Alors qu'il exerce un métier en voie de disparition, le quincaillier de la rue de Zurich résiste au temps qui passe.
POUSSEZ la porte de la Quincaillerie de la Cité à la Krutenau et vous voilà plongés dans un univers étrange. Rapidement l'odeur de la poussière et de l'atelier, où l'on aimait accompagner son père étant enfant, vous saisissent. Une foule d'objets, qui semblent placés là pour un temps indéfini, vous obstruent le regard. Il suffit d'avancer un peu, et là, comme pour vous rappeler que la boutique est habitée, une tête sort de derrière un comptoir en bois. « Vous désirez, Monsieur ? »
Alors que vous vous attendiez à voir surgir un vieux monsieur en tablier bleu marine, Jean-Claude Mathis, la fin de la quarantaine bien portante, vous accueille avec le sourire. « Il est vrai que dans ce métier, beaucoup de confrères une fois à la retraite voient leur échoppe vendue. J'ai peut-être eu de la chance de pouvoir racheter les fonds du patron chez qui j'ai débuté. Je sais qu'après moi il n'y aura plus personne car on ne forme plus d'apprentis. » En attendant, Jean-Claude prend du plaisir à servir ses clients bricoleurs.
POLYVALENCE
Le maître-mot de ce métier, qui est un véritable assemblage de différents corps, n'est autre que : avoir réponse à tout. « Je dois pouvoir satisfaire mes clients en matière d'électricité, de sanitaire, de bricolage mais aussi pour leurs cadeaux comme l'électroménager, par exemple. » Un véritable agenda à la Prévert peut ainsi être dressé. On y trouve aussi bien des batteries de casseroles que des bonbonnes de gaz, des boulons que des presse-agrume, de la toile-cirée que des pots de peinture, des baromètres que des instruments de jardinage. Non content de pouvoir dresser une liste non exhaustive de tous les objets disponibles, seule la main du maître peut vous aider à en trouver l'emplacement. D'ailleurs, il est difficile de trouver un rangement logique dans ce fouillis. La notion de caverne d'Ali Baba convient très bien à cette échoppe où sur des étagères trop chargées tout côtoie tout. Les vis et clous sont rangés en gros dans une étagère à tiroir qui occupe le fond du magasin. Plaisantant lui-même sur sa boutique, Jean-Claude ironise : «cet établi date certainement de la guerre. Mais bon ça fait son charme. » Comme pour rajouter une note d'authenticité au magasin, le chien de la maison vient se frotter à vous. Vous vous sentez obligé de lui faire une caresse.
DÉTAIL ET CONSEILS
Finalement vous avez presque oublié le pourquoi de votre visite. « Vous savez, nous faisons du détail, les gens peuvent venir trouver les deux vis qui leur manquent. S'ils me demandent de les raboter je leur fait... mais ce n'est pas en vendant deux vis que vous vivez. » En fait, ce qui assure la survie de ce magasin, c'est que même en y allant pour acheter des clous, vous trouverez toujours le pinceau qui vous manque, le joint qui fuit chez vous et que vous ne comptiez pas changer ! Peur de la concurrence des grandes surfaces ? Jean-Claude est serein, « nous sommes irremplaçables. Achetez des petites pièces à l'unité ou au poids est impensable ailleurs. De plus, nos clients viennent aussi chercher des conseils ou demander que je leur rende un service. Je leur fais sans demander beaucoup d'argent, c'est inutile : ils vont voir autre part s'ils veulent payer cher ! »
UNE CLIENTÈLE VARIÉE
C'est peut-être pour cela que le magasin ne se vide jamais. Des ouvriers en bleu de travail viennent demander des vis « dixfoideucent », un retraité vient acheter des pinces à escargot, un étudiant de quoi tapisser et un ami, son sapin de Noël. Bref, des clients aussi variés que le contenu de la boutique. « Attention, nous n'avons pas que des clients de proximité». Jean-Claude énumère fièrement ses clients anecdotiques : une personne de Marseille qui lui commande chaque année des presse-jus, des soeurs lui achetant des lampe-tempête pour leur mission à Madagascar. La liste semble longue... mais entrecoupée par des clients, son énumération ne peut être achevée. Jean-Claude exerce ce métier depuis 35 ans et ne veut en rien le quitter. « J'ai commencé dans ce métier alors que je voulais uniquement gagner de l'argent. Mais depuis j'ai appris à aimer ce que je fais. Ce qui me plaît maintenant c'est de me sentir utile, de répondre aux attentes des gens et de préférence avec humour. » Le client satisfait va donc pouvoir faire fonctionner le bouche à oreille qui assure la meilleure publicité au magasin. Objet anodin pour des menus travaux, il permet le temps de son achat d'être transporté dans une caverne aux objets inattendus : Sésame ouvre toi !
Des clous, des vis ou de la peinture, vous trouverez tout ce dont vous avez besoin.











