L'économiste Béatrice Majnoni d'Intignano dénonce le système français : véritable « usine à chômeurs ». Elle s'inquiète surtout des déséquilibres démographiques. Elle propose des droits de vote supplémentaires en fonction du nombre d'enfants.
Votre dernier livre, L'usine à chômeurs, met l'accent sur le taux d'activité, qu'il distingue du taux de chômage. Simple nuance d'expert ou débat de fond ?
Débat de fond, car l'approche est très différente. Le taux de chômage, comme son nom l'indique, s'établit en divisant le nombre de personnes au chômage par celui de la population active, terme en l'occurrence un peu trompeur, puisqu'il englobe les personnes effectivement employées mais également... le nombre de chômeurs. Introduite par l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), l'autre notion traduit le rapport entre la population qui, effectivement, travaille et celle qui est en âge de travailler, c'est-à-dire comprise entre 15 et 65 ans. Le taux d'activité permet de savoir si la lutte contre le chômage est vraiment efficace ou si, comme en France, l'amélioration est seulement apparente.
Comment cette approche modifie-t-elle le regard sur la situation française ?
L'exemple le plus éloquent concerne les jeunes. A première vue, nous sommes dans la moyenne des pays industrialisés, où l'éventail se situe entre 3 et 11 %. Le pourcentage de Français de 15 à 25 ans qui sont au chômage est de l'ordre de 7%: en se référant à ce seul critère, nos performances semblent donc convenables. Mais chez nous un jeune sur cinq travaille, alors qu'en Allemagne un sur deux dispose d'un emploi. Aux Etats-Unis, la proportion est de 57 %. Le taux d'activité est donc beaucoup plus significatif. Si l'on prend en compte l'ensemble des classes d'âge, et pas seulement les jeunes, on constate qu'aux Etats-Unis, par exemple, les trois quarts de la population d'âge actif ont un travail. En Europe, la proportion varie de 58 à 67%, mais avec de grandes disparités. Certains pays, dont la France, cumulent les mauvaises performances, que l'on prenne en compte le taux de chômage ou le taux d'activité. A l'inverse, les Pays-Bas ont réussi à la fois à réduire le chômage tout en faisant progresser le taux d'activité.
APRÈS LES 30 GLORIEUSES, LA PÉRIODE « PITEUSE »
L'usine à chômeurs est-elle surtout broyeuse de jeunesse ?
Après les « trente glorieuses », de 1945 à 75, on peut parler ensuite, et surtout pour les jeunes, de période « piteuse », pour reprendre une expression de Nicolas Baverez (Les Trente Piteuses, Flammarion, 1997). Les 25-30 ans cumulent les difficultés : pour trouver un emploi, mais aussi pour financer leur logement, car ils ont perdu un avantage majeur des générations précédentes : l'inflation qui permettait d'acheter un appartement ou une maison en monnaie de singe. Jadis, de surcroît, l'héritage donnait souvent un coup de pouce important pour constituer son propre patrimoine, vers trente ou quarante ans. Aujourd'hui, on hérite souvent à l'âge de la retraite. L'augmentation de la durée de vie est, bien sûr, un acquis formidable, mais elle a des conséquences énormes que la société ne maîtrise pas encore.
La France détient un autre record : les plus de 55 ans, sont, eux aussi, exclus du marché du travail. Beaucoup de spécialistes relèvent cette anomalie et vous la soulignez également. A quoi est-elle due ?
A une vision malthusienne°, c'est-à-dire restrictive. Les 35 heures, dont je ne suis pas une adepte, c'est le moins qu'on puisse dire, s'inscrivent dans cette vision, selon laquelle faut se partager un bien rare nommé travail. La génération actuelle, qui est d'ailleurs celle de 1968, a choisi d'écarter les plus jeunes et les plus âgés, en se partageant le gâteau des emplois disponibles. Les Etats-Unis, le Canada ou certains pays asiatiques ont une attitude inverse et leur postulat est le bon : l'emploi fait naître l'emploi. Si en France nous avions mis en oeuvre des stratégies aussi dynamiques qu'en Amérique du nord, nous aurions créé 4,6 millions d'emploi de plus depuis une trentaine d'années. L'approche malthusienne nous fait aussi avancer l'âge de la retraite alors que nous devrions, au contraire, travailler davantage, jusqu'à 70 ans, mais en répartissant mieux cet effort tout au long de notre carrière.
L'Europe manque d'enfants pour financer nos retraites à partir de 2005-2010, mais aussi pour dynamiser l'économie. Peut-on éviter l'hiver démographique ?
Les conséquences de ce baby-krach, ce manque d'enfants, seront considérables. D'ordre économique, bien entendu, mais aussi géopolitique. Le déclin de l'Europe au XXème siècle a correspondu au déclin relatif de sa population : 25 % des habitants de la planète en 1900, 12,4 % en 1996. Et... 7 % en 2050, si le taux de fécondité ne varie pas. Il est trop tard pour financer les retraites lors du basculement de 2005-2010, puisque ces enfants seront adultes dans une vingtaine d'années, mais il est toujours possible et souhaitable de changer de logique.
UN PLAN NATALISTE POUR L'EUROPE
Comment ?
En tirant les leçons des expériences européennes. La Suède, pendant longtemps, a cherché et réussi à concilier les aspirations familiales et les aspirations professionnelles : elle avait 2,1 enfants par femme. Depuis quelques années, elle démonte cette politique : le taux de natalité a baissé jusqu'à 1,7. La France a eu une politique familiale généreuse qui lui a permis d'avoir un taux de fécondité de l'ordre de 1,6 à 1,7, supérieur à celui de nos voisins. Les aides, de moins en moins nombreuses, sont assorties en outre de conditions de ressources : la fécondité va en souffrir. Je suis favorable à un plan nataliste pour l'Europe. Il devra notamment aider les femmes qui travaillent à avoir le nombre d'enfants qu'elles souhaitent. Car les femmes sont aujourd'hui devant un dilemme terrible : autour de vingt ans est-ce que je fais d'abord un enfant et je compromets ma carrière ? Ou bien, je fais d'abord carrière, mais dans ce cas je risque de ne pas avoir d'enfants. Pour rendre compatible ces deux désirs, il faut miser sur les aides financières, sur le développement des équipements, mais aussi sur un changement de mentalités. La plupart des couples désirerait avoir plus d'enfants, mais la société les en dissuade. Il faudrait supprimer ce barrage, par des mesures de haute portée symbolique. La plus spectaculaire, consisterait à donner aux parents des droits de vote supplémentaires au prorata du nombre d'enfants.
LES FEMMES CRÉENT DES EMPLOIS
Les femmes qui travaillent ont-elles une responsabilité dans l'augmentation du chômage, comme l'affirment certains discours politiques.
L' argument est faux, mais il s'appuie sur deux statistiques qui ont évolué en parallèle : le chômage a augmenté à partir de 1975 et les femmes ont commencé à entrer sur le marché du travail après 1970. On a donc pu suspecter une relation entre les deux phénomènes. En réalité, les pays industrialisés qui ont un taux de chômage plus faible que le nôtre et un taux d'activité plus fort sont ceux ou les femmes travaillent le plus. Les femmes créent des emplois à trois égards : quand elles sont qualifiées, ce qui est très fréquent, puisqu'elles sont aussi diplômés que les hommes, elles produisent de la valeur ajoutée. Ensuite, elles favorisent des emplois induits car elles ont volontiers recours aux services, qu'il s'agisse de la restauration, des gardes d'enfants ou des travaux domestiques. Aux Etats-Unis, un tiers des petites entreprises, celles qui embauchent le plus, sont créées par des femmes. A tous égards, par conséquent, elles font naître des emplois. Cela valide une fois de plus le théorème : le travail produit du travail.
L'Europe a tout faux ?
L'Europe a fait notamment des erreurs monumentales de politique macro-économique, surtout après la réunification allemande, en maintenant des taux d'intérêt élevés alors que nous étions en période de récession. Mais l'Europe, en matière de lutte contre le chômage, n'est pas homogène. On constate que les petits pays, à l'exception de la Belgique, obtiennent de meilleurs résultats, comme le prouvent les Pays-Bas, l' Irlande ou l'Autriche. Certaines régions transfrontalières résistent aussi fort bien, à l'instar des Länder ou des provinces qui constituaient l'ancienne Lotharingie. Cette zone s'étend de l'Allemagne du sud à la Suisse en passant par l'Alsace. Les petits pays ou bien cette région lotharingienne ont des caractéristiques communes : très ouverts, ils ont adopté, très tôt, des techniques de production modernes. Ils ne se sont pas embarrassés de vieilles industries qu'ils n'ont pas hésité à reconvertir, voire à abandonner. Ils ont, en même temps, recréé des emplois de nature nouvelle : à la fois de haute technologie et de services. C'est un modèle d'avenir.
L'EUROPE, CONTINENT LE PLUS ATTRAYANT
Gérard Schröeder, qui va succéder à Helmut Kohl, a qualifié Jacques Chirac de sociale-démocrate. La qualificatif est-il approprié ?
Je ne ferai pas de commentaire politique. Mais la France à effectivement une politique sociale-démocrate. Lorsque les dépenses publiques représentent 55 % du PIB, il en est forcément ainsi. Dans ce contexte, la menace libérale, souvent brandie, est tout de même relative car il s'agit de savoir si l'on descendra ou non autour des 50 % du PIB. En fait, c'est l'Europe dans son ensemble qui est sociale-démocrate et cette caractéristique est ancienne. Elle repose sur l' Etat-Providence et sur une double exigence : celle de la productivité dans le secteur économique et d'un fort prélèvement sur la production, de façon à nourrir une redistribution généreuse. Cette social-démocratie a été construite, dans toute l'Europe occidentale, dans les années 50-70, quelles que soient les tendances politiques d'alors.
Ce modèle est-il condamné ?
Pas du tout. Il reste porteur, à condition qu'on le rénove et qu'on l'adapte à la fois aux aspirations individualistes de la société et aux évolutions de la technique. C'est le continent le plus attrayant, le plus intéressant dans le monde après les Etats-Unis. Nous avons besoin de moderniser le système, pas de le démanteler.
*De Thomas Robert Malthus (1766-1834). Cet économiste britannique préconisait la restriction volontaire des naissances, considérant que l'augmentation de la population conduirait à la famine.
Les enfants qui grandissent auront intérêt, eux-mêmes à avoir des enfants pour assurer leur avenir.
(AFP)











