Vivre à Espigoule, selon Christian Philibert dans « Les quatre saisons...», c'est une drôle d'aventure entre fiction et réalité. Et c'est surtout une comédie humaine.
DANS la nuit, une bande de types plutôt bizarres s'amusent à transformer l'un des leurs en... dahu provençal -on apprendra par la suite qu'il s'agit d'un « phacomophère », variante travestie du phacochère- avant de le lancer sur la route, dans les phares d'une voiture, histoire de flanquer une bonne trouille à l'automobiliste de passage ou bien d'exciter la curiosité d'un chasseur du cru. D'ailleurs, au bout du cycle des saisons, un chasseur n'hésitera pas à empoigner sa pétoire...
Il y a, de temps en temps, dans le paysage international du cinéma, des films qui échappent aux catégories. Ni cinéma « franco-parisien » (Assayas, Bonitzer pour les plus récents), ni productions américano-hollywoodiennes. Du coup, on commence à se gratter la tête. Car rien n'est plus irritant que de ne pas savoir où ranger les choses. Le propre de Christian Philibert, avec la complicité de son frère Hervé et d'une bande de copains d'enfance, c'est justement d'échapper à tous ces tiroirs. On serait tenté bien sûr par une étiquette façon « cinéma provençal » ou encore « cinéma provincial». Mais la première est très connotée « pagnolade » et la seconde a quelque chose de condescendant. Comme lorsqu'un Parisien parle de la province... On assume, on assume mais on n'a toujours pas trouvé comment définir « Les quatre saisons d'Espigoule». On pourrait donc, en dernière analyse, se contenter de dire que l'entreprise est manifestement portée par une vraie envie de cinéma et que le résultat est tout simplement un bien agréable moment à partager dans une salle obscure... Invité naguère de l'équipe mulhousienne de Bel-Air (où « Les quatre saisons...» était en compétition dans la sixième édition du festival Espoirs en 35 mm) Christian Philibert s'amuse manifestement du trouble (agréable et malicieux) que provoque son long-métrage. Fiction ou documentaire ? Docufiction ? Ficumentaire ? N'attendez pas vraiment une réponse là-dessus. D'ailleurs, Espigoule même est une « invention». Et c'est bien sur ce balancement entre le « tout n'est pas vrai » et le « rien n'est vraiment faux » que joue le réalisateur, mélangeant les scènes « fictionnées » et celles prises sur le vif... Pourtant, ce qui importe surtout, c'est que l'ensemble fonctionne très bien et qu'on se moque très vite de savoir si c'est du lard ou du cochon tant les personnages (732 villageois ont fait l'acteur) sont immédiatement attachants. L'accent chantant ou une certaine philosophie de la vie renvoient parfois à Raimu ou à Fernandel ou à ceux qui peuplent les films de Guediguian (même si celui-ci se concentre surtout sur le quartier marseillais de l'Estaque) mais les gens d'Espigoule ont une vraie existence... Et Christian Philibert baigne manifestement dans l'ambiance du lieu. Pourtant il évite soigneusement les private jokes. Les multiples petites histoires qu'il aligne, au fil des saisons, composent la chronique tendre et pleine de bonne humeur d'un pays où l'on pratique aussi bien l'art du civet de lièvre que celui de la pétanque, où l'on fait l'apologie de la sieste, où l'on fête le bouc, où les corbeaux « bouffent les agneaux par le cul » et où se concocte le « Pussi-miel » dont les vertus sont des plus toniques ! Dans cette chronique, défilent alors des personnages savoureux qui tournent autour du Café du Cours et de son patron. Passent par là le vieux agriculteur qui n'a qu'un dent, le poète local, l'artiste libertaire qui peint avec la terre, le sculpteur et ses arbres « vivants », les vieilles bazarettes (pipelettes) mais aussi le député du coin qui mène campagne. Et Philibert peut remercier Chirac d'avoir dissous l'Assemblée, ce qui lui vaut quelques scènes fort cocasses. « Les quatre saisons d'Espigoule » (primé dans différents festivals dont Entrevues à Belfort) raconte quelque chose qui ressemble à un paradis perdu. Lorsqu'on lui parle de nostalgie ou de travail de mémoire, le réalisateur avoue ne pas être tout à fait clair sur la question. Le film ne dit rien sur le (vrai) travail des habitants et les femmes y sont beaucoup moins présentes que les hommes... Pour le coup, « Espigoule » est donc bien une fiction doublée d'... un remède efficace contre la morosité.
« Les quatre saisons d'Espigoule », une vision drôle et tendre d'un vrai-faux village de Provence à travers ses habitants.











