« Bohêmes », le livre, naît dans les ateliers du Bateau-Lavoir de Montmartre et grandit sur les trottoirs de Montparnasse. Il croise un roman, « Nu couché » (publié au printemps 1998 aux éditions du Seuil). Il en emplit les espaces, les carrefours et les mystères non dévoilés. Dan Franck a écrit les deux livres ensemble, se reposant de l'un sur l'autre, incapable de les diviser, de les séparer. « Ils sont, écrit-il, les deux frères siamois de la même aventure littéraire : l'un est roman, l'autre est chronique. L'histoire de ces hommes qui ont fait pousser l'art moderne sur la terre de leurs différences est si riche qu'un seul livre ne m'a pas suffi à épuiser les pièces du kaléidoscope que depuis tant d'années je porte à mon regard. » Dan Franck a d'abord écrit « Nu couché ». Quatre années de travail et plus de 300 livres lus. Il suit son personnage, Lev Korovine, sur une période de quinze ans. La France à l'orée de ce siècle, la Première Guerre mondiale, les blessures, physiques et morales, le dénuement. Lev Korovine attend son salut d'une femme mystérieuse, un fantôme, une incantation. Tout ce qui concerne Korovine dans « Nu couché » est inventé, aucune scène extérieure ne l'est. « Nu couché » reste pourtant un roman et rien d'autre. Pour le roman, la montagne de documentation est « oubliée », réservée en quelque sorte à cet autre livre qu'est devenu, en parallèle, « Bohêmes ». Dan Franck emprunte alors le ton, la bonhomie, les détours du conteur. Il explore et raconte les artistes de Montmartre et de Montparnasse. Il nous emporte, avec ses personnages, réels ou de fiction, dans les lieux du Paris mythique, au milieu des oeuvres nouvelles que le siècle découvre. L'impressionnisme, qui en son temps fit scandale, est déjà rangé au rayon de la convention, remplacé par les « horreurs » fauves, les « monstruosités » cubistes. « Bohêmes » est l'histoire, de 1904 à 1930, de ces « sublîmes trublions » dont les plumes et les pinceaux firent chavirer Paris, puis le monde entier. Dan Franck se partage, depuis bientôt vingt ans, entre ses romans intimistes (le plus célèbre étant « La Séparation », prix Renaudot en 1991) et les grandes fresques romanesques qu'il commet avec Jean Vautrin. Une collaboration qui a déjà accouché de 4 tomes des mésaventures de Boro reporter photographe. Dan Franck est aussi ce qu'on peut appeler un artiste engagé. Il milite depuis la première heure en faveur des sans-papiers et contre les exclusions de toutes natures. A cet égard, « Bohêmes » n'est pas qu'un livre de divertissement : « Aujourd'hui, prévient Dan Franck, Picasso, Apollinaire, Modigliani, Cendrars et Soutine ne seraient plus là. Ils auraient été rejetés loin de la Seine. L'Espagnol pour usage de drogue, l'Italo-Polonais pour recel, l'Italien pour scandale sur la voie publique, le Suisse pour vol à l'étalage, le Russe pour misère chronique et mendicité à peine déguisée. »











