Casanova-Sollers, Bernis-Rouart : les séducteurs du XVIIIe siècle retrouvent leur actualité.
Casanova. Deux siècles après sa mort, sa figure alimente fantasmes, partis pris, clichés et interprétations diverses. L'aventurier, le séducteur, l'alchimiste, le joueur, l'espion et l'écrivain : lequel de ces visages faut-il privilégier ? Philippe Sollers se saisit à son tour de cette question dans « Casanova l'admirable ». Sans hésitation, Sollers y affirme sur le mode « on croit savoir, mais on se trompe », que Casanova s'il fut « simple, direct, courageux, cultivé, séduisant et drôle », fut aussi « un philosophe en action », voire le plus grand écrivain du XVIIIe siècle. Un postulat que Sollers illustre en plongeant dans les Mémoires de l'illustre Vénitien, guidé dans cette exploration par le principe, énoncé par Casanova lui-même : « mon esprit et ma matière ne font qu'une seule substance ».
ATTIRANCE TEXTUELLE
L'attirance textuelle de Sollers pour Casanova se nourrit de la version originale -en français- non censurée, non émoussée par le politiquement et le sexuellement correct dont Sollers dénonce la résurgence actuelle. Des mémoires dont le titre originel annonce l'intention de Casanova : « Histoire de ma vie ». La vie et l'oeuvre se confondant. « Casa » comme le désigne familièrement, presque affectueusement, Sollers, a entrepris d'écrire le livre de sa vie pendant l'été 1789, alors que la Révolution française faisait éclater les feux du siècle des Lumières. Libertin épris de liberté, Casa provoque chez Sollers des digressions contemporaines : « Casanova est présent. C'est nous qui avons dérivé loin de lui, et, de toute évidence, dans une impasse fatale ». Et que dirait ce libertin aujourd'hui ? « Je n'ai commencé à aimer ma jouissance que lorsque je me suis désabusé de l'idée que la marchandise sentimentale ou pornographique m'en avait donné. Il n'est pas facile d'échapper à ce nouvel opium. Le vice positif demande beaucoup de discrétion, de raffinement, de goût. Venez demain soir et nous nous moquerons de la laideur générale, de la mafia, du fric, du cinéma, des médias, de la prétendue sexualité, de l'insémination artificielle, du clonage, de l'euthanasie, de Clinton, de Monica, du Viagra, des intégristes, barbus ou non, des sectes et des pseudo philosophes.» Comme le suggère Sollers, « sexe, politique, espionnage, voyance : qui osera dire que les temps ont changé?»
SOUS L'AILE DE LA POMPADOUR
Dans ses périples, Casanova croise Bernis dont Jean-Marie Rouart dresse le portrait plus académique dans « Bernis le cardinal des plaisirs ». Cet autre « libertin lettré » surnommé « Babet-la-bouquetière » par Voltaire. Un jeune abbé, pris sous l'aile de l'influente Madame de Pompadour, qui sera ambassadeur de France à Venise, partageant certaines aventures charnelles avec Casanova, puis ministre des Affaires étrangères de Louis XV mais qui fut aussi « ami et rival » de Choiseul. L'homme « a tout ce qu'il faut pour réussir auprès des femmes, donc pour réussir tout court dans ce siècle qu'elles mènent par le bout du nez ». Un « homme d'Etat » assez atypique, arriviste sans cynisme, choisissant de « trouver des accommodements avec Dieu », négociateur du Traité de Vienne, un personnage qui s'explique et se construit autour de son ambition. Un carriériste « noble » toutefois, pense Jean-Marie Rouart, faisant mentir la maxime de La Bruyère selon laquelle « les ambitieux dégoûtent de l'ambition». Au texte virevoltant et plein d'esprit, disposant des plages vierges entre ses aphorismes, du « Casa » de Sollers, Rouart oppose une biographie plus resserrée, instruite d'une histoire plus proprement historique et d'une moindre volupté dans l'évocation des détours sensuels. Il révèle en revanche une personnalité attachante, intelligente, comme une alternative à l'image aventureuse de son compagnon d'alcôve vénitienne.
ROMANESQUE ET ÉNIGMATIQUE
Enfin, pour compléter cette vision du siècle des Lumières, une femme, Chantal Thomas, prend la parole dans « Casanova, un voyage libertin ». Avec « liberté et étonnement », car« la beauté baroque, infime, grossière, âpre, souvent violente, parfois même monstrueuse dont sont marqués les Mémoires de Casanova, n'a rien à voir avec un tableau lisse et rassurant. Elle ouvre sur des interrogations, des situations qui ont la force du romanesque et l'étrangeté des énigmes ».
« Casanova l'admirable » par Philippe Sollers chez Plon. 261 pages. 120 F. « Bernis, le cardinal des plaisirs » par Jean-Marie Rouart chez Gallimard. 246 pages. 110 F. « Casanova. Un voyage libertin » par Chantal Thomas. 375 p. Collection Folio.
Biographie serrée de Bernis par Rouart...
... et bio plus libre de Casa par Sollers.











