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On a voulu tuer le Bien-Aimé

Le 5 janvier 1757, la cour royale est à Trianon. Dans l'après-midi, Louis XV est revenu rendre visite à sa fille, madame Victoire, à Versailles. Vers 18 h, il quitte ses appartements. Un homme s'élance, frappe.

LOUIS XV est l'arrière-petit-fils de Louis XIV. Le règne de celui-ci a été interminable : soixante-douze ans ! Dans cet intervalle, le fils du Roi-Soleil dit le Grand Dauphin (1661-1711) a eu le temps de mourir de même que son petit-fils, le duc de Bourgogne (1682-1712). Surnommé le Bien-Aimé, Louis XV est né le 15 novembre 1710 à Versailles. Il y mourra d'ailleurs soixante-quatre ans plus tard. Il est roi à... cinq ans, sacré à Reims à douze, majeur à treize. A sa place, gouvernent successivement le duc d'Orléans au titre de la régence jusqu'en 1723, le duc de Bourbon de 1723 à 1726, puis le cardinal Fleury, l'ancien précepteur de Louis XV. Dans ce dernier cas, c'est Louis XV qui l'a souhaité. Fleury gouvernera jusqu'à sa mort en 1743. L'année suivante, Louis XV tombe gravement malade à Metz. L'émotion est grande à travers le royaume. Le Bien-Aimé se rétablit, mais les plus belles années de son règne sont révolues. Le roi fait mine de prendre en main le gouvernement mais les questions intérieures l'ennuient. Seule semble le passionner outre les aventures amoureuses, la politique étrangère. Il crée à cette fin une sorte de ministère des affaires étrangères officieux, le « Secret du roi ». de 1744 à 1764, c'est en fait l'une de ses favorites, madame de Pompadour, qui dirige par un jeu d'influence les affaires du pays. La politique étrangère de Louis XV l'entraîne ­ comme son arrière-grand-père ­ dans des guerres coûteuses : guerre de Succession d'Autriche (1740-1748) où l'on travailla surtout pour le roi de Prusse, notamment. Au plan intérieur, la principale opposition vient des parlements, ennemis de l'absolutisme royal et défenseurs des privilégiés à la fois. Tous les domaines ­ fiscal, religieux ­ sont bons pour mener contre la royauté un combat sans merci. Une campagne de libelles injurieux pour le roi, madame de Pompadour, d'autres encore considérés comme proches de Louis XV est menée jusque dans les galeries du château de Versailles. La versatilité du roi, son indécision, ses frasques sentimentales achèvent de lui aliéner l'opinion travaillée par ailleurs par les idées novatrices et anti-absolutistes des Encyclopédistes. Louis XV se replie sur lui-même. D'abord renfermé et glacial, il connaît des crises d'abattement et de doute que seule madame de Pompadour, confidente dévouée et attentive, est en mesure de dissiper. En ce 5 janvier 1757, le roi est venu de Trianon pour rendre visite à l'une de ses filles, madame Victoire, qui garde la chambre à Versailles. Il doit repartir à 18 heures. Une demi-heure auparavant, les voitures sont avancées au bas de la cour de marbre. Il fait très froid. Le grand parc de Versailles est plongé dans la nuit. Il est désert, lugubre, recouvert de neige. Louis XV, précédé par des laquais qui portent des torches, descend les marches qui le mènent à son carrosse. Une double haie de gardes va jusqu'à la voiture royale dont un valet tient déjà la porte ouverte. La marche est ouverte par le maréchal de Richelieu, le premier gentilhomme de la chambre, le dauphin ­ celui-là non plus ne régnera jamais puisqu'il va mourir avant son père en 1765 ­ est aux côtés du roi. De part et d'autre, le grand et le petit écuyer. Derrière,le duc d'Ayen, le capitaine des gardes. Soudain, dans la nuit, un homme se faufile entre deux gardes, heurte le roi et repart par où il est venu. Le roi vacille : « Duc d'Ayen, on vient de me donner un coup de poing ! ». Il porte la main au côté droit et la retire pleine de sang : « Je suis blessé et c'est cet homme qui m'a frappé ». Tout le monde se précipite sur l'homme qui est rapidement maîtrisé. Le roi : « Qu'on l'arrête mais qu'on ne le tue pas ! Gardez-le bien ! ». Le duc d'Ayen veut le soutenir : « Non, j'ai encore la force de remonter ». Louis XV est très calme ; il remonte le petit escalier, entre dans sa chambre. Là, comme il perd beaucoup de sang, il se croit frappé à mort : « Je n'en reviendrai pas. Allez me chercher un confesseur ». En attendant, il faut aussi s'occuper de sa blessure. Et comme le service royal est à Trianon, il n'y a là ni valets, ni linge, ni draps de lit. On couche le roi sur un matelas, on l'enveloppe dans un peignoir. Louis XV se confesse : une fois, deux fois, trois fois. Il croit vraiment sa dernière heure arrivée et finalement perd connaissance. Arrivent enfin, outre la reine et ses filles qui ont le bon goût de s'évanouir rapidement et... à l'unisson, les médecins : La Martinière, premier chirurgien, Sénac, premier médecin. Diagnostic : le froid a sauvé le roi. Explication : Louis XV était emmitouflé et ses vêtements ont amorti le coup. Car coup, il y a eu. L'assassin a frappé le roi entre la quatrième et la cinquième côte à l'aide d'un couteau de Namur ; ce type de couteau comporte d'un côté une lame ordinaire à ressort, de l'autre un « canif » autrement dit un stylet de trois pouces (8,10 cm). L'homme avait frappé avec le stylet. La Martinière sonde la blessure : aucun organe n'est atteint. Une blessure sans gravité donc, à moins que la lame n'ait été empoisonnée préalablement. Un courtisan se précipite auprès de l'assassin que l'on a traîné jusqu'à la salle des gardes. On l'interroge, l'homme se récrie : « Non, sur mon âme, je jure que non ». Pour la forme et parce que c'est le remède universel de l'époque, les médecins saignent le roi, une fois, deux fois. Ce qui a pour principal résultat de l'affaiblir davantage. Du coup, Louis XV désigne le dauphin « pour être son lieutenant », demande pardon à son épouse pour sa vie privée (scandaleuse), répond à quelqu'un qui lui dit que sa blessure n'est pas profonde : « Elle l'est plus que vous croyez car elle va jusqu'au coeur ». Et l'assassin dans tout cela ? Il s'appelle Robert-François Damiens. Il est âgé de quarante-deux ans, il est grand, mince, brun. Il a un nez en bec d'aigle, son visage est marqué par la petite vérole. Lorsqu'il est entraîné vers la salle des gardes, il lance :« Qu'on prenne garde à Monsieur le Dauphin ! ». Il aurait donc des complices ? Non : « Je l'ai exécuté seul parce que seul je l'ai conçu... Je veux mourir comme Jésus dans les tourments et la douleur ». Sur ce point, il sera servi ! Les tortures commencent sur-le-champ. On chauffe les pincettes à blanc, on lui brûle les pieds, on lui entame profondément le tendon d'Achille, on le questionne : « Qui t'as inspiré ? Les jésuites ? Les jansénistes ? Les Anglais ? ». L'autre hurle qu'il a agi seul. Fous de rage, ceux qui l'interrogent veulent brûler immédiatement le misérable. Mais les ordres du roi sont formels. Il faut dont l'épargner et le mener à la prison de la prévôté de Versailles. Mais qui est donc ce Damiens ? Un fou, tout le monde de Louis XV à Voltaire est d'accord sur ce point. Un monstre. Voltaire écrit alors : « Le monstre est un chien qui aura entendu aboyer quelques chiens des Enquêtes et qui aura pris la rage ». Un domestique qui a surtout servi des parlementaires, ennemis jurés du roi. C'est à leur contact qu'il a nourri sa haine de Louis XV, qu'il a commencé à penser au régicide. Un temps, il a été au service de l'amie d'Abel Poisson, le frère de madame de Pompadour, devenu marquis de Marigny. Celui-ci se répand en anecdotes graveleuses sur la vie privée de Louis XV. Un beau jour, Damiens est chassé ; son destin, lui lance-t-on, est celui d'un voleur. D'ailleurs, tous les domestiques ne volent-ils pas leurs maîtres ? Cinq ans plus tard, on pendra une sevante pour le vol d'une... serviette. Belle époque. Effectivement, Damiens vole son nouveau maître, un négociant de Saint-Pétersbourg qui porte plainte. Toutefois, honnête dans sa malhonnêteté, il n'a pris dans le portefeuille de celui-ci que la somme dont il avait vraiment besoin, laissant le plus gros... Et Damiens a acheté son couteau à Saint-Omer, est revenu à Paris le 1er janvier 1757 ; il n'a entendu autour de lui que les plaintes du peuple, les récriminations des privilégiés, les injures au roi. Il s'est dit : « Tout est perdu : voilà le royaume de France culbuté. Pour moi, je suis perdu aussi, à jamais. Mais l'on parlera de moi ». Il a droit à un procès ; c'est le Parlement de Paris qui s'en charge dans un climat de tension extrême. Les libelles injurieux, de menaces de mort, se déversent sur le trône une fois l'émotion initiale passée. Bernis, homme d'Église et surtout de pouvoir : « Pendant la durée du procès de Damiens et longtemps après encore, on ne cessa de donner avis d'autres conjurations pareilles, de remettre au roi des lettres menaçantes, ou d'afficher des placards séditieux ou atroces. On voulait effrayer le roi ; il n'avait pas renvoyé la marquise (de Pompadour), on croyait l'y forcer par la crainte d'être encore poignardé ». L'ambassadeur d'Autriche écrivait à Vienne : « Le mécontentement du public est général. On ne parle que de mort et de poison. On a affiché, dans la galerie à Versailles, des placards affreux et menaçants pour la vie du roi ». Tout Paris s'esclaffe devant une affiche satirique : « Arrêt de la Cour des Monnaies : un louis mal frappé sera frappé une seconde fois ». Le 28 mars au matin ­ le procès a duré six semaines pendant lesquelles Louis XV est devenu particulièrement dépressif ­ un greffier vient lire à Damiens l'arrêt de justice : condamné à mort, bien entendu. Lui, en toute simplicité : « La journée sera rude ». C'est le moins que l'on puisse dire. Car il n'est pas question de procéder à l'exécution capitale sans avoir préalablement soumis le condamné à la question. Gilles Perrault : « On lui infligera le supplice des brodequins qui consiste, chaque jambe du torturé étant prise entre deux planches serrées autant que possible, à introduire à coups de maillet des coins qui augmentent encore la souffrance. Un coin par quart d'heure... Le huitième ne lui arrache plus un mot. Ses jambes, toujours suppurantes des brûlures subies à Versailles, étaient brisées ». A 15 heures, un tombereau le transporte place de Grève. Froid glacial, foule immense assemblée là depuis la veille. Les riverains ont loué au prix fort leurs fenêtres : cent livres par croisée. Certains ont même dressé des tréteaux pour permettre à plusieurs rangées de spectateurs de suivre le spectacle. Spectacle rare puisque depuis Ravaillac, jamais l'on n'a pu assister au supplice tel que celui qui sera appliqué à Damiens. Supplice pour régicide donc, sauf que, il y a 147 ans, Ravaillac avait bel et bien occis Henri IV. Bien autre chose donc que le tout-venant, les exécutions routinières par la roue, la potence et le bûcher qui se succèdent à un rythme soutenu sur la place de Grève, de même d'ailleurs que la décollation à la hache. Les femmes sont en grand nombre, très intéressées. Et les observateurs noteront avec stupeur leur capacité à suivre jusqu'au bout le supplice infligé par le bourreau Sanson assisté de seize assistants. Bien des hommes, dont Casanova qui vient d'arriver à Paris, détourneront bientôt les yeux, tant le spectacle est insoutenable. Gilles Perrault : « Damiens a été étendu sur une table de bois, le tronc étroitement serré dans ces cercles de fer qui laissent libres les bras et les jambes. Sa main droite est cependant liée à une pièce métallique. Elle tient le canif dont il a frappé le roi ». Le bourreau lui brûle la main au feu de soufre. L'autre pousse des cris affreux dans un silence de mort. Ce n'est qu'un début. On lui arrache la poitrine, on fait couler dans les plaies du plomb fondu avec de l'huile, du souffre, de la cire et de la poix-résine bouillante. Répétition sur les bras et sur les cuisses. Deux prêtres tendent alors un crucifix à Damiens... Et cela continue ; voici le bouquet final : écartèlement par quatre chevaux. Les chevaux tirent mais les membres résistent. Les valets fouettent les bêtes. En vain. Damiens aux valets qui profèrent des jurons : « Je ne vous en veux pas ». On rajoute les deux chevaux du tombereau : peine perdue, bras et jambes tiennent toujours. Cela dure des heures. Finalement, les représentants du Parlement (qui a décrété cette sentence abominable) acceptent que ­ pour en finir ­ les bourreaux aident les chevaux en tranchant les jointures à l'aide de couteaux ordinaires. On sectionne donc bras et jambes du supplicié très attentif à chaque membre qu'on lui coupe, « montrant une grande fermeté et ne proférant pas un seul juron ». Les chevaux peuvent accomplir leur sinistre office. La foule applaudit. Damiens vit toujours, réduit à l'état de tronc. Les bourreaux jettent le tout sur un bûcher alimenté par sept charretées de bois. Les cendres sont jetées au vent. Pour prix de leurs services ­ jugement et exécution ­ les quatre membres du Parlement de Paris reçurent respectivement six mille et trois mille livres de pension. Voltaire écrivit : « Peu d'officiers qui versent leur sang dans les batailles sont aussi bien récompensés ». L'on comprend que l'invention de la guillotine ait pu apparaître, sous la Révolution, comme un progrès humanitaire...

Texte : Edouard BOEGLIN Illustration : Christian HEINRICH

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