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COMMENT... POURQUOI... A propos des Germains

Alamans, Francs, Burgondes... qui donc a occupé le site de Belfort à l'époque mérovingienne ? La question est d'importance, car c'est à ce moment que s'est véritablement constitué notre fonds de population et que s'est fixée définitivement notre langue. D'où, aussi, notre question du jour à la ville de Belfort : pourquoi n'avons-nous pas adopté, comme le reste de la province d'Alsace, un parler germanique ?

La première véritable trace d'habitat sur votre site remonte à l'époque gallo-romaine, c'est bien cela ?

Le premier habitat connu et dûment constaté. Mais rien n'empêche de penser qu'il ait pu succéder, au même endroit ou dans un lieu proche, à un autre, plus ancien, dont il ne serait rien resté. La période qui va de la fin du néolitique à l'occupation romaine conserve tout son mystère. La vallée de la Savoureuse a-t-elle été habitée durant ces siècles obscurs ? C'est probable, vu les trouvailles ponctuelles faites, mais nous ne saurons sans doute jamais si c'est en continu ou par intermitence, ni quelle forme a revêtu cette implantation humaine.

Cet ensemble de constructions gallo-romaines, que l'on peut considérer comme le premier Belfort bien qu'il n'ait pas porté votre nom, était situé dans le secteur environnant l'actuel cimetière de Brasse, à en croire ce qu'on écrit les historiens locaux ?

Exact. Les premières découvertes en ce lieu ont été faites en 1847 par l'abbé Froment, aumônier de l'hôpital militaire et passionné d'archéologie. Cette année-là, alors qu'il observe des ouvriers occupés à creuser les fondations d'un bâtiment à droite de la route menant à Valdoie, il recueille toute une série d'objets dont l'origine gallo-romaine ne fait aucun doute. Ce petit immeuble, construit sur un site gallo-romain, existe d'ailleurs toujours ; récemment restauré, pour devenir maison du troisième âge, à l'entrée de la rue du Quatre-Septembre, il porte encore à son fronton le millésime 1847. Plus tard, d'autres pans de murailles de la même époque ont été découverts à proximité et gisent aujourd'hui dans les soubassements du cinéma Kursaal.

Pendant combien de temps ce site a-t-il été occupé ?

Les monnaies découvertes semblent indiquer que ce noyau de peuplement gallo-romain a été occupé, d'une façon que l'on suppose continue, du Ier au IVe siècle après J.-C.

Jusqu'au moment des invasions, donc ?

Dans la région, à cause de la proximité avec la frontière du Rhin, les raids ravageurs ont commencé au IIIe siècle dès 275-276..

Après la période gallo-romaine, les Germains qui se sont installés dans la Porte de Bourgogne ont-ils occupé ce site que nous appellerons Brasse ?

Réponse affirmative. Le Journal de Belfort et du Haut-Rhin relate, en 1874, la découverte en plein coeur de ce quartier, au nord du square Lechten actuel : « à gauche de la route qui conduit à Valdoie, d'un cimetière qui, d'après les objets que les fouilles ont mis au jour, remonte évidemment à l'époque franque. Les tombes sont orientées la tête tournée vers le levant et le corps placé entre deux rangées de pierres blanches (...). Les tombes sont nombreuses et sont creusées dans un sol parsemé de poteries romaines. Le cimetière franc, qui est du Ve siècle, a aussi remplacé des habitats gallo-romains ». Par suite de la pratique de l'inhumation habillée accompagnée d'un dépôt funéraire, ces sépultures sont de formidables sources de renseignement sur le mode de vie, les structures sociales et les croyances des gens de cette époque.

La présence d'un cimetière laisse supposer celle d'un lieu habité ?

Effectivement, il y a probablement eu à proximité un groupe d'habitations puisqu'à l'époque mérovingienne, prolongement de l'époque romaine en bien des domaines, les cimetières étaient en général établis en dehors des agglomérations, le long d'une voie de communication ou dans un site estimé favorable. On redoutait les morts, c'est pourquoi ils étaient mis à l'extérieur. C'était là une conséquence d'une obligation juridique remontant aux premiers siècles de la République romaine, qui contraignait à séparer les morts des vivants. Ce cimetière semble avoir reçu des inhumations du VIe au VIIe siècle.

Du village établi à cet endroit, nous ne savons rien ?

Rien. Aucune trace d'habitat mérovingien n'a été retrouvée. Mais l'étendue dans le temps de l'occupation du cimetière prouve son existence et montre à l'évidence que si, par la suite, le centre de la paroisse a été établi en ce lieu, ce n'est pas le fruit du hasard.

Ce qui est curieux c'est que les commentateurs parlent parfois de Francs, parfois d'Alamans, parfois de Burgondes. Qui croire ? Et qui étaient ces gens venus d'ailleurs et qui, par certains côtés, sont nos ancêtres ?

C'est l'aboutissement d'un phénoménal ballet de peuples en mouvement qui intéresse toute l'Europe et qui a duré pratiquement du Ve siècle avant J.-C. au Ve siècle après J.-C. Basés à l'origine en Scandinavie, ces clans guerriers ont fini par migrer vers le sud et l'est, en repoussant devant eux les Celtes qui occupaient la plus grande partie du continent. Selon l'historien Michel Rouche, ce sont les Romains qui les ont baptisés « Germains ». Pour eux, cela signifiait « les frères » (des Celtes, c'est-à-dire des Gaulois), en latin germani, les Germains, les Germaniques. Ils étaient d'ailleurs issus de la même vague migratoire que les Celtes. Redoutables guerriers, ils étaient conduits par des chefs de guerre élus pour leurs qualités de bravoure et de tactique au combat. Pour eux, le seul rôle noble était celui de combattant. Tout homme qui travaillait de ses mains ne pouvait être qu'un esclave. Grands et chevelus, ils en imposaient physiquement aux Méditerranéens au crâne rasé et de taille moyenne qui virent déferler du nord une multitude de peuples : Hérules, Jutes, Angles, Chauques, Frisons, Saxons, Thuringiens, Goths, Suèves, Gépides, Lombards, Burgondes, etc.

Vous ne parlez pas des Francs et des Alamans, pourquoi ?

Je ne vous ai pas tout énuméré. D'autre part, Francs et Alamans ne sont pas des peuples ayant des racines anciennes. Prenez les Alamans, leur nom veut dire « alle Männer » (tous les hommes, sans distinction d'origine) car ils sont issus de tribus pulvérisées par les Romains, aux Ier et IIe siècles après J.-C., et dont les rescapés se sont regroupés pour former un peuple nouveau. Pour les Francs, il en est pratiquement de même. Leur peuple est issu d'un regroupement de tribus, Chamaves, Bructères, Saliens, ayant volé en éclats sous les assauts romains et qui se sont reconstitués dans la région du Rhin inférieur pour donner naissance à une ethnie nouvelle, les Francs, lesquels sont par ailleurs rapidement devenus des alliés de Rome.

Vous excuserez ma curiosité, mais pourquoi ce nom de Francs ?

Le terme est interprété différemment suivant les historiens. Il pourrait signifier soit « libre », si l'on prend en compte sa tradition latine, soit « hardi, courageux », si on le fait venir du scandinave Frekkr ». Les Burgondes eux, par contre, sont un vieux peuple originaire de Norvège et qui semble s'être mis en mouvement vers le sud et l'est au premier siècle avant J.-C.

C'est donc cet ensemble de peuples qui, profitant de l'affaiblissement de l'empire romain, a un jour franchi la frontière du Rhin et du Danube, pour nous envahir. Ce furent les invasions de sinistre mémoire.

Au début, ce ne furent probablement que des raids de pillage, extrêmement dévastateurs, dont notre région eut à souffrir dès le IIIe siècle, à cause de la proximité de la frontière du Rhin. Au cours des deux siècles suivants, ils finirent par s'installer à demeure en Gaule. Mais attention, ils ne détruisirent pas tout même si, à la suite des combats, tout comme chez les Romains d'ailleurs, on ne faisait pas de prisonniers : « tout mâle capable de pisser contre un mur », selon l'expression de Grégoire de Tours, était passé au fil de l'épée, sauf quand on avait parfois besoin d'esclaves. Le but d'une guerre était d'exterminer l'adversaire. Un peu plus tard, lors de ses campagnes, Charlemagne a agi de la même façon et a désertifié certaines régions. Cet aspect des combats a duré au moins jusqu'au XVIe siècle, il suffit de se rappeler les croisades, les guerres de religion ou les campagnes contre les Turcs. Au XVIIe siècle encore, lors de la guerre de Trente Ans, nombre de vaincus ont été purement et simplement massacrés.

Pourquoi tentez-vous de tempérer le caractère dévastateur des invasions ?

Parce qu'on s'aperçoit aujourd'hui que, très souvent, ces peuples se sont dilués progressivement dans les populations autochtones qu'ils avaient soumises. Ils étaient d'ailleurs peu nombreux. On estime généralement que l'ensemble des Germains établis en Gaule représentait seulement 2 à 5 % des populations locales. Les Wisigoths, qui ont pris possession du sud-ouest, étaient 120 000 en tout, en comptant guerriers, vieillards, femmes et enfants. Les Burgondes atteignaient à peine les 80 000 et les Francs, 100 000. Il était donc de leur intérêt de fusionner avec les populations locales. Quand on parle des pertes de population, il ne faut pas oublier que c'est à cette époque que sont arrivés en France d'autres envahisseurs autrement redoutables, la peste et la lèpre.

La souche locale de population est donc la résultante de tout un mélange de peuples divers ?

On peut le voir ainsi. La région entre Vosges et Jura a peut-être eu plus à souffrir que d'autres à cause de la proximité du Rhin, sa population d'origine a peut-être été plus décimée mais en gros, c'est ce qui a dû se produire. D'ailleurs, les démographes pensent actuellement qu'après deux siècles d'anarchie, il y a eu augmentation continue de population du Ve et VIIIe siècle, période qui correspond aux inhumations dans les cimetières de Belfort et de Bourogne.

Quand les Germains se sont-ils établis à demeure dans la porte de Bourgogne ?

En ce qui concerne le peuplement proprement dit, notre région a vu arriver les Alamans vers 451. Ils ont descendu la vallée du Doubs jusqu'au-delà de Besançon. En 485, les Burgondes, alliés aux Romains qui leur avaient offert la région de Savoie et une partie de la Suisse occidentale, sont remontés et ont repoussé les Alamans au-delà du Rhin. Par la suite, ces derniers sont revenus et la frontière entre Alamans et Burgondes s'est établie à peu près à la limite nord de l'actuel Territoire de Belfort. Les Francs, vieux alliés des Romains comme les Burgondes, ont ensuite établi leur hégémonie sur l'ensemble en installant localement, pour gouverner, de petites communautés composées d'un chef et de sa suite. C'est pour cela qu'il est difficile de dire si les tombes découvertes ici ou là dans la région sont alamanes, burgondes ou franques. Les archéologues et historiens spécialistes de cette période arrivent parfois à discerner l'origine ethnique des occupants de certaines sépultures, mais l'exercice est des plus délicats.

Pour clore notre entretien, il me reste à vous poser la question essentielle du jour : pourquoi la région de Belfort n'a-t-elle pas adopté un parler germanique comme le reste de la province d'Alsace ?

Tout simplement parce que la porte de Bourgogne a été sous l'influence majeure des Burgondes qui, très romanisés, ont posé ici les racines d'une langue romane, tout comme dans une partie de la Suisse. C'est à eux que nous devons d'avoir adopté un parler roman. Plus au nord, l'Alsace, qui a subi l'influence prépondérante des Alamans, a adopté un parler germanique. La frontière linguistique s'est probablement mise en place à cette époque, pense-t-on. Elle a probablement subi quelques variations de détail par la suite, mais cela fut sans conséquences sur le parler des très anciens Belfortains.

Ce brave guerrier couché au fond d'une tombe du cimetière mérovingien de Bourogne est-il franc, alaman ou burgonde ? Bien malin qui saurait le dire avec certitude. Mais ce qui est sûr, c'est qu'il est l'un de nos ancêtres.

André LARGER

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