Stina Nordenstam bouleverse l'art de la reprise.
L'histoire des musiques populaires est tout entière marquée par l'art de la reprise, chaque genre nouveau reprenant à sa façon les chansons de l'ère antérieure. Ludique ou fondatrice, la reprise crée ainsi une chaîne reliant en tous sens blues, jazz, folk, rock'n'roll, soul ou hip hop... Avec « People Are Strange », Stina Nordenstam propose l'équivalent, côté pop-rock, des relectures les plus radicales que le jazz ait connu, et qu'elle-même a intensivement pratiquées à ses précoces débuts. En guise de standards, l'elfe suédois, dont l'incarnation resterait douteuse si sa voix ne manifestait autant d'humanité, a pioché dans les registres les plus variés : succès populaires des années 80 («Sailing » de Rod Stewart ; « Purple Rain » de Prince), classiques 60's («Bird On A Wire » et « You Come So Far For Beauty » de Leonard Cohen ; « Reason To Believe » de Tim Hardin ; « People Are Strange » des Doors), raretés d'un autre âge (notamment « Jeannie With The Light Brown Hair », une ballade du XIXème siècle). Il faut un peu de persévérance et plusieurs écoutes avant d'adopter ce disque difficile. Comme le précédent « Dynamite », « People Are Strange » n'offre pas ces splendeurs évidentes qui parsemaient « And She Closed Her Eyes », le second album de l'artiste, qui reste la meilleure introduction à une oeuvre exigente. Au milieu d'arrangements sophistiqués et oppressants (où dominent guitare électrique, piano et percussions électroniques, discrètement secondés par des sections classiques de cordes et de vents), la voix de cette trentenaire reste celle d'une éternelle enfant, une des voix les plus troublantes qu'il nous ait été donné d'entendre. Mais sur « People Are Strange », cette voix autrefois limpide et chaleureuse semble s'être froissée à l'enregistrement. Stina Nordenstam ne s'est attachée qu'aux textes des chansons qu'elle a retenues, et les plus célèbres d'entre elles sont ici méconnaissables : leurs contours sont diffus, toute mélodie a été consciencieusement destructurée, fondue, réduite à sa plus simple expression. Des fantômes de chansons hantent cet album d'une infinie tristesse. « People Are Strange » est ainsi à l'image de cette chanteuse insaisissable, qui ne donne ni interview ni concert (à l'exception d'une unique prestation londonienne, forcément légendaire aujourd'hui). Stina Nordenstam se photographie elle-même pour des pochettes de disque où le flou le dispute au travestissement, sans parler des notes relatives aux chansons, bribes apparemment autobiographiques qui ne font qu'exciter davantage la curiosité. Les gens sont parfois bizarres.











