L'Anglais Julian Barnes, la Française Annie Saumont brossent, en quelques pages fracassantes, un étonnant paysage de la France.
ECRIRE une nouvelle est un travail d'orfèvre. Un mot, un souffle de travers, et le château de cartes s'écroule, la belle dentelle s'effiloche, le charme est rompu, définitivement. L'hésitation, les baisses de tension, l'une ou l'autre maladresse qu'on accepterait de pardonner à un roman condamnent sans appel la nouvelle. L'exigence est à la mesure de la brièveté. Les auteurs les plus grands mais chut ! ne le répétez pas sont peut-être ces acrobates des « histoires courtes » comme disent les Anglo-saxons. Lui, justement, il l'est, anglo-saxon. Depuis « Love, etc. » ou « Une histoire du monde en dix chapitres 1/2 », Julien Barnes est célébré, à juste raison, pour son immense talent. Il nous revient avec « Outre-Manche », « trois cents ans de passions franco-britanniques en dix admirables nouvelles », comme titrait « L'Express ». C'est son premier recueil de nouvelles, paru en anglais le jour de son cinquantième anniversaire. C'est tard, non ? « Pendant longtemps, j'ai pensé que j'étais incapable d'écrire des nouvelles. Les défauts et les qualités de l'auteur y sont trop évidents ».
PEINDRE
Des défauts ? Quels défauts ? Ces nouvelles qui nous promènent de la révocation de l'édit de Nantes aux cimetières anglais des bords de Somme, en passant par la première ligne ferroviaire Rouen-Paris, le vignoble bordelais ou le fin fond du Cantal, sont tour à tour (ou en même temps) émouvantes, singulières, attachantes, cocasses, éblouissantes. Julian Barnes est un peintre, cousin de Turner pour ses éclats de lumière en plein brouillard, de Magritte pour ses absurdes plaisanteries, d'Edward Hopper pour la colère immobile de ses personnages. Un vrai gamin aussi : « Quand j'étais adolescent, j'allais parfois passer des vacances en France avec mes parents en voiture. Le seul fromage que j'acceptais de manger était le gruyère. Je déplorais cette manie qu'ils avaient de gâcher les tomates avec de la vinaigrette. Je n'arrivais pas à comprendre pourquoi il fallait finir sa viande avant de pouvoir commencer les légumes. Je me demandais pourquoi ils mettaient de l'herbe dans leurs omelettes. Je détestais le vin rouge. » Du côté de l'écriture « courte » mais qui en dit long , une autre voix se fait entendre depuis bien des années, une voix à la fois si proche et si lointaine de celle de Julian Barnes. C'est une femme, française. L'Histoire, avec un grand H, très peu pour elle. Annie Saumont est là, juste là, sur le trottoir, au tribunal, au café, dans le panier à linge, elle se fait (elle est) toute petite, recroquevillée, discrète, insolente.
FILMER
Les « héros » d'Annie Saumont voient glisser leurs vies entre leurs doigts, ils rêvent ou ne rêvent plus, ils voudraient s'évader ou n'en peuvent plus, rien n'y fait, ils ne sont pas invités à la fête. C'est triste, et puis joyeux quand même. Annie Saumont, c'est la vie, c'est un paysage de la France à la manière du cinéma italien, du néoréalisme d'un Vittorio de Sica à la folie douce d'un Fellini, en passant par la dérision, la férocité d'un Dino Risi ou d'un Ettore Scola. OEil cruel, gestes tendres, et les peaux de bananes qui glissent sous les pas de nos jours. Alors on le dit : lire « Embrassez-vous » d'Annie Saumont est un immense bonheur. Un honneur. L'honneur de la Littérature française. On a envie d'offrir « Sur la crête », la deuxième nouvelle du recueil, à tous les gens qu'on aime, et aux autres aussi. De leur faire lire ces douze pages, les destins croisés de Paul, qui n'ose pas avouer son chômage à ses proches, et de Pierre, qui ne peut épouser Yamina. Deux parmi « les gens qui courent le marathon, les gens qui boivent du thé trop sucré, les gens qui n'aiment pas le vent, les gens qui doutent, les gens qui savent, les gens qui chaque matin consacrent une minute vingt-huit secondes à rêver de réduire en bouillie la sale gueule du chef d'atelier en la coinçant dans leur machine-outil. » En écho au talent d'Annie Saumont, il y a celui, dans la catégorie « débutante », de Malika Wagner. Elle nous avait amusés, émus, il y a cinq ans, avec « Terminus Nord », son premier roman, ou récit largement autobiographie de trois délurées fauchées qui « se prenaient pour des héritières en cavale. »
FIXER
L'écriture de Malika Wagner, c'est un leurre : elle n'a l'air de rien. L'auteur installe sa petite musique et nous poignarde, farouche, malicieuse, au détour d'un mot, d'une phrase. Certes, dans les cinq nouvelles de « En attendant Isabelle », il y a bien des dialogues improbables, des phrases un peu sentencieuses, trop sûres d'elles. Mais la petite musique est de retour, le poignard aussi. Un exemple ? Les acteurs : « dès qu'ils deviennent un peu connus, ils oublient ce qu'ils sont pour devenir quelqu'un. » Malika Wagner, elle aussi, avec quelle justesse, nous parle de la France d'aujourd'hui. De ce que les enfants ne disent pas ou mal à leurs parents (et réciproquement). Elle parle de cette vie qui va trop vite pour qu'on la regarde de trop près. Elle ne fait pas semblant, elle taille dans nos peurs, nos démissions, nos « belles » certitudes. Elle pourrait être photographe.
A découvrir : l « Outre-Manche », Julian Barnes, éditions Denoël, 250 p., 110 F. l « Embrassez-vous ! », Annie Saumont, éditions Julliard, 204 p., 129 F. l « En attendant Isabelle », Malika Wagner, éditions Actes Sud, 135 p., 89 F.
Annie Saumont filme la vie en paysage de France, à la manière des cinéastes italiens.
(Photo Alain Auboirouse)
Julian Barnes peint la vie -sans outrance- avec le manche de Turner et Hopper.
(DR)
Malika Wagner zoome sur la vie, le poignard en avant.











