Une exposition au musée d'Orsay à Paris, l'édition de ses oeuvres dans la Pléiade, une biographie exemplaire : grosse actualité pour les cent ans de la mort de Mallarmé.
OCTOBRE 1896. La revue Cosmopolis fait part à Mallarmé de son souhait de le voir collaborer à l'un de ses prochains numéros. Mallarmé est alors âgé de 54 ans. Il ne le sait pas, mais il n'a plus que deux ans à vivre. Depuis quelques années (en gros 1891), le « misérable » professeur d'anglais (il avait choisi cette langue par admiration pour Edgar Allan Poe), inlassablement chahuté par ses élèves, est devenu le poète le plus admiré de son temps. Sa poésie, difficile, obscure, fulgurante, enthousiasme les jeunes intellectuels. Il est le premier à utiliser autant le noir (des mots) que le blanc (des vides entre les mots) pour composer ses poèmes. Modèle ou repoussoir, il fascine. Chaque mardi soir, surtout depuis 1884, dans son petit appartement de la rue de Rome, il reçoit une douzaine de personnes émerveillées par l'énigmatique personnalité du Maître et désireux de le connaître en un temps où ses écrits sont introuvables (il n'y aura aucun recueil complet de ses poésies de son vivant).
L'OMBRE DE LA MORT
Les « Mardis » sont célèbres : on y retrouve les jeunes poètes de la remuante génération symboliste (Régnier, Louÿs), les futurs « révolutionnaires » de la langue (Jarry, Gide, Valéry, Claudel). Il y a des visiteurs étrangers, Oscar Wilde (qui parle trop et n'écoute pas suffisamment), le peintre Whistler (remarqué pour le luxe insolent de sa tenue). Il y a les « épaves magnifiques », les poètes mendiants rongés par la misère (Verlaine, Villiers de l'Isle-Adam). Adossé au poêle, Mallarmé se lance dans une divagation, une variation sur un sujet d'actualité ou une question d'art. Un vrai numéro. L'important n'est pas ce qu'il dit, mais sa présence, la vibration de sa parole. Parlerions-nous aujourd'hui de « gourou » ? Pendant ce temps, dévouée et radieuse, sa fille Geneviève sert des grogs. Aux murs, les cadeaux des amis de Mallarmé : Monet, Manet, Odilon Redon, Berthe Morisot, Rodin, Gauguin... Mallarmé est au coeur de son époque. Pourtant, et ce n'est pas le moindre paradoxe de son existence, rien ne l'y invite. « J'ai toujours passé pour très étrange » dit-il. Sa poésie, on l'a dit, est parfaitement inintelligible au commun des mortels. Presque chaque phrase, chaque mot, veut dire autre chose que le sens fourni par le dictionnaire. A qui en fait la remarque, il rétorque que les gens ne savent plus lire le journal... D'où cet homme si rangé dans la vie quotidienne, la plus sage de tous les poètes « maudits », tient-il cette soif d'absolu qui caractérise son travail ? L'explication tient en quelques mots, nets comme le tranchant de la faux : l'ombre de la mort. Sa mère meurt quand il a cinq ans, sa soeur quand il en a treize, lui-même, durant l'été 1889, saute d'un train avant l'arrêt complet. Traîné sous le marchepied, il voit sa dernière heure. Et, surtout, il y a la mort de son fils Anatole, à l'âge de huit ans. Six mois d'une affreuse agonie en 1879, un silence total avec Marie, son épouse, à partir du décès de l'enfant, et les célèbres Notes pour un Tombeau d'Anatole, dont beaucoup sont poignantes : « Tu peux avec tes petites mains, m'entraîner dans ta tombe - tu en as le droit - moi-même qui te suis moi, je me laisse aller - mais, si tu veux, à nous deux, faisons... une alliance un hymen, superbe - et la vie restant en moi je m'en servirai pour... ». Fragment bouleversant. Inachevé. Car voilà l'autre mystère de cet homme. Il ne termine rien, ou si peu. En 1866, après avoir fait l'expérience du Néant (« Le Néant parti, reste le château de la pureté », Igitur) durant ses tristes années au collège de Tournon dans l'Ardèche, il décide de s'atteler au Grand OEuvre, au « Livre », un livre unique, « un livre qui soit un livre, architectural et prémédité, et non un recueil des inspirations de hasard, fussent-elles merveilleuses », écrit-il à Verlaine en 1885.
L'HÉRITAGE A BRÛLER
Un projet fou de vingt ans dont il ne viendra jamais à bout (était-ce possible d'ailleurs ?). La veille de sa mort, il écrit à sa femme et à sa fille, concernant le « monceau demi-séculaire de mes notes »: « Brûlez, par conséquent : il n'y a pas là d'héritage littéraire, mes pauvres enfants (...) Ainsi, je ne laisse pas un papier inédit excepté quelques bribes imprimées que vous trouverez puis le Coup des Dés et Hérodiade terminé s'il plaît au sort. » Les femmes n'obéiront pas. Le Coup de Dés, le poème le plus célèbre de Mallarmé : « Un coup de dés jamais n'abolit le hasard ». Valéry y voyait la tentative « d'élever enfin une page à la puissance du ciel étoilé. » Le Coup de dés fut la contribution de Mallarmé à la revue Cosmopolis en 1897. Quand la revue reçut cette étrangeté typographique, tellement éloignée de tout ce qui avait été créé en poésie jusque là, elle demanda à Mallarmé de joindre une « notice explicative » à l'intention des lecteurs les plus « conservateurs ». « Le poète s'est efforcé de faire de la musique avec des mots », pouvait-on y lire. Inutile, en effet, de « chercher » à comprendre : il suffit, et c'est beaucoup, de se laisser porter par la mélodie. D'écouter Mallarmé.
A découvrir : « OEuvres complètes », Stéphane Mallarmé, bibliothèque de La Pléiade, éditions Gallimard, 1600p., 340 F. « Stéphane Mallarmé », (remarquable biographie) de Jean-Luc Steinmetz, éditions Fayard, 620p., 180 F. « Mallarmé, 1842-1898, un destin d'écriture », catalogue de l'exposition consacrée à Mallarmé au musée d'Orsay à Paris (jusqu'au 3 janvier 1999), sous la direction d'Yves Peyré, éditions Gallimard/Réunion des musées nationaux, 210p., 290 F.
Stéphane Mallarmé, 1842-1898. Exposition, catalogue, biographie... Le centenaire de sa mort remet en lumière l'énigmatique poète à l'inintelligible poésie.











