Dan Franck raconte le début du siècle à Paris. Deux collines se regardent. A droite, le Bateau-Lavoir. A gauche, la Closerie des Lilas. Entre les deux, coule la Seine. Et toute l'histoire de l'art moderne.
NOUS sommes en 1904. Picasso revient d'un voyage en Espagne. Un ami sculpteur quitte l'atelier qu'il occupe à Montmartre. Une pièce bizarre dans un lieu invraisemblable. Une ancienne manufacture de piano construite en 1860, devenue résidence d'artiste par la grâce de panneaux en bois cloisonnant le local. L'endroit étant accroché à flanc de colline, on y entre par le dernier étage. Puis on descend, glissant dans des couloirs sombres, brûlants l'été, glacés l'hiver. Les ateliers reçoivent la lumière par de larges fenêtres ouvrant sur Montmartre. D'une pièce à l'autre, on entend tout : les matelas qui grincent, ponctués par d'autres gémissements, les chants, les cris, le bruit des pas... Picasso est enchanté. Il baptise cette étrange bâtisse tout en bois la Maison du Trappeur. Max Jacob a une autre idée. La baraque ressemble à ses barques à fond plat sur lesquelles les lavandières frottent leur linge sur la Seine. Il lui donne le nom qui fera le tour de la Terre : le Bateau-Lavoir.
UN VILLAGE
A l'époque, Montmartre est un village. C'est même, depuis la répression anticommunarde, une commune libre. On y retrouve les anarchistes et les artistes de Paris. Celui qui contribua le plus au rayonnement de la Butte et aussi, hélas, à son saccage, c'est Utrillo. Un drôle de bonhomme. Sa mère est le peintre Suzanne Valadon. Elle a fait mille métiers avant de devenir... acrobate. A la suite d'une chute, elle change d'activité et devient modèle. Un jour, Degas, pour qui elle pose, l'encourage à se mettre à son tour à la peinture. Elle sera la maîtresse de beaucoup d'hommes, d'Erik Satie notamment. Le musicien lui enverra 300 lettres en six mois. Suzanne a donc un fils, Maurice, né d'un père dont on ne sait rien. A Montmartre, on travaille le jour et on trinque seulement la nuit. Utrillo, c'est tout le temps. Un drame pour sa mère. Un calvaire pour lui-même.
LES VOISINS
Une horreur pour les voisins qui doivent subir les hurlements du peintre lorsque sa mère l'enferme afin qu'il s'assèche un peu. Il crève ses toiles. Il jette mille objets par la fenêtre. Alors, on lui trouve une occupation qui l'éloigne du vin. La peinture. Suzanne boucle Maurice dans une pièce avec ses pinceaux et ses couleurs ; lui apporte une pile de cartes postales en lui disant : « Je t'ouvrirai quand tu auras fini. » Alors, quand Utrillo peint, il ne songe plus ni à boire ni à manger. Mais sitôt qu'il a fini, il se remet à la bouteille. Les gamins de Montmartre le surnomment Litrillo.
PARADIS ARTIFICIELS
Au Bateau-Lavoir, on buvait pas mal aussi. On s'enivrait également d'autres paradis artificiels, l'opium, le haschisch, l'éther. Sur la porte de son atelier, Picasso avait inscrit à la craie les mots suivants, inspirés des enseignes des cafés : Au rendez-vous des Poètes. Le matin, si c'était l'hiver et si l'hiver était rigoureux, il restait au lit, se réchauffant sous les couvertures. Si c'était l'été, il se levait et peignait nu. Lorsqu'on frappait et qu'il travaillait, il n'ouvrait pas. Quand on insistait, il chassait l'intrus en l'injuriant. Sa porte était pourtant ouverte aux amis, et d'abord aux poètes Apollinaire et Max Jacob. Le premier était gros, jovial, aimable, élégant, charmeur : le second n'aimait que les garçons, et Picasso en particulier (qui ne le lui rendait pas). Apollinaire disait ses vers, maladroitement et sans grâce. Max Jacob, drôle, brillant, faisait rire l'assistance jusqu'à l'aube. Et, quand on quittait le Bateau-Lavoir, on allait chez le père Frédé qui, après avoir tenu le Zut, temple de l'agitation anarchiste, avait repris Le Lapin à Gill, qu'il avait rebaptisé Au Lapin Agile. Le bistrot devint un des hauts lieux de Montmartre, et le nid préféré de la bande de Picasso. La boisson de choix, conseillée par le patron et appréciée par la clientèle, était la « combine », mélange de cerises, de vin blanc, de grenadine et de guignolet. Aucun des peintres de Montmatre ne vivait de son art. Ils essayaient, à la rigueur, de survivre. L'entraide, souvent pathétique, n'était pas un vrain mot (hélas, ces complicités ne dureraient que le temps de la pauvreté et des révolutions artistiques). De rares mécènes achetaient quelques toiles pour, littéralement, une bouchée de pain. Mais rien n'arrête les artistes.
L'ART MODERNE
A Montmartre, l'art moderne était en marche. Au prix de nombreux scandales. Au salon d'automne de 1905, un salon qui avait été créé pour permettre aux jeunes d'exposer leurs oeuvres, Vlaminck, Derain et, surtout, Matisse, jettent un pavé dans la mare. Leurs tableaux, vigoureux dans les couleurs et les contrastes, sont regroupés dans une salle unique que le critique Louis Vauxcelles qualifie de « cage aux fauves ». Le fauvisme est mené. Trois ans plus tard, ce même critique comparera la peinture de Braque à des cubes. D'où le cubisme (il semblerait en fait que ce soit Matisse qui ait parlé en premier de cube). Le tapage fut tel que le président de la République refusa d'inaugurer la manifestation. Le Figaro parla d'un pot de peinture jeté à la tête du public. Picasso est déjà ailleurs. Dans sa tête et géographiquement. Il est à Gosol, un village perdu dans les montagnes catalanes. C'est là que la révolution cubiste voit véritablement le jour. La période bleue est loin, la rose se termine. Picasso, comme Matisse, est fasciné par l'art primitif, les masques nègres vus au musée d'éthnographie et qui l'ont tant remué. A Gosol, Picasso va trouver ce que Gauguin avait découvert à Tahiti : la simplicité, la nouveauté, une forme de pureté. Un an après son retour, il créera l'événement avec une toile immense intitulée Le Bordel d'Avignon, rebaptiséeLes Demoiselles d'Avignon pour pouvoir être montrée. Presque personne, pas même ses plus proches amis, n'aimera. C'est aujourd'hui le tableau le plus important du XXe siècle.
LA GUERRE
Picasso a un nouveau compagnon de route, Georges Braque. Ils peignent ensemble, signent leurs oeuvres de leurs deux noms. On découvrira plus tard que Picasso suivait à la trace les innovations de Braque. Cocteau écrivait qu'on craignait la visite de Picasso car « son oeil allait tout voir, tout avaler, tout digérer, et tout restituer chez lui avec une richesse » dont ses collègues étaient incapables. La guerre va séparer Braque et Picasso comme elle va en séparer beaucoup d'autres. Le 28 juin 1914, l'archiduc François-Ferdinand tombe sous les balles d'un fanatique serbe. Le 28 juillet, l'Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie. Le 1er août, la France mobilise. Dans les cafés de Montparnasse, on célèbre les victoires à venir. La rive gauche a détrôné la rive droite. Les artistes ont désormais rendez-vous au carrefour Vavin et non plus au Lapin Agile. Le Mont Parnasse avait d'abord été le royaume des écuries, des fermes, de quelques fêtes foraines. Des sculpteurs s'y étaient installés : les jardins et les entrepôts leur offraient l'espace nécessaire à leur travail. Les poètes avaient suivi. Puis les peintres, la plupart en provenance d'Europe centrale. Ces hommes déracinés ne connaissaient de la langue française qu'un seul mot : Paris. Là, on pouvait vivre et peindre librement. Ils avaient le droit de tout dire, de tout montrer. Certes, ils connaissaient la misère : mais, pour la plupart, c'était déjà le cas dans leur pays d'origine.
MÉTÈQUES...
La Closerie des Lilas est le premier de tous les cafés à faire la réputation du quartier Montparnasse. Mais, en 1914, les artistes se sont déplacés vers le Dôme et la Rotonde. Ils sont en terrasse quand les insultes des badauds se mettent à pleuvoir : « Dehors les métèques ». Il ne fait pas bon être étranger en temps de guerre... C'est alor que l'Italien Ricciotto Canudo et le Suisse Blaise Cendrars lancent un appel qui fera date. Ils conjurent leurs amis de s'engager aux côtés des forces françaises pour défendre leur terre d'accueil : « Nous qui avons trouvé en France la nourriture matérielle, groupons-nous en un faisceau solide de volontés mises au service de la plus grande France. » Qu'on se le dise : les métèques ne sont pas des planqués. Ils seront cent mille à rejoindre la Légion étrangère. En mai 1915, Braque est blessé à la tête, Kisling reçoit un mauvais coup de baïonnette ; le 28 septembre, en Champagne, Cendrars perd son bras droit. Pour tous les permissionnaires, les réformés, les convalescents, le retour à la Rotonde sonne dès lors le retour au paradis. Les terribles privations des années de guerre n'entameront pas le goût de la fête, de la subversion. Le Japonais Foujita, l'Italien Modigliani, le Lutuanien Soutine habilleront Montparnasse de couleurs aussi vives que le Montmartre d'avant 1914. Un seul d'entre eux ne verra pas l'armistice, à deux jours près. Le 3 novembre 1918, la fièvre l'a cloué au lit. Il ne veut pas aller à l'hôpital : trop de mauvais souvenirs depuis sa blessure à la tête. Le médecin arrive, mais tard. C'est la grippe espagnole. On prétend qu'elle a été apportée d'Asie par des marins espagnols. En vérité, elle vient des Etats-Unis et a contaminé l'Europe par le corps expéditionnaire. Vingt-cinq millions de morts en deux ans. Guillaume Apollinaire s'étaint le 9 novembre, à cinq heures du soir. Le 13, on l'enterre. Dans les rues, la foule fête la victoire au cri de « Mort à Guillaume ! » Le Kaiser, pas le poète.
« Bohêmes », Dan Franck, éditions Calmann-Lévy, 574 pages, 169 F.
Un bal à Montparnasse en 1925. On reconnaît Foujita (au centre) en chapeau melon gris et les peintres Feder, Leopold Levy et Ladureau.
(Photo Collection Guy Selz)











