Trente-six ans après avoir réussi le premier vol orbital américain, John Glenn doit redécoller ce soir. Cobaye d'un programme de recherche médical, le doyen de l'espace est-il un boulet pour la NASA ?
LES DRAPEAUX claquent au vent de Floride, autour du centre spatial Kennedy qui retrouve la tension des grandes premières. Les arguments d'une vive polémique claquent dans les médias américains. Car John Glenn repart pour l'espace à l'âge limite que Hergé, le créateur de Tintin, fixait à la jeunesse : 77 ans.
Tant de temps a passé depuis que John Herschel Glenn fut le premier Américain à tirer des boucles autour du globe, que le souvenir du souffle qu'il donna à l'Amérique s'est peut-être perdu. Dans une petite capsule Mercury de 1,2 m³, inadaptée aux longs séjours en orbite car elle perdait deux litres d'oxygène par heure, ce colonel des Marines s'était envolé, le 20 février 1962, pour faire trois fois le tour de la Terre, en 4 heures et 55 minutes. A 40 ans, Glenn faisait déjà figure de vétéran. Les deux pionniers, Youri Gagarine puis Guerman Titov, que l'Union soviétique avait expédiés avant lui graviter autour de notre planète, n'avaient que 27 et 26 ans. Mais ces "jeunots" avaient mortifié les Etats-Unis. Les innovations "utilitaires" (météorologie, navigation, télécommunications) réussies par des satellites américains promettaient certes des applications rentables, mais elles ne faisaient pas le poids dans l'opinion ; leur renommée ne pouvait rivaliser avec la gloire qui s'attache aux explorateurs ; elles étaient sans rapport avec le défi lancé le 25 mai 1961 par le président John Kennedy de réussir le premier vol lunaire habité avant la fin des années 60.
1962 : L'EFFET GLENN
En accomplissant trois révolutions dans sa capsule Friendship 7 (Amitié 7), John Glenn a incarné le premier succès historique d'une NASA qui, à cette date, n'avait pas encore réussi à atteindre la Lune ou une planète. Même si son vol était beaucoup plus court que celui de Titov, qui avait duré toute une journée, et même si son appareil ne pesait pas le tiers des vaisseaux russes Vostok (Orient), l'astronaute avait redonné à son pays la conviction que tout lui était possible. Les symboles ne s'encombrent pas de détails techniques. Glenn est donc un symbole. Peu importe que son retour dans l'espace, après 36 ans de frein rongé, soit aussi un coup médiatique de l'agence spatiale américaine, et peut-être même davantage cela que de la science. L'opposition entre la recherche, qui serait toujours discrète, et le battage, qui ne concernerait que des sujets vils, est parfois fallacieuse. Certaines annonces de découvertes scientifiques ou d'exploits chirurgicaux sont suffisamment mises en scène, les polémiques qu'elles suscitent suffisamment bruyantes, et quelques marches arrière suffisamment gênées, pour suggérer que la NASA n'est pas seule à cultiver les relations publiques en même temps que la recherche. Du reste, le talent inné de John Glenn à communiquer a été souligné bien avant que ce retour dans l'espace ne soit connu. Dans son livre « L'homme-fusée » (1), Bernard Chabbert écrit ainsi que l'aviateur « avait fait partie durant plusieurs semaines d'un programme de jeux télévisés » et qu'il est « surdoué pour le show-biz, probablement un des meilleurs hommes de communication du continent américain »... Ce talent a permis à l'intéressé d'être élu et réélu sénateur démocrate de l'Ohio depuis 1974. Il lui a aussi permis de convaincre un grand organisme public, le NIA (Institut national pour le vieillissement), de l'intérêt à étendre à un sujet âgé les recherches habituellement menées sur des astronautes beaucoup plus jeunes et qui ont abouti depuis longtemps à cette constatation inattendue : les voyageurs de l'espace subissent des effets identiques à ceux du vieillissement, tels la perte de masse osseuse qui conduit à l'ostéoporose, la perte de masse musculaire, l'insomnie, des troubles de l'équilibre, des perturbations du système cardiovasculaire.
VIEILLIR POUR LA SCIENCE
La NASA a fini par adopter le projet soumis par Glenn, qui estime que son âge avancé produira durant le vol une accélération de ces phénomènes, et donc une meilleure mise en évidence de leurs mécanismes étudiés par les chercheurs, à commencer par les deux médecins qui font partie de l'équipage de la navette Discovery. Plusieurs expériences physiologiques figurent ainsi au menu de la mission de 8 jours et 20 heures que le doyen des astronautes et ses six compagnons doivent entamer ce soir, à 20 h (heure française) : -sur le sommeil : John Glenn et la Japonaise Chiaki Mukai seront bardés d'électrodes pendant leurs périodes de repos pour mesurer notamment leur respiration, les mouvements de leurs yeux ou les ondes de leur cerveau. L'astronaute américain devait aussi participer à une expérimentation sur la mélatonine, l'hormone du sommeil. Mais elle a été annulée car Glenn ne répondait pas à l'un des critères spécifiés par les chercheurs. -sur la perte musculaire et osseuse : les astronautes doivent absorber un acide aminé, l'alanine, un traceur qui permet de suivre l'évolution des os et des muscles. Des échantillons de sang doivent être prélevés à deux reprises avant le vol, deux fois pendant et deux fois après. -sur le système immunitaire : la protection des personnes âgées et des astronautes contre les virus est diminuée. Les sept membres de l'équipage devront se soumettre à des prises de sang avant et après la mission. -sur le système cardiovasculaire : des tests permettront de mesurer le rythme cardiaque et la répartition des fluides, comme le sang, dans le corps. -sur l'équilibre : les personnes âgées, comme les astronautes juste après leur retour sur Terre, souffrent souvent de problèmes d'équilibre. Des tests seront réalisés sur quatre astronautes, dont Glenn, juste avant le lancement et juste après le retour pour tenter d'en apprendre davantage sur ce problème. Ceux des sept membres de l'équipage impliqués dans les recherches travailleront à bord du laboratoire Spacehab, installé dans la soute de la navette. D'autres expériences porteront sur la fabrication de matériaux ou la physique des fluides.
COLLÉGIENS ALSACIENS
La mission de Discovery comporte par ailleurs un volet astronomique. L'équipage devra lâcher, puis récupérer deux jours après l'observatoire solaire Spartan. Celui-ci enregistrera les éruptions à la surface du Soleil et les vents solaires, des phénomènes affectant les satellites, la météorologie sur Terre et les télécommunications. La navette emporte en outre un ensemble d'observation des rayonnements ultra-violets, comportant deux télescopes et des appareils de mesure. La soute contient également des matériels à tester dans le vide avant d'être installés sur l'observatoire spatial Hubble lors de la prochaine mission de réparation, en l'an 2000. Il s'agit notamment d'un ordinateur et d'un système de refroidissement sans vibrations. Parmi les autres charges figurent des expériences d'élèves du secondaire, dont une conçue par les collégiens de l'établissement Maxime-Alexandre de Lingolsheim (Bas-Rhin) sur la formation de cristaux d'argent en micropesanteur. Ce programme n'a pas convaincu de nombreux détracteurs de la nécessité de la présence de John Glenn. Le héros national est même contesté par certains de ses pairs. Pour Story Musgrave, qui s'apprête à être dépossédé de son titre de doyen des astronautes, obtenu à 61 ans, « ce n'est qu'une fois la décision (de relancer Glenn)prise que la science est devenue le motif ».
« UN BOULET »
Michael Mullane, qui a pris part à trois vols de navettes, écrit (2) que l'administrateur et d'autres dirigeants de la NASA « traînent un boulet », car « l'âge de Glenn l'expose à un risque plus élevé », qui menacerait de contraindre la NASA à interrompre le vol de Discovery. Selon Mullane, « une mission et un équipage courent des risques accrus pour le contentement personnel d'un politicien influent » ! Il va de soi que le désir intime de John Glenn de retourner en orbite fut le motif initial de sa démarche. Pas pour être le premier grand-père dans l'espace, ce titre étant déjà revenu en 1974 au Russe Lev Demine, à 48 ans seulement. Ni pour devenir le premier homme politique satellisé : le sénateur républicain Jake Garn, puis le représentant (député) démocrate Bill Nelson l'ont précédé dès 1985, le Russe Youri Batourine en août dernier. La vérité est que l'astronaute est dévoré par la nostalgie des images superbes mais forcément fugitives que lui ont laissées les trois petits tours de son premier vol. Quand le spationaute français Michel Tognini dit que l'ambition de Glenn est « un message d'espoir pour l'humanité », il touche à l'essentiel. L'aventure humaine n'est pas faite que de calculs froids, mais aussi d'impulsions personnelles. Le quasi octogénaire de Discovery enseigne qu'il n'y a pas d'âge pour nourir des rêves, voire en réaliser.
(1) Bernard Chabbert : L'Homme-fusée, chez Arthaud (1982). (2) Aviation Week and Space Technology, 21.9.1998.
John Glenn à son arrivée à Cap Canaveral : le pouce levé de l'optimisme. Membre de la première équipe de candidats au vol spatial dans le monde, formée par les Etats-Unis en avril 1959, Glenn a fait trois fois le tour de la Terre en 1962. A 77 ans (depuis le 18 juillet), il est partant pour une mission de 144 révolutions.
(Photo AFP)
John Glenn passant l'étroite écoutille de la capsule Mercury de son premier vol, il y a 36 ans. « On n'embarque pas dans Mercury, on l'enfile », disait-il.
(Photo AFP)











