L'univers du Poulpe est désolant... Il a donc des raisons d'être mal embouché. Détective libertaire, il n'aime ni les bassesses, ni la triste vacherie du monde.
LE POULPE a les oreilles largement décollées et toujours un vieux cuir sur le dos... Pire que ça, ce type mal rasé surgit de nulle part. Rien à voir avec Zorro. Encore que... Comme le justicier masqué, Gabriel Lecouvreur n'a finalement guère de goût pour les vilenies en tous genres, les grandes bassesses et les esprits tordus. Ce qui différencie Gabriel Lecouvreur, c'est son nom, de l'autre, ce sont ses pompes. Blanches en cuir souple ou rouges en toile rêche. Mais l'essentiel est de se sentir bien dedans et, en général, ceux à qui elles appartenaient n'en ont vraiment plus besoin...
C'est parce que Jean-Bernard Pouy, signature-phare de la Série noire, est un passionné de littérature populaire, souvent dite « de gare » et que par ailleurs il n'est pas très porté sur les SAS aux « relents de conneries fascistoïdes » (sic) qu'est née, en octobre 1995, la série du Poulpe... Cette série, dont les aventures sont le fait d'un auteur toujours différent, fut rapidement un succès d'édition. Que tout, forcément, destinait un jour à faire un crochet par le grand écran. Crochet justifié car ce Poulpe a vraiment le profil à figurer dans des histoires bien glauques, avec des affreux à tous les coins de rue et de bar... L'univers désolant du Poulpe, domicilié dans un bistrot, c'est une cour des miracles qui aurait détourné une citerne de mauvais Muscadet. Car, ici, on le sent d'emblée, les péripéties de l'enquête comptent moins que l'ambiance. D'ailleurs, on s'y perd un peu entre un sinistre cargo et une centrale nucléaire qui fonctionne comme une mauvaise gazinière. Par contre, on ne se lasse pas de voir Gabriel Lecouvreur mener la vie dure aux pourris. Père du « Poulpe », Jean-Bernard Pouy résume ainsi son personnage de privé libertaire et antilepéniste : « Simplement quelqu'un qui contrebalance la vacherie du monde en tatanant quelques indélicats, en remettant des salauds sur le chemin de la rédemption, en expérimentant une technique toute personnelle de reprise individuelle.» Pour incarner ce grand zig qui, comme tout privé qui se respecte, en prend aussi plein les dents, on ne pouvait faire meilleur choix que Jean-Pierre Darroussin. Bien sûr, on semble le découvrir aujourd'hui et on ne va pas tarder -tant mieux pour lui- à en faire une star. Mais ceux qui suivent les choses du cinéma, avaient repéré depuis longtemps son regard triste qui soudain s'illumine, son allure lasse ou son humanité à fleur de peau. Complice des débuts de Guédiguian, on a vu Darroussin épatant dans « Cuisine et dépendances », « Un air de famille », « Marius et Jeannette », « On connaît la chanson»... Donc le Poulpe crapahute entre un meurtre non résolu dans une église et un bled paumé en bord de mer dont un bistrotier affirme qu'il est comme un cimetière : « Ça mérite le détour mais ça ne vaut pas le voyage.» Justement il y a aussi une histoire de profanation de sépultures... Ce qui fait aussi le charme du film, c'est que les auteurs (Guillaume Nicloux, également réalisateur, Pouy et Patrick Raynal) ont pris le soin de distiller des dialogues percutants qui nous ramènent à ceux de grands anciens comme Jeanson ou Audiard. Et puis Poulpe, qui ne semble pas vraiment être une bête du sexe, ne serait pas lui-même sans Cheryl, sa shampouineuse à la sensualité débridée... On n'ose pas dire sa concubine parce que la bonne Cheryl a aussi quelques copines (très) attachantes. Lointaine cousine de Marie-Ange, la shampouineuse des « Valseuses », Cheryl, c'est vraiment un cadeau. Comme elle ne laisse rien ignorer de son anatomie, on voit bien que Cheryl est une menue. Mais qui a de la santé. Une gourmande, quoi. Capable aussi de prodiguer des trésors de tendresse. Evidemment, comme elle a un look d'enfer, les regards concupiscents se portent d'abord sur ses miches. Faut dire... Quand on se fringue en 16 ans et qu'on en affiche quand même dix de plus, forcément ça vous moule un peu, beaucoup ! Pour Cheryl aussi, on a fait ici le meilleur choix. La formidable Clotilde Courau, avec son sourire craquant, vaut vraiment le déplacement. Dans le genre « film noir », le film de Nicloux ne joue pas tout à fait dans la catégorie chef d'oeuvre. Mais qu'importe, voir des malfaisants faisandés se faire sévèrement remettre à leur place, est toujours savoureux.
Dans « Le poulpe », l'excellent Jean-Pierre Darroussin incarne Gabriel Lecouvreur, un privé teigneux.
(dr)











