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Edition du dimanche 4 août 1996

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Et les manèges tournaient...

La fête foraine d'été fait partie - très intimement - de la vie de Mulhouse. Ses manèges reprennent vie dès 1945. Ils ont vu, d'année en année, tourner les événements du monde.

MAI 1945 : l'Allemagne nazie capitule, l'Europe songe à panser des plaies qui sont béantes. Août 1945 : à Mulhouse - qui a payé son, tribut aussi au conflit qui s'achève - la fête foraine s'est installée place du 14 Juillet (un nom qui est tout un symbole à l'époque...).

Feuilletons « L'Alsace » du 11 août 45 : « La foire bat son plein. C'est dans la joie et la lumière que nous venons y délivrer notre âme des angoisses et de l'âpre bataille de la vie quotidienne...» Les temps, en effet, sont aux tickets de rationnement pour la plupart des produits alimentaires et pour le tabac. Tandis que les derniers témoins sont entendus au procès du maréchal Pétain, tandis que le Japon capitule enfin, la commission d'épuration de Mulhouse invite la population à dénoncer « toutes les personnes qui n'ont pas eu une attitude correcte pendant l'occupation...»

RATIONNEMENT

Revenons à la foire-kermesse : « On se mesure dans quelque jeu d'adresse. Un forain vante la prouesse de ses lutteurs en invitant les amateurs à se mesurer à eux. On emporte les airs enjôlants de Tino, de Lucienne Boyer et les barbaresques swings des haut-parleurs des forains...» La fête, c'est la diversion - une diversion vitale. Mais l'auteur de l'article gardera l'image de « ce bambin aux pieds nus, la culotte rapiécée, le doigt dans la bouche » qui se saoule à regarder les manèges sans pouvoir y monter - et tout le reste sans pouvoir y toucher. Les temps sont durs et le restent un moment. « Distribution exceptionnelle de sucre », annonce la rubrique quasi-quotidienne « Notre ravitaillement » un an plus tard, en août 1946, à côté d'un « avis aux déportés et aux sinistrés » et d'un « concert de musique pour nos blessés au Hasenrain ».« Un voleur de vélo est arrêté dans un bois par le garde-champêtre de Bourtzwiller », « Une bohémienne escroque 12 000 F à une ouvrière de Wittenheim », raconte la page des faits-divers. La fête ? Bien sûr, elle est là : « La plus importante qui ait jamais eu lieu à Mulhouse...». Ses attractions vedettes s'appellent le Music Hall Circus, la ménagerie Lambert et ses animaux, les mangeurs de feu, le Tonneau de la mort. On fait un carton, on mange un cornet de frites. Dans une écurie du faubourg de Colmar, un visiteur nocturne coupe la queue de huit chevaux. Pour récupérer le crin. Pince sans rire, « L'Alsace » commente : « Méfiez-vous, mesdames, les cheveux sont aussi très recherchés et un beau matin vous vous réveillerez tondues...» Dans le climat d'épuration qui règne encore, c'est croquignolet.

CATCH

On saute dix ans ? Voici l'été 1955.« Violents combats en Algérie entre hors-la-loi et forces de l'ordre », dit la première page du journal - où on parle beaucoup également de l'affaire Dominici et de la vague de chaleur de ce mois de juillet. Mulhouse a donc chaud, accueille le Tour de France dont les vedettes s'appellent Geminiani, Gaul et Antonin Rolland. Déplore les conditions de circulation au carrefour de la Porte Jeune « où on risque sa vie tous les jours ». Regrette « qu'on ait vu disparaître les deux ou trois derniers arbres qui ornaient la place de la Réunion, qui ont dû céder devant les nécessités du stationnement». La fête, évidemment, est toujours là. On sent qu'on a changé d'époque : « Avions, hélicoptères et fusées y tiennent la vedette par leur nombre et leur gamme complète - du petit appareil qui ne sait que rouler sur le sol à celui des grandes personnes permettant à tous de s'initier aux secrets de l'aviation...» La tradition n'a pas disparu pour autant : loteries (qui offrent encore comme lots des kilos de sucre ou de chocolat), stands de tir, buvettes, autoscooters. Très présentes, les « exhibitions », comme on dit : pistes de lutte et de catch, « présentation de soeurs siamoises ». Ou « présentation de filles de la jungle entourées d'animaux sauvages » - prétexte à montrer des femmes peu vêtues, dans ces années 50 où ce n'était pas si fréquent. Beaucoup de choses, d'ailleurs, étaient moins fréquentes - ou moins banales - qu'aujourd'hui. Alors les Mulhousiens « viennent chercher pour une soirée quelques sensations de vitesse, de nouveau, d'extraordinaire ou plus simplement l'odeur alléchante d'un cornet de frites ou d'un bâton de nougat ». Le tout dans une « cacophonie lancée à la ronde par des dizaines de haut-parleurs qui obligeront de nombreux habitants voisins à quelques veillées tardives... à moins qu'ils ne viennent de dépit se joindre à la foule des visiteurs ».

BEATLES

1966. Les Beatles ont des ennuis parce qu'ils ont affirmé êtres plus populaires que Jésus - et John Lennon fait amende honorable. Au Vietnam, les raids augmentent, les effectifs américains aussi, l'URSS fronce les sourcils - on en a encore pour vingt ans de guerre froide. Emeutes raciales à Chicago. Les gens se lamentent : « Il y a dans les prisons neuf fois plus de jeunes délinquants qu'il y a dix ans...» James Bond et Cassius Clay sont superstars. Les jupes commencent à raccourcir. De Gaulle est à l'Elysée. Au conseil municipal de Mulhouse, certains louchent avec intérêt et envie sur la communauté urbaine en train de se mettre en place à Strasbourg. Le maire, Emile Muller, calme le jeu : « Je suis d'accord sur le fond, moins sur la forme. Il faut un consensus entre les collectivités, pas un mariage imposé...» C'était quand, ça ? En juillet 65. Direction place du 14 Juillet. On tombe sur quoi ? La foire-kermesse, bravo ! Qui sera noyée sous la pluie au début d'août. Parmi les têtes d'affiche, le Château du roi Kismar et le Labyrinthe bavarois. Reportage en direct dans un des manèges les plus hard : « On s'asseoit, on paie, on ferme les yeux, ça part, ça fonce, on a une petite boule qui se noue entre l'épigastre et l'estomac, ça monte, ça descend, ça tourne, attention à la force centrifuge... Quand ça s'arrête, on descend, on essaie de prendre le petit air détaché de celui qui en a vu d'autres. Mais ça ne prend pas : le sol continue de tourner...»

INFLATION

Franchir dix ans en une ligne, aucune baraque de fête ne permet de le faire ! Mais voici 1976. Liban en guerre, Jeux olympiques à Montréal, Giscard à la barre. La loi Veil sur le tabac entre en vigueur. L'évêque de Strasbourg, Mgr Elchinger, met les catholiques en garde contre les « lois permissives » sur la contraception et l'avortement. Le franc va mal, c'est le temps de l'inflation - parfois à deux chiffres. Vu de Mulhouse ? Le stationnement payant est instauré place Franklin - pas de parcmètres cette fois-ci mais des horodateurs, une nouveauté. Au parc Salvator, bataille rangée entre des jeunes et des militaires qui en ont assez de se faire attaquer et racketter en rentrant à la caserne. A l'inauguration de la fête, le président des forains Eugène Balga accueille les adjoints au maire Tischmacher, May et Fortmann. Il y a 120 métiers, sept grands manèges. L'envoyé spécial de « L'Alsace » sur le champ de foire relève « la disparition des baraques de catch et de la mailloche, remplacée par des appareils électriques ». « Un vertigineux circuit à faire tourner la tête d'un cosmonaute » semble lui avoir fait forte impression. De même qu'un « strip tease masculin, intégré à une présentation de nus masculins - comme dit la retape, un spectacle de cabaret pour le prix d'un manège ».

ATTENTATS

Ultime halte de ce flash-back, 1986. Il y a dix ans à peine. A peine ? A certains égards, ça paraît loin, 86. A d'autres, moins. Mitterrand et Chirac cohabitent - le second privatise, le premier freine. Le prince Andrew épouse Sarah Fergusson. Un an après sa disparition, on se demande ce qu'est devenu Philippe de Dieuleveult. Mais cet été-là, surtout, résonne de bombes. « L'été des terroristes », titre « L'Alsace». Un des attentats, revendiqué par Action directe, touche fin juillet la Brigade de répression du terrorisme, à Paris. Sortie du dernier Schwarzenegger. Il s'appelle Le oontrat. A Mulhouse, la SACM-T meurt, on prépare la deuxième phase de la restructuration du réseau Tram - avec le chambardement de la Porte Jeune et de la rue Pasteur. Le maire Joseph Klifa lance ses petits déjeuners de presse. Les manèges, eux, tournent. Le président des forains Eugène Balga reçoit cette fois à l'inauguration le premier adjoint Médard Wirth - c'est l'occasion d'observer que Jean-Marie Bockel est nettement plus assidu à cette inauguration-là que ses deux prédécesseurs. Ce qui fait courir les foules place du 14 Juillet, c'est une grande roue géante de 50 mètres - la moitié de la hauteur de la Tour de l'Europe. On retrouve en 86 des attractions comme une baraque de lutteurs rétro, un Mur de la mort et puis « Rita, femme de poids ». La fête, en 1986, est déjà ce qu'elle est restée : un village de 110 familles, soit 500 personnes environ, consommant autant d'électricité qu'un village de 500 maisons. C'est son côté presque immuable - à l'image du petit autorail du Paris-Méditerrannée, encore présent cette année et fidèle depuis quarante ans. Continuez à tourner, manèges...

1956 : une fête foraine sous le signe de l'aviation et de l'hélicoptère. Les enfants adorent...



(Photos Alex SCHMOBTHALER)

Pour les adultes, les années 50 proposent des baraques de lutteurs. Et puis d'autres où on montre des « filles de la jungle » peu vêtues et des animaux réputés peu aimables...

Stéphane SAMACOÏTZ

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Ainsi parlait Eugène Balga

Décédé depuis peu, l'ancien président des forains était un habitué de la kermesse mulhousienne. « J'ai un peu grandi sur la fête foraine de Mulhouse. Et j'ai vu grandir plusieurs générations de Mulhousiens, ...



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