La nuit est déjà tombée. A 18 h, André Ferro, le gardien du barrage de Malpasset, descend au pied de la falaise de béton qui retient 50 millions de mètres cubes d'eau...
LE TRAVAIL n'est pas bien compliqué : il s'agit simplement de veiller à ce que la hauteur ne dépasse pas la cote 95. Pour ce faire, l'unique gardien du barrage qui habite à deux kilomètres en aval, monte trois fois par jour jusqu'à Malpasset et immuablement note sur son cahier d'écolier : RAS. De temps en temps, l'eau menace de dépasser la cote 95. Dans ce cas, Ferro téléphone au Génie rural de Toulon. « Faites une lâchure ! », lui dit-on alors et le gardien ouvre la vanne du déversoir : 60 mètres cubes par seconde. Mais dans ce cas, la surveillance du barrage doit être continue. C'est le cas aujourd'hui 2 décembre. L'avant-veille, la cote 98 avait été atteinte. Jamais le bassin varois, long de 18 km, large de 3 km par endroits, n'avait été aussi plein. Il est vrai qu'il n'a cessé de pleuvoir depuis plusieurs jours. C'est bien connu : dans la région de Fréjus habituellement sèche il peut plus pleuvoir en un jour que trois mois durant à Paris. Ferro actionne la vanne : l'eau s'écoule en direction de l'Argens, 7 kilomètres plus bas, empruntant le lit d'une rigole généralement à sec, le Reyran. Dans trois heures, 300 000 mètres cubes d'eau se seront ainsi déversés et le niveau du bassin aura baissé de trois centimètres. Le gardien rentre chez lui, soupe en regardant la télévision : aux Etats-Unis, un avion s'est écrasé avec vingt-cinq personnes à bord ; un truand a été abattu dans un bar à Montmartre ; Khrouchtchev a fait un discours à Budapest ; la Promenade des Anglais à Nice est submergée par des vagues de vingt mètres... Le repas terminé, Ferro repart en direction du barrage, ne constate rien d'anormal, revient chez lui peu avant 21 h, note sur son cahier : « 2 décembre. 20 h 50. Rien à signaler. » Et comme il a bien l'intention de retourner voir son barrage, il enfile un gros chandail. Quelques kilomètres plus bas, une bonne partie des habitants de Fréjus regardent la télé : le clown Zavatta. Mais il y a encore une certaine animation dans les rues surtout à proximité du cinéma qui joue « Les liaisons dangereuses » de Vadim avec Gérard Philipe ; l'acteur est mort il y a quelques jours et a été enterré non loin de là, à Ramatuelle. André Ferro porte un verre d'eau à son fils qui vient de s'éveiller, demande à son épouse de lui préparer un café. Il sent confusément qu'il ne dormira pas beaucoup cette nuit. D'ailleurs, il va remonter au barrage, maintenant. C'est à ce moment qu'il entend « comme une sorte de grognement d'animal », un craquement sourd. Le sol vibre sous ses pieds. Ferro crie : « Le barrage ! Venez ! Tout va s'écrouler ! » Saisissant son enfant, il s'élance suivi de sa femme vers la colline. Au-dessus d'eux, ils voient déferler une première vague 60 mètres de haut qui a jailli du flanc gauche du barrage et qui s'engouffre dans la vallée étroite du Reyran (« la rigole ») entre les pentes de l'Estérel, où serpente sur trois kilomètres l'autoroute A7 en construction. Témoignage d'un paysan : « J'étais chez moi au deuxième étage, j'ai vu arriver la trombe d'eau qui me dominait de plusieurs dizaines de mètres, encerclant la maison. Les murs ont tenu. Quelques secondes plus tard, elle était passée, mais le flot continuait à couler, dans lequel je pouvais tremper mes mains. Au loin, la vague progressait à la vitesse d'un cheval au galop et je voyais sur la route les phares des voitures bousculées et traînées comme des fétus de paille. » Dans la vallée du Reyran, en quelques instants, cinquante-trois maisons sont détruites et il y a déjà près de 120 morts. Sept minutes après la rupture du barrage, quelques millions de mètres cubes d'eau et de boue atteignent les quartiers ouest de Fréjus et se répandent dans la plaine. Dans une maison située entre la route et la voie ferrée, un couple est réveillé par le vacarme. Madame assoupie murmure : « C'est le train. » Le mari se lève, ouvre la fenêtre : « A la place du train, et presque aussi vite que lui, j'ai vu passer un arbre, un camion et des tonneaux entraînés par un courant furieux qui montait presque aussi vite que du lait dans une casserole. » Le rapide Riviera-Genève a de la chance. Dix secondes après son passage en gare de Fréjus, la déferlante atteint la voie ferrée. Dix minutes après la rupture, la vague atteint le centre de Fréjus totalement privé d'électricité et de téléphone. Le gradé de permanence à la gendarmerie s'est précipité chez le curé : « Faites sonner le tocsin ! » Pendant que le tocsin retentit, la vague emporte tout sur son passage ; irrésistiblement. Les habitants ne peuvent trouver leur salut que dans la fuite. Témoignages : « Dès que le tocsin s'est mis à sonner, sans hésiter, j'ai poussé ma femme dans la voiture et j'ai démarré. La vague nous a rejoints et nous a projetés contre un mur. » Un autre : « J'étais couché avec ma femme quand un voisin a cogné à la porte. » « Malpasset a cédé, a-t-il crié, l'eau arrive. » « Nous entendions déjà le grondement de la vague. Dans la rue, nous avons découvert une file ininterrompue de voitures qui cherchaient à fuir dans la direction de Saint-Raphaël. Nous avons tout abandonné et nous sommes partis. Nous avons vu des gens qui, comme nous, avaient juste pris le temps d'enfiler un pardessus sur leur pyjama. » Un quart d'heure après la rupture, la vague atteint la mer. Elle n'a plus qu'une hauteur de deux mètres mais balaie néanmoins une demi-douzaine d'avions de la base aéronavale. A 21 h 40, la vague s'est perdue dans la mer, emportant des débris de toutes sortes et des dizaines de cadavres. Ce n'est que plusieurs semaines plus tard que l'on connaîtra le bilan réel du cataclysme : 381 morts, 107 disparus, 1881 familles sinistrées, 104 maisons entièrement détruites, 700 endommagées. Les sauveteurs se sont mis à l'oeuvre dès la nuit du désastre. Un formidable mouvement de solidarité se développe à travers le monde. Chaque jour, l'on va arracher quelques cadavres à la boue qui a tout recouvert. Le 17 décembre, le général de Gaulle, président de la République, arrive à bord d'un hélicoptère Alouette. Il survole d'abord la vallée du Reyran, se fait expliquer les causes du sinistre par un ingénieur. Au cours d'une brève cérémonie, le général visiblement très ému serre les mains des familles en deuil, dépose une gerbe d'oeillets et de roses au bord d'une longue tranchée qui abrite quelque 250 cercueils. Il s'en va ensuite au bord du Reyran, se tourne vers la foule. Sans micro, sans note, il parle : « Je suis venu vous dire ma peine, et mon espoir de vous voir rapidement débarrassés de vos ruines. Puissiez-vous, dans votre malheur, avoir le réconfort de l'admirable élan de solidarité que Fréjus a suscité dans le monde entier. » Deux jours auparavant, le Parisien Libéré a titré : « Sous un soleil radieux, Fréjus est le plus vaste chantier d'Europe. » Le 18 décembre, on estime à 5 milliards et demi les dons recueillis en France et à l'étranger ; 500 tonnes de vivres et de vêtements ont été distribuées. Jamais les enfants de Fréjus n'auront reçu autant de jouets. Restait à déterminer qui était responsable de ce cataclysme. L'on sait que ce type d'enquête est long et difficile mais un nom est lancé immédiatement, celui d'André Coyne, l'ingénieur qui a conçu et fait réaliser l'ouvrage. Coyne n'est pas n'importe qui : il a construit des barrages par centaines, a été le président de l'Association internationale des grands barrages. L'on incrimine la minceur de ce barrage qui relève de la catégorie des barrages « à voûte mince ». Ainsi le barrage de Malpasset avait 6,50 m d'épaisseur à la base et 1,50 m au sommet pour une hauteur de 60 m. A titre de comparaison, celui de Génissiat mesurait 100 m à la base et 9 m au sommet pour une hauteur de 104 m. Mais l'ingénieur Coyne avait opté pour un barrage à voûte mince pour une raison bien simple ; c'était le plus fiable de tous : « C'est une chose rare et sans doute unique dans l'art de bâtir qu'un type d'ouvrage qui n'a jamais lâché. Malgré certaines apparences contraires, la finesse et la légèreté des formes, les fatigues élevées, la preuve est faite que le barrage-voûte est le plus sûr de tous. » Il avait toutefois mis un bémol à cette affirmation péremptoire : « Le barrage-voûte est une solution à écarter quand on craint si peu que ce soit l'instabilité des rives, le risque d'éboulement, la détérioration par l'air, la pluie, le gel, etc. » Les travaux avaient pris trois ans. L'entreprise qui en était chargée n'était pas une néophyte en la matière : c'était son trentième barrage. Mais il avait fallu creuser bien plus profond que prévu pour trouver de la roche solide. Du coup, le devis était passé de 580 à plus de 740 millions. Enfin, il avait été inauguré le 9 février 1955. Un poète pas forcément bien inspiré avait écrit alors ces lignes immortelles : « Lac souhaité par les paysans, voulu par de sages politiques, tu as jailli du cerveau des ingénieurs, comme Athena du cerveau de Zeus. » Quatre ans plus tard, les envoyés spéciaux du journal Paris-Presse écrivaient à la fin du mois de décembre : « Les roches d'appui étaient fissurées et inclinées vers l'aval. Des pluies exceptionnelles avaient modifié la structure géologique. L'entreprise chargée de la construction de l'autoroute au pied du barrage a fait exploser des charges de plus de 350 kg de tolamite. Il n'y a pas eu de malfaçons techniques. » Désormais, la polémique est engagée. Au début de l'année 1960, le professeur Roubault, directeur de l'Ecole nationale de géologie de Nancy, membre de la commission d'enquête, déclare : « Le coupable n'est pas un caprice de la nature et nous trouverons la vérité. Il n'y a pas eu d'études géologiques sérieuses. » L'Humanité, le quotidien communiste, lance : « Ce sont les économies qui ont provoqué la catastrophe. Malpasset était le champion des barrages à bon marché. » Un conseiller général PC du Var précise : « La capacité de résistance de l'ouvrage n'a jamais été éprouvée. La mise en eau a été interrompue pendant plusieurs années. Ce barrage, qui était destiné a priori à alimenter en eau potable plusieurs villes de la côte, avait été conçu pour permettre l'irrigation des vallées en contrebas. Or, ces canaux d'irrigation, qui auraient soulagé la pression sur la voûte de béton, n'ont jamais été creusés. » L'on cite volontiers une étude d'un universitaire grenoblois parue en 1955 :« Le service du Génie rural construit en ce moment un grand barrage voûte pour créer sur le Reyran une retenue. Cet ouvrage est fondé sur des gneiss micacés très altérés et tout à fait impropres à la fabrication du béton. » Les années passent, l'enquête et l'instruction suivent leur cours. Dans l'intervalle, l'ingénieur Coyne très affecté par le drame meurt. Une déclaration d'André Ferro, le gardien du barrage, fait sensation. Evoquant les tirs de mines sur le chantier de construction de l'autoroute, il déclare : « Il y avait des secousses terribles. Je voyais bouger l'eau du lac au moment du tir. Je suis allé le dire sur le chantier : vous tirez des charges à 80 mètres de l'appui gauche du barrage. » En 1966, Pierre Macaigne écrit dans le Figaro : « Le coupable, c'est un monstre à cent têtes qui s'appelle « administration ». Avec ses rouages irresponsables, ses lenteurs, ses indifférences tant que le drame n'est pas là. Il fallait juger le barrage, pas les hommes que le barrage avait finalement trahis. » L'épilogue judiciaire interviendra huit ans après le drame en Cour de cassation : aucune faute, à aucun stade, n'a été commise. A Malpasset, « la nature avait préparé un véritable piège. »











