'il n'aura plus qu'à attendre la mort de son intransigeant cousin. D'ailleurs, les journaux orléanistes relatent l'entrevue de manière très réservée. En revanche, les journaux catholiques sont enthousiastes. Les pèlerinages et les processions se multiplient au cours de cet été 1873 pour « obtenir que le roi revienne ». Renan lui-même estime que « si le comte de Chambord fait la moindre concession, la Chambre le proclamera ». George Sand, au début de l'automne, écrit à Flaubert : « Je sens comme une odeur de sacristie qui gagne ». Bref, jamais, la Restauration monarchique n'a paru aussi imminente. Et la question du drapeau alors ? Quelques esprits particulièrement ingénieux lancent l'idée d'un drapeau tricolore parsemé de fleurs de lys ou d'un drapeau blanc cravaté de tricolore qui mettraient tout le monde, pensent-ils, d'accord. Le 4 octobre, les monarchistes de toutes tendances réunis désignent une commission de neuf membres pour négocier avec Chambord. Le généal Changarnier qui la préside, déclare certes « qu'il se ferait casser la tête pour M. le comte de Chambord » mais qu'il n'irait pas « jusqu'à sacrifier le drapeau tricolore ». La commission délègue le député des Basses-Pyrénées Chesnelong à Frohsdorf. L'essentiel de la mission de celui-ci est de faire accepter le drapeau tricolore au prétendant. Celui-ci se montre très aimable mais ne promet rien. Cheneslong rentre « accablé, désespéré » à Paris mais cache la vérité à la commission des neuf. Certains journaux favorables à la Restauration pavoisent ; l'accord serait entre « les idées de M. le comte de Chambord et celle de la France libérale ; puisque le drapeau tricolore était le drapeau légal, à son entrée en France... il saluerait avec bonheur le drapeau teint du sang de nos soldats ». Chambord, furieux, va alors anéantir définitivement toute chance de Restauration : il rédige une lettre ouverte à Chenelong qui sera publiée dans « L'Union », le journal des légitimistes. Il écrit notamment et c'est bien entendu du drapeau qu'il s'agit : « On me demande aujourd'hui le sacrifice de mon honneur. Que puis-je répondre ? Sinon que je ne rétracte rien de mes précédentes déclarations. Les prétentions de la veille me donnent la mesure des exigences du lendemain et je ne puis consentir à inaugurer un règne réparateur et fort par un acte de faiblesse... ». Chambord se trompait de siècle :« Ma personne n'est rien, mon principe est tout. La France verra la fin de ses épreuves quand elle voudra le comprendre : je suis le pilote nécessaire, le seul capable de conduire le navire au port parce que j'ai mission et autorité pour cela ». Pour lui, c'est terminé mais il ne le sait pas. Le 8 novembre, il passe la frontière, arrive à la gare de l'Est incognito à 6 heures du matin, se rend à Versailles où il va séjourner secrètement chez un fidèle en attendant le résultat des votes de la Chambre des députés. Les monarchistes savant désormais qu'il leur faut attendre le décès de Chambord pour pouvoir espérer une quelconque Restauration avec les Orléans, que le drapeau tricolore n'éffraie pas, eux. Alors, ils décident de voter la reconduction du président de la République, en attendant... De Broglie souhaitait dix ans. Les députés choisiront : ce sea moins, sept ans en l'occurrence. C'est comme cela qu'est né le septennat. Par hasard, pour une histoire de drapeau blanc... Le 20 novembre, Chambord retourne à Frohsdorf. Il meurt dix ans plus tard mais pour les Orléans, c'est terminé également. Entre-temps, la majorité de l'Assemblée est devenue républicaine.

Texte : Edouard BOEGLIN Illustration : Christian HEINRICH

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