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Sur le Web
"Presque du fétichisme..."
"Ma plus belle histoire de Leica? C'était un 26
avril 97, je n'oublierai jamais. Je partais pour un long séjour au Sénégal et à
l'aéroport de Paris, trop chargé de valises, j'ai confié mon sac photo à la personne
qui m'accompagnait. Mon sac photo a disparu avec tout le matériel. Je n'avais plus rien.
Leica France m'a prêté un "mulet" et j'ai réussi à réunir le matériel
nécessaire en achetant d'occasion ce que je trouvais. J'ai tout récupéré intact, sauf
le 90 mm qui était cassé. Finalement, j'ai dit au gars qui me l'a rendu : «Je préfère
qu'il dorme dans mon cimetière plutôt que dans le vôtre...»
J'y étais très attaché. C'est fou, on s'y attache, à ses boîtiers, je crois que c'est
parce qu'ils sont toujours fidèles..J'en ai quatre pour travailler au quotidien, mais il
y en a un que je préfère. Ce n'est pas du fétichisme, mais presque."
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«La
musique du rideau qui se ferme»
Quand un appareil transporte son possesseur dans des
mondes où tous les sens sont en éveil, on peut parler de rencontre amoureuse. Voici
l'ode au Leica d'un grand de la photo: Guy Le Querrec.
Guy Le Querrec est photographe "leicaïste" à l'agence Magnum.
Il nous a accordé l'interview suivante lors du festival de jazz de Mulhouse.
Votre premier Leica?
En 1961, à 20 ans, je travaillais aux assurances "La Providence" au service
"sinistres" quand j'ai découvert, en classant des dossiers, des revues "Le
leicaïste". Ce fut une révélation par la qualité des images présentées (le
velouté des gris) et par la magie des images prises sur le vif. J'avais déjà un
Rolleiflex offert pour mon bac, mais comme avec mes appareils précédents, je n'étais
pas totalement satisfait, j'ai attrapé le virus. Je cherchais des occasions dans
Photo-Ciné-Revue et j'ai rencontré Jacques Robin, un amateur de Leica, à qui j'ai
acheté mon premier Leica, un III G. C'était un appareil difficile avec deux
illetons, un pour la mise au point et l'autre pour cadrer. Je l'ai payé avec mes
heures supplémentaires et remboursé à ma mère. En 1964, j'achète, toujours à M.
Robin, un M4 qui n'a déjà plus qu'un viseur. Après, j'ai suivi toute l'évolution des
boîtiers M, avec le M3, M4, M5 et M6.
Quel est le modèle qui vous a le plus marqué?
C'est incontestablement le M4 que j'ai acheté en 1969 pour 1421 F et qui m'a accompagné
plus de dix ans. Il portait le N° 1 207 331. J'ai fait avec les photos qui m'ont apporté
la notoriété comme La Mariée, l'Artichaut, les Marins, Le ballon qui vole...Ce
boîtier, que j'avais porté en réparation, a été volé dans le bureau de l'attaché de
presse de Leica. Il n'a jamais été retrouvé. Mon offre de l'échanger contre un autre
tient toujours...
LIGNES SENSUELLES
Quelle sont les qualités d'un Leica M?
La musicalité. La musique du rideau qui se ferme. 1/4 de seconde,
c'est de la musique! Chaque vitesse a sa note, surtout les vitesses lentes. Je connais si
bien leurs sons que je peux dire quand le soixantième de seconde n'est plus juste. C'est
un son amical, pas agressif comme sur les appareils modernes.
Il y a aussi le côté tactile, le toucher du Leica. Il prend vite la température
ambiante, plus 30°C en Afrique et -30°C en Arctique. Il supporte les températures
extrêmes. Il n'y a pas d'angles, les lignes sont courbes, féminines, sensuelles...le
toucher est soyeux.
Dans le viseur d'un boîtier reflex tout est beau et illusoire, la réalité est embellie,
tronquée. Là il faut mettre l'il à la fenêtre, dans un viseur non flatteur et
qui ne flatte pas l'image, qui ne modifie pas le rapport avec le réel. C'est un appareil
alerte et vif, nerveux. C'est un prolongement de l'il, pas une de ces prothèses qui
font du photographe une tête en forme d'appareil photo. Avec le Leica M, la communication
est différente et l'homme a encore le droit d'exister derrière l'appareil, pas seulement
la technologie.
"PHOTOGRAPHE JAZZ"
Vous êtes "le" spécialiste de la photo de jazz, peut-on parler de votre
Leica comme d'un instrument de musique?
Oui, l'idée me plaît. Dans "Carnet de route" qui est un
CD avec un livre photo de musique de jazz sur le continent africain, l'éditeur a écrit:
Henri Teixier, contrebasse; Louis Sclavis, clarinette; Aldo Romano, batterie et Guy Le
Querrec, Leica. Je le remercie d'avoir élevé ce boîtier au rang d'instrument, il le
mérite. Les mots les plus justes sont "les déclics délicats des Leica, appareils
de la délicatesse".
Ce que j'aime dans le jazz, c'est l'improvisation sur le réel. Quelqu'un a écrit de moi
que je n'étais pas un photographe de jazz mais un "photographe jazz". De la
même façon que le jazz est une musique vivante, je fais une photographie vivante. Comme
les musiciens, j'improvise avec le réel, par mes images, je joue et je compose... J'aime
bien cette expression "jouer du Leica", cela correspond à mes images, à ce
décalage éphémère du jazz.
Quel avenir pour Leica?
Je ne sais pas. J'espère que le numérique ne tuera pas l'argentique et le Leica avec. Il
y a aussi le danger que cet appareil ne devienne qu'un produit de luxe. Tout le monde ne
peut pas se l'offrir, il faut le vouloir. Moi, mon premier Leica, je l'ai remboursé
durant deux ans à ma mère! Dans les Leica, il a aussi la série R que j'utilise pour les
longues focales et quand mon il est fatigué. Mais elle n'a pas non plus l'autofocus
des Japonais. Je ne sais pas, j'espère...
Propos recueillis par T.G. |