Deux femmes et un projet : développer une éthique nouvelle dans la restauration et la conservation d'oeuvres d'art.
A L'HEURE OÙ les cinéphiles apprécient les jeux de Natacha Régnier et d'Elodie Bouchez, Cécile Macquet et Noëlle Jeannette méritent bien un double prix d'interprétation féminine pour leurs rôles dans l'Atelier de Bischheim. « Il a été créé presque par hasard en janvier 1998. On ne se connaissait pas vraiment, depuis nous travaillons dans la bonne humeur ».
Cette colocation entre l'entreprise de Cécile (CARARE - restauration de verreries et de sculptures polychromes) et celle de Noëlle (restauration de peintures) est née d'une rencontre fortuite. « Je venais de recevoir du nouveau matériel que je n'étais pas en mesure d'utiliser mon petit atelier. Il fallait donc que je m'installe dans un local plus grand à moindre frais. J'ai cherché dans les Pages Jaunes un autre restaurateur et j'ai trouvé Noëlle ». Conjonction des astres ou destinée céleste ? Cécile a suivi la même démarche au même moment. « Le problème avec Cécile : son téléphone sonnait toujours occupé !»
COMPLÉMENTARITÉ ET OUVERTURE
Au-delà de la volonté d'économie, c'est le projet professionnel qui unit les deux techniciennes. « Avec un atelier de 360 m² vous réduisez les frais de surveillance et de matériels, mais surtout vous pouvez évoluer beaucoup plus rapidement qu'à la maison. Moi je peux faire de la restauration de grandes toiles et Noëlle peut s'attaquer aux grands formats en sculpture ». L'ouverture d'esprit est à l'honneur dans ce bâtiment vert recouvert de fleurs de la rue des lentilles. Les peintures de Noëlle et les objets archéologiques de Cécile n'ont a priori rien de commun, mais chacune apporte à l'autre des éléments nouveaux de connaissance et permet à l'autre de ne pas s'enfermer dans sa spécialité. « Le véritable point commun, c'est notre déontologie, notre méthode de travail : nous ne sommes pas des artistes, des compagnons mais des techniciennes. Nous faisons de la restauration et de la conservation et non de la rénovation». La précision est importante. Toutes deux, sont en effet persuadées que le métier ne doit pas rester enfermé dans les dogmes datant du 19ème siècle. « Jusqu'à présent on a toujours refait du neuf, rajouté des couleurs, rentoilé sans prêter attention à l'oeuvre originelle. Nous procèdonsdifféremment selon une éthique nouvelle, développée il y a une quinzaine d'année dans notre métier ». La première loi consiste en une moindre intervention sur une oeuvre. Il faut éviter des interventions lourdes qui pourraient abîmer l'objet. Il s'agit d'éviter le rentoilage quand il n'est pas nécessaire puisque l'on devrait coller la tableau sur une toile nouvelle. « On frustre un peu les archéologues car on leur demande de laisser l'objet dans sa motte de terre, qui peut fournir des informations nouvelles : une épée en fer peut encore receler du cuir chevelu ou du cuir de la lanière. On laisse donc ces traces sur l'objet et on les analyse chimiquement».
RÉVERSIBILITE DES MATÉRIAUX
L'analyse de l'objet à restaurer est toujours essentielle. Cécile la pratique de matière plus poussée que Noëlle en collaboration avec le CRITT de Schiltigheim et des chercheurs d'Université. La démarche reste cependant identique. « Nous effectuons un travail d'historien. Nous étudions quel pigment a été utilisé, à quelle époque... Nous n'essayons pas de retrouver l'aspect initial : un tableau a pu être recouvert par pudeur. S'il est significatif d'une période on garde cet aspect.» La restauration s'effectue en fonction de ces analyses.« Nous travaillons toujours dans la prospection. La réversibilité consiste à utiliser un produit que l'on pourra enlever dans trente ans (si c'est nécessaire) sans altérer en quoi que ce soit l'oeuvre ». La troisième règle d'or découle de celle-là : la compatibilité des matériaux. Il s'agit de ne pas utiliser un solvant qui va détruire un élément à garder. Enfin les deux complices sont intransigeantes sur un point : « Nous ne transformons en aucun cas l'aspect de l'objet, même si nous devons perdre des clients ». Ces derniers sont le plus souvent des collectionneurs privés pour Noëlle et des collectivités ou des musées pour Cécile. « Le fait de travailler en commun nous a permis de nous procurer mutuellement des clients. Nous sommes encore jeunes oril faut beaucoup de temps dans ce métier avant d'avoir un nom ». Ce métier nécessite beaucoup de pratique avant de maîtriser le savoir-faire. Ce savoir-faire ne s'acquiert pas à l'université où elles ont toutes les deux passer plus de 9 ans. C'est aussi pour cela qu'elles refusent de prendre un stagiaire non-initié car la qualité du travail en dépendrait. Ce souci de qualité ne relève pas du snobisme mais d'une éthique de travail. « Nous nous impliquons à fond dans chaque objet. Nous aimons donc que les résultats soient parfaits. Nous pouvons dire que nous sommes à satiété de satisfaction ». La vie rêvée des anges ?
Un travail de qualité à l'Atelier de Bischheim.











