Champion de France, d'Europe et du monde en équipes et en individuel, Gilles Cherdieu n'a plus rien à montrer dans le monde du karaté. A 29 ans, il pense à la reconversion dans une discipline méconnue du grand public et boudée par les médias.
TOUT LE monde a vu des films de Bruce Lee, Chuck Norris ou Jean-Claude Van Damme. Tout le monde a vu « Karaté Kid » et le sage maître en train d'expliquer au jeune bambin comment on apprend la technique du karaté en repeignant sa palissade.
De notre envoyé spécial
Le cinéma n'est pas forcément gagnant, le sport non plus. Les karatékas tricolores qui dominent la spécialité sont des inconnus. Pourtant, au Brésil, lors des derniers championnats du monde, la France a été la première nation de l'histoire à devancer le Japon au tableau des médailles. Le chef de file de l'équipe tricolore : Gilles Cherdieu, 29 ans, qui collectionne les victoires comme on tire des traits sur une page. Cinq titres de champion de France, trois titres européens et deux titres mondiaux : il ne s'agit là que des consécrations individuelles. Le Guadeloupéen a également déjà tout gagné tant avec la sélection nationale qu'avec son club le Sport International Karaté de Paris.
SUR LA VOIE DU JUDO
Malgré cette profusion de titres, le karaté, qui compte 205000 licenciés (11e fédération française) ne décolle pas. Contrairement au judo qui a été importé du Japon pratiquement en même temps, le karaté n'a pas su prendre le chemin de la médiatisation.« Le judo a beaucoup mieux géré son affaire que nous. Le judo a su devenir un sport olympique et ça fait toute la différence. En plus, nous, au niveau national, on commence seulement à comprendre aujourd'hui comment il faut fonctionner pour attirer des gens et les médias », explique Gilles Cherdieu qui sait que les sports de combat n'ont pas toujours une bonne image auprès des parents.« Notre objectif aujourd'hui est similaire à celui du judo. Nous tentons de faire venir les jeunes, de leur faire découvrir le sport. C'est vrai que le karaté a souvent une mauvaise image parce que c'est un sport de combat... Et puis, il y a aussi le gars qui sort d'un film de Kung-fu ou qui vient de voir une bagarre à la télévision... Celui-là, il vient pour apprendre à mettre un coup de pied à un autre gars. Nous, on est très clair : on tente de décourager ce genre de comportements. L'enseignement du karaté va à l'opposé de ce type de comportements : le karaté c'est avant tout le contrôle de soi, le respect de l'autre, le respect du Dojo. Il y a des règles dans le combat : celui qui ne les respecte pas est puni. D'un autre côté, il ne faut pas nier le côté duel, le côté combat du karaté.
L'HUMILITÉ DU CHAMPION
Il est capital. Il faut pouvoir se mesurer aux autres », estime Gilles Cherdieu, professeur de sports, actuellement détaché du ministère de la Jeunesse et des sports pour coordonner un pole France karaté à l'Insep. « Pour dire la vérité, je crois bien que je vais abandonner la compétition pour me consacrer entièrement à cette tâche. J'en ai un peu assez d'être sur la route tous les week-ends. J'ai gagné tout ce que je pouvais gagner et j'ai envie de me consacrer un peu à ma famille, à ma femme et à mes enfants », explique le karatéka qui en 20 ans de carrière a acquis suffisamment d'expérience pour conseiller les jeunes. Depuis son titre de champion Antilles-Guyane en 1987, Gilles a connu tous les moments par lesquels peut passer un athlète : l'euphorie de la victoire mais aussi le doute dans la défaite et les blessures. La saga Gilles Cherdieu commence grâce à son frère Jean-Pierre, karatéka, troisième du championnat de France et de douze ans son aîné. « J'imitais ses gestes. Je trouvais ça beau. Plus tard, il m'a entraîné. Sans lui, je n'aurais jamais fait de karaté. Sans lui, je n'aurais pas toutes les bases du karaté qui font que je suis champion du monde ». Grâce à ses bons résultats, Gilles émigre en métropole, à Paris, où il est entraîné par Serge Chouraqui. Dès sa première année en France, il prend la deuxième place des championnats de France et d'Europe juniors. « A partir de ce moment là, l'entraînement a changé de niveau. Il est devenu plus poussé. On souffre, on pleure. Tu fais des exercices physiques et ensuite tu perds contre un type qui est moins bon que toi mais qui te fout un coup à l'estomac. Tu as envie de tout plaquer mais tu continues parce que tu veux toujours mieux faire ». Et Gilles Cherdieu va mieux faire : en 1991, l'année suivante, il remporte son premier titre de champion de France seniors. « C'est le début du rêve». Mais très vite, Gilles Cherdieu le surdoué doit faire preuve d'humilité. En 1992, il n'obtient pas son billet en équipe de France. En 1994, il domine la France et l'Europe mais échoue pour le titre mondial face à un adversaire, Benetello, qu'il avait pourtant déjà battu : « Il s'est mieux préparé à cet affrontement que moi. Je l'ai sans doute mésestimé. C'est une leçon. Il ne faut jamais croire que tout est gagné ». En 1995, nouvelle « année noire » : Gilles se fracture la main lors d'une compétition mais refuse d'abandonner. Il sort par la petite porte en ayant aggraver sa blessure. Bilan : quatre mois d'arrêt et la gamberge. Toutes ces « leçons » portent leurs fruits : en 1996, Gilles Cherdieu devient l'invincible Français. Il réalise le grand chelem avec un titre en individuel aux championnats de France, d'Europe et du monde ainsi que les deux titres par équipe (Europe et monde). Du jamais vu. « J'avais atteint le sommet du karaté. De quoi ouvrir quelques portes, de quoi devenir une référence en France. C'était très agréable. Mais si mon coach disait à tout le monde que j'allais gagner quand je n'étais pas là, moi, j'ai toujours fait preuve d'humilité. J'avais confiance en moi, mais je ne me prenais pas pour quelqu'un d'imbattable. Au contraire ». L'année dernière à Rio, Gilles a récidivé et il pense aujourd'hui à tourner la page, une page du karaté français.
Gueule de tueur mais papa gâteau, Gilles Cherdieu a été élu troisième champion de l'année avant-hier à La Plagne.
(RGO)











