Le 12 octobre 1959 à Paris, une rafale de mitraillette arrose la 403 bleu foncé du sénateur François Mitterrand. C'est un attentat ? Non, c'est une machination.
OCTOBRE 1959 : la Ve république a un an. De Gaulle dirige les affaires du pays. L'Etat, c'est lui. La vague gaulliste emporte progressivement tout sur son passage, laissant sur le bord du chemin tant et tant d'hommes politiques de la république précédente. En ce 7 octobre, deux anciens députés que le gaullisme a renvoyés dans leurs foyers se rencontrent par hasard (?) dans les couloirs du Palais de justice de Paris. L'un s'appelle François Mitterrand, l'autre Robert Pesquet. Mitterrand a été souvent ministre sous la IVe dans des ministères de toutes couleurs politiques. A trente ans, il était le plus jeune ministre de l'Intérieur que la France ait jamais eu. Battu aux récentes législatives, il a été repêché par les grands électeurs sénatoriaux de la Nièvre. Le voilà donc, faute de mieux, sénateur à l'âge de quarante-trois ans. Pesquet ne peut présenter un tableau de carrière aussi brillant. Tout de même, ce menuisier patriote a milité dans les rangs du RPF, le Rassemblement du peuple français, créé par De Gaulle après la guerre. Son zèle lui a valu d'être nommé un temps secrétaire administratif du Rassemblement à l'Assemblée nationale. En 1956, alors que le gaullisme est en reflux partout, lui Pesquet a été élu député en Loire-et-Cher. Il est vrai que les poujadistes le mouvement contestataire des commerçants et artisans dirigé par Pierre Poujade n'ont pas présenté de candidat contre lui. Pesquet, en conflit avec Chaban-Delmas, a d'ailleurs rejoint leurs rangs à l'Assemblée. Chaban s'est vengé. Un candidat gaulliste orthodoxe a été présenté contre Pesquet et l'a battu de quelques centaines de voix en 1958. Mitterrand, sur les travées du palais Bourbon, siégeait plutôt à gauche, Pesquet franchement à droite. Mais il y a entre parlementaires une sorte de complicité amicale, quel que soit leur bord politique. Et puis, dans ce cas particulier, il faut bien dire que Pesquet est un homme particulièrement chaleureux, sympathique. « Tiens, Mitterrand ! » « Pesquet ? Que devenez-vous ? » « Les électeurs m'ont prié de ne plus m'occuper d'eux... J'avais abandonné mon entreprise de menuiserie à l'époque où ils avaient besoin de moi. Alors, maintenant, j'ai quelques problèmes... » « Vous avez misé sur le mauvais cheval. Vos amis de droite sont des ingrats. Aujourd'hui, ils vous lâchent, bien que vous ayez défendu autrefois leur drapeau avec constance... » Mitterrand poursuit : « Chez nous, les gens de gauche, il y a heureusement une solidarité qu'il n'y a pas de votre côté. Je regrette qu'un homme comme vous ne soit pas dans nos rangs... Il faudrait que nous bavardions. Téléphonez-moi donc au Sénat pour prendre rendez-vous. » Une heure plus tard, les deux hommes se retrouvent à la sortie du Palais de justice. Toujours par hasard ? Mitterrand est accomapgné d'un ancien député, avocat comme lui, Me Roland Dumas. Tous trois s'en vont boire un verre à la Brasserie des Deux-Palais. Dumas s'éclipse. « Comme Mitterrand n'avait pas l'air pressé, nous nous mîmes ensemble à marcher sur les quais de la Seine » (Pesquet dixit). Et de quoi parlent-ils ? Des problèmes de l'heure, c'est-à-dire de l'Algérie, des commandos lancés par les tenants de l'Algérie française contre les personnalités françaises qui préconisent la négociation avec le FLN, le Front de libération nationale algérien. A ce titre, Mitterrand peut se sentir menacé. Subitement, Pesquet soucieux de soulager sa conscience (?) fait un aveu à Mitterrand : lui, Pesquet, a été chargé d'abattre Mitterrand : « Bien entendu, je ne fait pas cela de gaieté de coeur, mais je suis lié à ces ultras par mon passé et mes convictions. En outre, ils me tiennent financièrement, car je suis sans ressources depuis la perte mon mandat. » Mais comme il a de la sympathie pour le sénateur de la Nièvre, il a demandé un délai, histoire de trouver une échappatoire. Pourquoi ne refuse-t-il pas, purement et simplement ? Parce que quelqu'un d'autre serait désigné pour cette mission. Elémentaire. L'on imagine la réaction de Mitterrand. Discussion animée. Que faire ? Prévenir la police ? Pesquet : « Surtout pas. Donnez-moi votre parole que vous ne le ferez pas. Sinon ma peau ne vaudra plus cher ! Ils me liquideront pour avoir révélé leur projet. » Selon Pesquet, Mitterrand suggère alors la solution du faux attentat. Le journaliste Gilbert Guilleminault : « Un attentat simulé, dit-il, présentait le double avantage, aux yeux du sénateur, de mettre en branle la police et d'obtenir sa protection sans avoir à la lui demander et, en même temps, de jeter le désarroi chez les tueurs. Après un premier attentat manqué, il leur serait difficile, en effet, de revenir à la charge. Ils préféreraient renoncer ou s'attaquer à quelqu'un d'autre. » Par la suite, Pesquet affirmera : « Je peux affirmer aujourd'hui qu'il ne fut animé que par le seul souci d'être efficace en présence d'un danger alors imminent. » Le 15 octobre au soir, Mitterrand dîne chez Lipp, boulevard Saint-Germain, avec son ami Dayan. En face, Pesquet attend, tapi dans l'ombre. Mitterrand doit sortir à minuit et demi. Ce qu'il fait. Pesquet, à distance, lui fait un signe de la tête : l'opération Observatoire peut commencer. François Mitterrand s'installe au volant de sa 403 bleu foncé, pendant que Pesquet regagne sa 4 chevaux où l'attend un dénommé Abel Dahuron, ancien jardinier et ami de l'ancien député du Loire-et-Cher, armé d'une mitraillette. « Le plan prévoit que François Mitterrand bloquera ses freins de manière a abandonner sa Peugeot en biais sur le côté gauche de la rue, à hauteur du jardin de l'Observatoire, en laissant la portière ouverte, comme s'il avait dû s'enfuir du véhicule après avoir été poursuivi par une voiture de tueurs et comme s'il tentait de leur échapper à travers le jardin. » (Guilleminault). Il est une heure du matin. La première partie du plan se déroule sans incident : Mitterrand sort de sa 403, laisse la portière ouverte, pousse la porte du jardin de l'Observatoire et va se cacher derrière un buisson. Mais Pesquet et son ami Dahuron sont empêchés de réaliser la deuxième partie du plan arroser de balles la voiture du sénateur à deux reprises : un couple d'amoureux s'attarde... un taxi dépose un client. La 4 chevaux refait le tour du square. Quand elle repasse à proximité de Mitterrand, celui-ci lance : « Alors, allez-y ! » Rafale de mitraillette par la vitre arrière. Elle réveille tout le quartier. L'on se précipite, la police arrive, Mitterrand est très entouré. Est-il sorti indemne de cet « attentat » ? Il l'est. La nouvelle de l'attentat explose dans Paris. La gauche s'indigne : le fascisme est en marche, les paras vont sauter sur Paris, c'est la guerre civile qui menace. Mitterrand déclare à la presse : « Je ne dirai rien qui puisse ajouter au désordre des esprits. Mais il est logique de penser que le climat de passion politique créé par les groupements extrémistes explique cet attentat. » A droite, le colonel Thomazo, le célèbre « Nez-de-cuir », qui s'est distingué pendant la dernière guerre et en Indochine, député d'Alger, crie à la provocation. Ce serait une machination de la gauche ou des gaullistes pour engager la répression dans les rangs des partisans de l'Algérie française. Le 20 octobre, Pesquet et Mitterrand se rencontrent à nouveau dans un café de l'avenue de la Grande-Armée, le Crystal. Mitterrand est préoccupé... Le même jour, Pesquet se rend au bureau de postes de la rue Vaugirard en compagnie... d'un huissier pour y retirer une lettre qu'il s'est envoyée à lui-même. Constat de l'huissier. Que contient la lettre ? Le récit des entretiens qu'il a eus avec Mitterrand, de ce qu'ils ont décidé ensemble, de la façon dont la tentative de meurtre se déroulera, de l'endroit. Auncun détail n'est négligé. La preuve que tout a été combiné à l'avance par les deux anciens députés. Le 22 octobre, Me Tixier-Vignancour le ténor de l'extrême droite, orateur puissant et redoutable invite la presse au domicile de Me Dupuy, l'avocat de Pesquet. Ce dernier lit aux journalistes la lettre qu'il s'est adressée et qui décrit à l'avance les détails de l'opération. Il ajoute : « C'est à la demande de Mitterrand que cet attentat bidon a été organisé. » C'est le scandale, mais aussi un immense éclat de rire. Mitterrand se retrouve seul : il a menti à la France entière, lui, l'ancien ministre de la Justice ! Bien sûr, il nie être l'instigateur de la comédie, mais il l'a acceptée. Claude Fuzier dans le Populaire,
le journal du parti socialiste SFIO, écrit : Supposons qu'il dise la vérité : M. Mitterrand ne vaudrait alors pas cher... Dans ce cas, comme dans l'autre, des hommes qui osèrent se présenter devant le peuple, qui osèrent parler d'honneur, de probité, de patriotisme... montrent qu'ils ont une autre vie, sombre et inavouable. » Seul Mauriac, dans L'Express,
vient au secours de Mitterrand : « Mitterrand aura payé cher d'avoir été moins fort que ses ennemis eux-mêmes n'avaient cru. Et moi, je lui sais gré de sa faiblesse : elle témoigne qu'il appartient à une autre espèce que ceux qui l'ont fait trébucher et qui, sans doute, avaient deviné en lui une faille secrète. Mitterrand demeurait capable de faire confiance à un homme taré qui feignait de se livrer à lui ! C'est qu'il a été un garçon chrétien, pareil à nous, dans une province... La blessure chrétienne ne se cicatrise jamais tout à fait dans le coeur en apparence endurci. » Premier ministre, Michel Debré, enjoint d'inculper Mitterrand d'outrage à magistrat. Le Parquet le 27 octobre demande la levée de l'immunité parlementaire du sénateur de la Nièvre. « L'inculpé n'a pu manquer d'avoir conscience qu'il portait atteinte à la considération et à l'autorité morale dues à la fonction du chef de la brigade criminelle qui a enquêté sur l'attentat dont il avait été la victime. » Le 25 novembre, Mitterrand, qui ne sait toujours pas qui a monté le piège dans lequel il est tombé, monte à la tribune du Sénat pour contre-attaquer. Puisque c'est Michel Debré qui a demandé son inculpation, il s'en prend au Premier ministre, l'accusant d'être à l'origine de l'attentat de février 1957 que l'on désigne sous l'appellation d'affaire du bazooka.
A l'époque, un obus de bazooka avait été tiré à Alger contre le général Salan, suspecté d'être trop modérément Algérie française.
Un commandant avait été tué ; les auteurs de l'attentat avaient affirmé avoir été commandités par Michel Debré. Sale affaire, jamais tout à fait élucidée... L'intervention de Mitterrand à la tribune n'empêche pas le Sénat de voter la levée de son immunité parlementaire par 175 voix contre 27 ; douze sénateurs se sont abstenus, 77 n'ont pas pris part au vote. Parmi les rares qui ont soutenu Mitterrand et qui pourtant ne sont pas de ses amis politiques, Edgar Faure et Edgard Pisani. Déchu de son mandat de sénateur, Mitterrand redeviendra député en 1962. Entre-temps, la procédure d'outrage à magistrat se sera enlisée. Pesquet, après avoir fait de la prison pour d'autres motifs (une bombe dans les toilettes de l'Assemblée ?), rejoint l'OAS, est condamné à vingt ans de prison, fuit en Espagne puis au Portugal. Là, il se lie avec le dictateur Salazar, combat en Angola avec les commandos portugais, revient en France avec de faux papiers. A la question, vingt ans après, « qui a monté le vrai faux attentat ? », Pesquet répondra : « C'était Michel Debré ! » Mais pouvait-on croire Pesquet ? Pour d'autres, l'instigateur aurait été Tixier-Vignancour. Allez savoir. Pesquet est redevenu menuisier. Est-il encore de ce monde aujourd'hui ? Mitterrand est mort le 5 janvier 1996. Candidat aux élections présidentielles, il a échoué en 1965, puis de peu (300 000 voix) en 1974. Ensuite, il a été élu président de la République à deux reprises. Il a effectué ses deux septennats. Pendant cette période (1981-1995), plus personne n'a évoqué l'affaire de l'Observatoire. En politique aussi, comme aimait à le dire Goethe, « l'essentiel est de durer. »











