Sur la Croisette, on slalome comme au Grand Prix de Monaco... Pedro Almodovar, lui, préfère sillonner, sur le registre baroque, une carte du Tendre d'aujourd'hui.
QUAND un metteur en scène dédie son film à Bette Davis, Gena Rowlands et Romy Schneider, on peut se dire qu'il met la barre drôlement haut et qu'il a peut-être une idée derrière la tête. Par exemple, de mettre les cinéphiles de son côté. Et comme on dit que la Croisette pendant une décade en mai est un vrai nid...
Mais quand le cinéaste en question se nomme Pedro Almodovar, alors on admet la référence et on partage même volontiers l'hommage.
De notre envoyé spécial à Cannes
Avec son treizième long-métrage, l'artiste-phare de la movida madrilène a mis Cannes dans sa poche. Les festivaliers, dans leur très grande majorité, ont craqué pour « Tout sur ma mère », mélodrame flamboyant où Almodovar réussit la brillante synthèse à la fois de ses thèmes et de son esthétique. Voilà longtemps déjà que le cinéaste espagnol a mis les femmes au coeur de ses films, mais il se cachait parfois encore derrière des paravents ou des pirouettes. Cette fois, l'oeuvre est parfaitement aboutie. Et les femmes, toutes les femmes, y compris les plus hors-normes, sont emportées dans un opéra baroque, baigné de couleurs et de musiques vives, où l'on croise des mères, des filles, une bonne soeur enceinte et séropositive, des actrices homosexuelles et toxicomanes et des travestis aussi étonnants que touchants comme on n'en voit que chez Almodovar...
SENTIMENTS AUTHENTIQUES
Le réalisateur revendique d'ailleurs totalement la mise en oeuvre mélodramatique des sentiments : « Les sentiments, nous devrions les récupérer ici pour en faire notre patrimoine à nous. Pas besoin d'effets spéciaux, ni de gros budgets. Les sentiments peuvent s'exprimer sur le pas d'une porte, dans une salle de bains, dans un ascenseur... Mais il faut que ces sentiments soient avant tout authentiques, qu'il y ait de la sincérité...» Aux marches du palais, encadré de toutes ses comédiennes, de la grande Marisa Paredès à Cecilia Roth, en passant par Penelope Cruz, la jeune et capiteuse coqueluche du cinéma espagnol, il pouvait sourire, le bon Pedro ! Déjà, on lui parle de Palme d'or et il feint de prendre cela avec détachement : « Mais enfin, si on me la donne...» Et puis, les marches de Cannes dans le crépitement des flashes et les vivats de la foule, c'est l'un des endroits de la Croisette où les choses sont le mieux réglementées. On fait quelques pas, on s'arrête, on laisse les photographes clicher, on refait quelques pas, on salue. A gauche, à droite et ainsi de suite jusqu'en haut... Rien à voir avec la pagaille permanente qui règne le long de la mer. La mer qu'on voit de moins en moins danser le long du golfe clair, parce que des tentes de plus en plus nombreuses se dressent sur les plages. Business is business. Il faut bien un coin de table pour poser son portable, ses lunettes noires et son chéquier.
LE NOMBRIL A L'AIR
Cette année, la moitié de la Croisette, côté mer, a été transformée en zone piétonne. Sauf pour les scooters, les planches à roulettes, les chiens-chiens à sa mémée et les rollers. D'ailleurs, les gendarmes, les policiers, les CRS, les vigiles de tout poil regardent le spectacle d'un air détaché. A Cannes, pendant le festival, personne n'a jamais traversé dans les clous. Alors, dans un flux qui ne doit cesser que vers 4 h 30 du matin, la foule slalome entre les jongleurs, les rapeurs, les mimes, les musiciens, les marchands de glace, les graveurs de prénoms sur grain de riz. Soudain, passe Eddie Barclay, toujours en blanc, toujours un peu plus vieux. La foule se pousse du coude : « Ginette, t'as vu!». Dans l'autre sens, marche Stéphane Bern, le « veuf » télévisuel mais inconsolable de Diana. Trois gamines, le nombril à l'air, pouffent... Passons... Si, donc, Pedro Almodovar est un fin analyste de l'univers féminin, le cru cannois 99 offre, de ce côté-là, de passionnantes perspectives. Moins enlevées que dans « Tout sur ma mère », mais qui interpellent tout autant. Prenez « Kadosh », le premier film israélien en compétition depuis au moins vingt ans... Son metteur en scène, Amos Gitaï raconte le parcours terrible d'épouses dans le quartier juif ultra-orthodoxe de Mea Shearim à Jérusalem. Gitaï ne juge pas, il montre « les contradictions du mystère religieux qui assigne aux femmes la fonction de reproduction dans un système conçu, pensé et écrit par des hommes...»
LE SOIR, À LA VEILLÉE
Le réalisateur russe Alexandre Sokourov a choisi, lui, avec le très étrange et très expressionniste « Moloch » d'imaginer vingt-quatre heures de la vie d'Hitler et Eva Braun... Où comment une femme lucide mais frustrée ose affronter le monstre dans son antre, ne s'ébranlant ni devant ses rodomontades absurdes, ni devant ses lamentations hypocondriaques... Bon d'accord... Mais où sont les starlettes, bon sang ? Couchées, les jeunes femmes dénudées du buste sont des baigneuses en quête de bronzage. Debout, elles deviennent des substituts de starlettes, dès qu'une grappe de zigotos appareillés les entourent... Bien sûr, ils visent, mitraillent et shootent, mais quoi ? De Paparazzo, la créature de Fellini et de ses maudits frères, cavaliers de l'apocalypse Kodak, ils ne sont que les misérables sous-fifres. C'est à la veillée, avec Maman et les enfants qu'ils regarderont, presque attendris, à peine émoustillés, ces rondeurs dérobées. Car il faut bien se faire une raison, les starlettes ont vécu et ça fait longtemps que les producteurs préfèrent les bureaux climatisés au sable des plages privées de la Croisette. Et les paparazzis, les vrais, chassent des proies plus juteuses (en terme de rentrées financières, évidemment) sur d'autres territoires. Photographier une gentille fille inconnue, mignonne certes, mais autant que des centaines d'autres, à quoi ça rime, je vous le demande ?
ALLO, MAMAN ?
A Cannes, où l'on n'est jamais à une célébration près, on a oublié les quarante ans d'un fameux moment de la Nouvelle vague. En 1959, Chabrol signait « Les cousins », Eric Rohmer « Le signe du lion », Jacques Doniol-Valcroze « L'eau à la bouche » et Jean-Luc Godard donnait « A bout de souffle». Belmondo, clop au bec et Bogart en tête, ronchonnait et Jean Seberg, si belle, vendait le Herald Tribune sur les Champs. A Cannes, en 1958, François Truffaut s'était fait proprement virer pour insolence. Il incendiait par exemple Delbert Mann et son « Désir sous les ormes»: « On ne sait que détester le plus dans cette tragédie en tic et en toc...» En 1959, la Truffe était de retour en triomphateur avec ses « 400 coups». Cannes a la mémoire courte et sait flairer les bons coups... Ah, une dernière chose, ne demandez pas à Pedro Almodovar de vous dire tout sur sa... vraie mère. Ça l'agace, un peu. Parce que sa mère, il l'aime, il la voit quand il veut et il n'a pas besoin de lui téléphoner tous les jours...
Pedro Almodovar, en compagnie d'une de ses actrices fétiches, Marisa Paredès.











