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LE POINT « Grand jeu » en mer Caspienne

Toutes les grandes compagnies mondiales participent à une nouvelle ruée vers l'or noir que cette mer intérieure recèlerait en quantité. Mais la région est instable. Alors, le monde s'accommode fort bien de la présence en Azerbaïdjan d'un « dictateur éclairé ».

DANS la capitale, Bakou, les affiches du « grand frère » ne laissaient guère de place à celles des cinq autres candidats à l'élection présidentielle. La grande majorité des Azéris reconnaissait l'autoritarisme et le népotisme du favori, se plaignait de la corruption qu'il avait laissée se développer, mais elle allait voter pour lui. Pour le bien du pays. Pour que l'Azerbaïdjan devienne l'eldorado promis. Il est vrai que le président Gueïdar Aliev possède un beau CV : général et patron du KGB à Bakou à la fin des années 60, chef du PC azéri, membre du politburo en 1982 au temps d'Andropov. Il a pratiquement l'âge de la retraite quand Gorbatchev l'écarte du pouvoir en 1987, mais le dinosaure de l'ère soviétique attend son heure pour revenir au sommet. Elle sonnera en 1993 à la faveur d'un coup d'Etat qui renverse le président Aboulfaz Elchibey. Depuis, l'Azerbaïdjan est dirigé d'une main de fer par Aliev et son clan, une « dictature éclairée » qui laisse, selon le chercheur au CNRS Olivier Roy, plus d'espace politique à l'opposition que bien des Républiques musulmanes, tout en verrouillant l'accès au pouvoir comme à l'information. Les Azéris préfèrent regarder le bon côté des choses : Aliev a apporté la stabilité à leur pays, formellement indépendant depuis 1991, qui a connu quatre présidents et trois coups d'Etat de 1990 à 1993. Et surtout, il a vécu une catastrophique guerre civile, le conflit du Nagorny-Karabakh. Au moment du cessez-le-feu signé en 1994 sous l'égide de l'Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, le bilan était très lourd : plus de 20 000 morts et près d'un million de réfugiés. Et l'Azerbaïdjan avait perdu sa province peuplée en majorité d'Arméniens, soit environ 15 % de son territoire. Beaucoup pour un petit pays de 86 000 km² peuplé de 7,5 millions d'habitants.

Ex-général du KGB, ex-membre du Politburo, corrompu et ami des Occidentaux

Aujourd'hui, le conflit reste omniprésent dans la vie du pays, tous les hommes politiques promettent de reconquérir le Nagorny-Karabakh. Et, à Bakou, les réfugiés vivent toujours dans des conditions plus que précaires, parqués dans des gymnases ou dans des résidences universitaires. Gueïdar Aliev représente donc un certain espoir. Car stabilité égale possibilité d'investissements et donc développement économique. Le tout rimant avec pétrole. Un pétrole qui serait plus qu'abondant. Sans oublier le gaz également très prometteur. Souvenez-vous : Bakou, c'est un des berceaux de l'or noir, une aventure à laquelle le Crédit Lyonnais était associé dès la fin du siècle dernier. La banque avait consenti un énorme crédit à deux des frères Nobel, Ludwig et Robert, avec la caution d'Alfred, l'inventeur de la dynamite. Plus tard, en 1880, les Rothschild de Paris étaient venus goûter au pétrole de la Caspienne. Le début d'une formidable bataille commerciale avec les Rockfeller et d'où naîtra la Shell... A la veille de la Seconde guerre mondiale, l'Azerbaïdjan produisait 23 millions de tonnes, soit les trois quarts des besoins de l'URSS. En 1997, la production était tombée à 9 millions de tonnes. Au large de Bakou, des derricks et des plates-formes rouillés, des matériels inutilisables sont les vestiges d'une grandeur perdue. En réalité, c'est tout le pays qui offre un spectacle de désolation, d'usines à l'abandon, de tuyaux rouillés, de friches industrielles. A Sumgaït, un complexe pétrochimique, fierté de l'URSS, ne fonctionne plus qu'à 10 % de ses capacités et tombe en ruines. De 1992 à 1995, le PIB a chuté de 75%. Le nombre des chômeurs ne serait pas de 400 000, le chiffre officiel, mais de 1,2 million. En dehors de la capitale et de ses environs immédiats, c'est la grande misère. L'électricité et l'eau sont rares dans les campagnes. Le salaire moyen est de 40 dollars par mois, mais bien des fonctionnaires ou professeurs, quand ils sont payés, gagnent moins, l'équivalent de deux bières étrangères dans l'hôtel d'une grande chaîne américaine. La situation macro-économique s'améliore cependant, au point que le FMI a félicité le gouvernement de Gueïdar Aliev. La croissance est positive : 5,8 % en 1997 et sans doute plus de 8 % cette année ; l'inflation, naguère à quatre chiffres, est proche de zéro ; la monnaie, le manat, reste forte malgré la crise russe ; le déficit public se situe à moins de 3 % du PIB et la dette extérieure se limite à 17 % de ce PIB ; l'assainissement des banques se poursuit. Bref, si l'on ne veut pas voir que l'économie est à deux vitesses, l'Azerbaïdjan se porte bien. Et se portera de mieux en mieux car il a du pétrole.

Un pays qui tombe en ruines, un réfugié sur dix habitants, des milliards de barils de pétrole et une bataille pour les oléoducs

Difficile d'évaluer les réserves exactes de la mer Caspienne et celles des cinq pays qui la bordent, l'Azerbaïdjan, la Russie, le Kazakhstan, le Turkménistan et l'Iran. Les sources les plus optimistes, notamment américaines, parlent de 200 milliards de barils (259 pour l'Arabie Saoudite, 94 pour le Koweit, 93 pour l'Iran), soit 15 % des réserves mondiales. Les pessimistes, dont les Russes, se contentent de 3 % des réserves de la planète. Le pays le mieux doté serait le Kazakhstan avec une possibilité de 85 milliards de barils contre 32 au Turkménistan, 27 à l'Azerbaïdjan, 12 à l'Iran et 5 à la Russie. Mais, pour l'instant, dans cette région troublée, c'est, grâce à Aliev, l'Azerbaïdjan qui est le mieux placé. Toutes les grandes compagnies mondiales ont déjà investi 40 milliards de dollars. Dans ces calculs, tout dépend également du statut juridique de la mer Caspienne. Est-ce un lac ou une mer ? Si c'est un lac, au-delà des eaux territoriales de 20 milles nautiques, toute la production doit être mise en commun. Si c'est une mer, comme le soutiennent les Azéris et les Kazakhs, la Caspienne est divisée en secteurs. Les Russes, qui plaidaient pour le lac se sont mis d'accord en avril et en juillet avec l'Azerbaïdjan et le Kazakhstan pour la solution par secteurs. Au grand dam de l'Iran. D'ailleurs, Moscou, comme Téhéran ont déjà fait savoir qu'ils pouvaient mobiliser un grand nombre de bâtiments de guerre si les solutions envisagées sont contraires à leurs intérêts. La Russie entretient toujours des troupes dans les ex-républiques soviétiques de la région, sauf en Azerbaïdjan. Au-delà du pétrole lui-même, dont l'exploitation à grande échelle n'interviendra que dans les premières années du siècle prochain, la grande question est celle de l'acheminement, de l'évacuation du brut. Jusqu'à présent, il n'existe que deux oléoducs ou pipe-lines. L'un va en direction de Novorossiyk en Russie, l'autre de Soupsa en Géorgie. Et ce dernier, pour être vraiment opérationnel doit être modernisé à grands frais. La fin des travaux pourrait intervenir au printemps prochain. Ces deux oléoducs ne peuvent pas transporter plus de 15 millions de tonnes alors qu'en 2003, il y en aurait le double à acheminer à partir de cette mer enclavée. Les différents tracés nouveaux se heurtent à des oppositions politiques, des jeux d'intérêts. La Russie qui a bâti sa richesse sur le pétrole, entend profiter au maximum de ce nouveau gâteau. Elle est intervenue dans tous les conflits locaux pour maintenir sa position dominante ou pour empêcher de nouvelles solutions. Elle a ainsi soutenu l'Arménie contre l'Azerbaïdjan, encouragé la rébellion des Abkhases contre Tbilissi, la Géorgie étant un pays clé de l'acheminement...

Des enjeux géostratégiques énormes, quatre mondes qui rivalisent et des Américains dominateurs

Si Moscou s'est rallié à la position de Bakou, c'est en échange d'une promesse d'Aliev de ne pas proposer de solution alternative à l'actuelle évacuation du pétrole Kazakh de Tenguiz (le plus riche gisement de la zone) par la Russie ; Moscou pourrait même arrêter de soutenir l'Arménie. Les Etats-Unis sont partisans de la voie turque, c'est-à-dire de la construction d'un oléoduc de plus de 2000 km entre Bakou et le port méditerranéen de Ceyhan. Le coût est élevé, environ 20 milliards de francs, soit quatre dollars de plus par baril. La Russie est opposée au projet, mais la Turquie envisage de la contrer en rendant plus difficile le passage des Dardannelles... La Géorgie et la Turquie ont déjà conclu un accord sur ce projet. On envisage aussi une canalisation reliant Novorossyik à Soupsa, ce qui pourrait calmer la tension entre la Russie et la Géorgie. L'Iran, qui possède un bon système de transport des hydrocarbures, propose un accès direct au Golfe arabo-persique. Une bonne solution qui se heurte au veto -pour l'instant- des Etats-Unis. La Chine aimerait bien substituer à la route de la soie une route du pétrole et songe à un gigantesque oléoduc qui lui amènerait le pétrole du Kazakhstan sans passer par la Russie. Dernière solution envisagée, et qui avait la bénédiction américaine : la voie afghane sous la forme d'un oléoduc reliant le Turkménistan au Pakistan. Mais le projet mis au point par le pétrolier US Unocal est gelé par les événements afghans. On assiste donc autour de la mer Caspienne à une version moderne du « Grand Jeu » qui opposait l'empire russe et l'empire britannique pour le partage de l'empire ottoman, de l'empire perse et de l'Asie centrale. Certains stratèges estiment que la mer caspienne est un des grands enjeux de demain. Dans son livre « Le Grand Echiquier » (Bayard 1997), Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller du président Carter, écrit que « les Etats-Unis garants de la stabilité internationale dans le Caucase » doivent mettre au point une « géopolitique pour l'Eurasie » propre à maintenir leur influence dans cette région qui sera « l'axe du monde » au siècle prochain grâce à ses richesses et à sa population.

Gueïdar Aliev pense déjà à sa réélection en 2003. Pour profiter du pétrole et parce que son fils ne serait pas prêt à lui succéder

Charnière entre le Caucase et l'Asie centrale, la Caspienne voit s'affronter quatre mondes culturels et politiques : le monde russe, le monde turc, le monde iranien et le monde de l'Asie centrale. Avec l'évidente présence du monde américain. La région demeure très instable, mais de nouvelles zones d'influence devraient naître. A Bakou, Gueïdar Aliev le sait. Il offre aux investisseurs la stabilité et ses bonnes relations avec les grands de ce monde. « L'or noir, dit-il, est l'instrument le plus puissant que nous avons hérité de l'Union soviétique. En vendant aux compagnies étrangères une partie de nos richesses en hydrocarbures, nous réduisons fortement les risques d'interférence extérieure». Une manière de se protéger des convoitises des voisins et de faire ce qu'il veut chez lui... En septembre dernier, il avait promis à Bill Clinton que les élections seraient libres et démocratiques. En même temps, il voulait obtenir une forte légitimité en étant élu au premier tour, c'est-à-dire avec au moins les deux-tiers des voix. En 1993, il avait obtenu 98 % des suffrages. Cette fois, il n'a pas suivi les comités locaux qui lui proposaient 100 % et s'est contenté de 76,11%. Mais il a triché. Les observateurs occidentaux ont constaté de « sérieuses irrégularités et fraudes dans un certain nombre de bureaux de vote». L'opposition veut le forcer à démissionner. Aliev répond qu'il va poursuivre sa marche vers la démocratie. Il vise une place au Conseil de l'Europe. Pour cela, il a déjà aboli la peine de mort et la censure (qui continue sous une autre forme). Dans les prisons, on continue de torturer. L'Occident, tant qu'Aliev est garant de la stabilité, soutient le dictateur éclairé. La population azérie attend, elle, les retombées de la manne pétrolière. Dans quelques années?... Aujourd'hui, elles ne profitent qu'au clan au pouvoir. Dans Le Temps de lundi dernier, un expatrié suisse raconte : « Rien que sur les exportations de coton, Aliev prélève quelque six millions de dollars par an. Pour le pétrole, c'est nettement plus. Depuis la base de la hiérarchie, chacun vit de la corruption : le salaire d'un ministre ne dépasse pas les 100 dollars par mois, moins qu'un boy à l'hôtel Hyatt!...» A 75 ans, Gueïdar Aliev rêve déjà d'un autre mandat. La constitution ne lui permet pas de se représenter en 2003, mais il affirme qu'il ne pourra pas « quitter la route à mi-chemin du futur». Et son fils Ilham, numéro deux de l'incontournable compagnie nationale pétrolière Socar, ne serait pas encore prêt à lui succéder.

François BÉCET

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