Il fait pratiquement l'unanimité contre lui, ce pays où la guerre civile a tué plus d'un million de personnes et où le régime élimine toute opposition. Mais il ne cesse de démentir les accusations et la France semble le croire...
QUAND il s'agit de lutter contre le terrorisme, le Conseil de sécurité de l'ONU, emmené par les Etats-Unis, a plutôt la main lourde. Difficile d'échapper aux sanctions quand on est sur la « liste noire». Et pourtant, le 24 juillet dernier, le Conseil de sécurité a hésité, n'est pas allé au bout de ses intentions de renforcer les mesures prises à l'encontre du Soudan. Même les plus chauds partisans du renforcement se sont inquiétés des conséquences humanitaires que provoqueraient de nouvelles sanctions.
Alors, sans fixer de nouveaux rendez-vous, le Conseil de sécurité a demandé au Secrétariat de l'organisation d'évaluer l'impact humanitaire avant de prendre une décision. Rien que cet épisode onusien montre à quel point le Soudan est malade, fragilisé par ses dirigeants qui mènent une guerre au Sud et maltraitent, au Nord, tous ceux qui ne sont pas d'accord avec le régime. Pays de guerre, de famine, de violations permanentes des droits de l'homme. Pays ami de la France...
EN GUERRE DÈS L'INDÉPENDANCE
Pratiquement jamais, le Soudan n'a connu la démocratie et la paix. La guerre entre le Sud et le Nord a commencé la veille de l'indépendance, quand, le 31 décembre 1955, les soldats sudistes se sont mutinés parce que c'étaient des nordistes qui remplaçaient les officiers anglais... Depuis, le Sud et le Nord de ce qui deviendra le plus grand pays d'Afrique n'ont pratiquement jamais cessé de s'opposer. Pas toujours pour les mêmes raisons, mais toujours dans la violence. Dès le milieu du XIXè siècle, les gens du Nord, sous la tutelle anglo-égyptienne participent à l'exploitation du Sud qui n'était relié au reste de la région que par le Nil blanc. Les nordistes sont arabophones, musulmans et majoritairement blancs d'origine hamitosémite, les sudistes sont négro-africains et de religion chrétienne ou animistes. La guerre qui commence donc en 1956 pour des raisons politiques durera jusqu'en 1972. Le pays est, entretemps, soumis à une succession de dictatures militaires et de régimes parlementaires. Après l'échec d'une ouverture démocratique, le colonel Gaafar el Nimeiri est porté au pouvoir, en mai 1969, avec l'aide des communistes qui tenteront plus tard de le renverser. Il promet l'autonomie au Sud et une aide pour le développement économique. En mars 1972, la guerre civile prend fin avec la signature des accords d'Addis Abeba qui accordent l'autonomie régionale au Sud ainsi que la liberté culturelle et religieuse. Le texte précise que l'accord ne peut être modifié « que par la majorité des 3/4 des membres de l'Assemblée, élus démocratiquement, et par l'approbation de la majorité des 2/3 des citoyens du Sud-Soudan par référendum».
ISLAMISATION ET PÉTROLE
Le régime de Karthoum respecte ses engagements, mais en butte à des tentatives de coups d'Etat et d'assassinat, il se durcit, devient de plus en plus répressif et autoritaire et multiplie les exécutions d'opposants. Cela n'empêche pas Nimeiri d'être élu à la présidence en 1977 avec 99,1 % des suffrages. Le nouveau président se lance alors dans un programme de « réconciliation nationale », il renoue avec Sadek el Madhi, chef du Front national soudanais, accusé de complot l'année précédente, et nomme Hassan el Tourabi, alors leader des Frères musulmans à la tête d'un comité chargé d'islamiser la législation. L'année suivante, Tourabi devient ministre de la Justice. C'est le point de départ de tous les maux du Soudan actuel. L'islamiste va, progressivement, calmement, noyauter l'administration et l'armée, placer partout des « agents dormeurs » de la « cause » qui, comme dans les romans d'espionnage, ne seront activés qu'au « jour J». En même temps, ils tissent des liens avec les groupes traditionnels, les confréries, afin d'avoir une véritable assise populaire et toucher le monde rural. Autre événement qui détermine la situation actuelle : en 1980 et 1981, du pétrole est découvert dans le Sud du pays. Le général-président va alors tenter de modifier les frontières afin d'inclure les puits dans le Nord. Puis, il décrétera la zone pétrolifère « province de l'unité » placée sous contrôle direct du gouvernement central. Une mesure que le Sud rejette. De fil en aiguille, les rapports entre le Nord et le Sud s'enveniment d'autant plus que Karthoum ne verse plus les dollars prévus pour le développement des provinces autonomes. En 1983, Nimeiri rompt les accords d'Addis Abeba et, en septembre, décrète la loi islamique, la charia, à la demande des Frères musulmans.
LA PREMIÈRE ÉTAPE
La guerre reprend. La cause première est la décision du Nord de priver le Sud de ses richesses et non pas une division religieuse. Cette dernière raison a été mise en avant, notamment par les sudistes, afin de se gagner sympathie et aides occidentales. Aujourd'hui, la « fracture » religieuse domine le conflit car, pour les islamistes de Tourabi, vaincre la résistance du Sud est la première étape vers l'exportation de leur « révolution»... Surtout vers l'Afrique. Un épisode démocratique, marqué par l'arrivée au pouvoir de Sadek el Madhi, a failli mettre fin au conflit : un accord prévoyant l'abrogation de la charia au Sud est trouvé entre le parti au pouvoir et l'Armée populaire de libération de Sud de John Garang, en novembre 1988. Le 3 avril 1989, l'assemblée ratifie les « accord de paix » par 128 voix contre 23. Hassan el Tourabi, qui dirige maintenant un parti, le Front national islamiste, appelle bientôt à la guerre sainte contre les rebelles du Sud. En fait, c'est l'armée qu'il pousse au coup d'Etat. C'est chose faite le 30 juin 1989. Le général Omar el Béchir interdit les partis politiques et les syndicats. C'est le début d'une nouvelle phase de la guerre contre le Sud, une phase de massacres, une phase génocidaire. Si l'on excepte le Rwanda, on peut affirmer que le Soudan est devenu le pays de l'horreur absolue, où l'arme de la faim, utilisée par tous les camps, tue aussi sûrement que les fusils et les bombes. De 1 à 1,5 million de personnes sont mortes et l'on compte au moins 4 millions de déplacés.
TOUS D'ACCORD...
« La politique du gouvernement du Soudan est pire que l'apartheid » a dénoncé, en 1994, Mgr Paride Taban, évêque de Torit, dans le Sud. Tous les témoignages sont concordants : « La junte a massacré les populations (dans les monts Nuba), musulmans compris, souvent en les faisant brûler vifs. Elle a déporté les survivants. Ces Africains ont été transportés dans des camps de concentration, appelés « villages de la paix » (les dar es salam). Les enfants survivants sont enrôlés de force dans les Forces de défense populaires ou vendus en esclavage au Soudan, en Libye, en Arabie Saoudite». (rapport de Pax Christi France) Les atrocités les pires sont commises dans cette région des monts Nuba qui était naguère peuplée, à égalité, de chrétiens, de musulmans et d'animistes. Il y a moins d'un mois, sur radio Vatican, le coordinateur de la campagne « Soudan : un cri dans le silence » a confirmé la gravité de la situation : « Depuis 1989, les populations sont soumises à une extermination et à un génocide lent, mais bien organisé, de la part du gouvernement de Karthoum». Témoin oculaire de la tragédie, le coordinateur ajoute que la situation est dramatique dans tout le pays, y compris dans la capitale. Dans son dernier rapport, en mai, Amnesty International était sur la même longueur d'ondes et notait : « Alors que les ambassadeurs soudanais s'efforcent de persuader les Nations unies qu'il n'y a pas eu de violations des droits de l'homme dans leur pays, les forces de sécurité gouvernementales raflent les opposants dans la capitale, attaquent des civils dans les zones en conflit du sud du pays, assassinent des adultes et enlèvent des enfants à des fins tactiques». Le régime, qui fait exécuter ses basses oeuvres par des milices, arrête, torture, exécute tout opposant ou toute personne soupçonnée de l'être. Des comités de quartier surveillent une population constamment intimidée par les miliciens ou la police. Parfois, des citoyens sont convoqués par la sûreté, mais jamais interrogés. Ou ils sont torturés dans les « maisons fantômes»...
UNE GRANDE PAUVRETÉ
La guerre, qui ne touchait pas directement la capitale, y est maintenant présente. Par les cercueils qui reviennent du front où l'armée subit des revers depuis l'automne dernier, par les nombreuses rafles de jeunes envoyés, à moins de quinze ans, combattre parfois avec seulement un gourdin... Egalement par les nombreux, près de deux millions, réfugiés. Cette guerre sale s'accompagne d'une montée de la pauvreté. Car chaque jour de combat revient à un million ou un million et demi de dollars, l'équivalent, dans l'hypothèse haute des recettes d'exportations. Les prix s'envolent, en cinq ans le prix du kilo de viande a été multiplié par dix et celui du pain par plus de cent. Au moins 75 % des Soudanais vivent au-dessous du seuil de la pauvreté. Pays potentiellement riche, le Soudan aurait dû être le grenier à céréales de la région. Dans le Sud, la seule occupation ou presque de ceux qui ne se battent pas est de survivre. Une tâche de plus en plus difficile. Médecins du monde souligne que le Sud est « un véritable musée pathologique : amibiase, malaria, kala-azar, brucellose, syphilis, gonorrhée, bilharziose, filaire...».
DES SUDISTES DIVISÉS
Les rivalités entre rebelles sudistes, qui tournent souvent en combats meurtriers, aggravent encore la situation en provoquant par exemple la destruction des cultures. Pas plus que les gouvernementaux, ils n'hésitent à tuer des civils, à déporter des populations. Les rebelles s'opposent au plan politique entre partisans de l'autonomie et de l'indépendance, entre ethnies. A la fin du mois de juin, la branche Nuba de l'Armée populaire de libération du Soudan a fait sécession en estimant qu'elle avait été manipulée dans la guerre entre les autres branches de la SPLA, les Dinkas, tribu de John Garang, et les Nuers. Les Nubas, chrétiens et musulmans, accusent aussi Garang d'avoir abandonné sa lutte pour un Soudan démocratique au profit de la seule libération du Sud chrétien et animiste.
VOISINS HOSTILES
La guerre civile ne constitue pas la seule « tare » du Soudan. Sur la liste des pays terroristes, il est accusé d'abriter des islamistes de toutes les tendances, à condition qu'ils luttent contre les pouvoirs en place chez eux. Ils sont également accusés d'avoir organisé l'attentat d'Addis Abeba, en juin 1995, contre le président égyptien Moubarak. C'est d'ailleurs pour cela que Karthoum est dans le collimateur du Conseil de sécurité de l'ONU et que des mesures ont déjà été prises en avril dernier. Mais le Soudan affirme pas ne connaître les trois terroristes recherchés... Le pays abriterait aussi des camps d'entraînement, mais nul n'a pu en apporter la preuve. Un diplomate dit simplement être sûr qu'il y a des camps où « des non Soudanais donnent des ordres à des Soudanais », mais ajoute qu'il n'a pas vu d'armes. Le Soudan de Tourabi est aussi soupçonné par ses voisins d'aider des groupes rebelles. A vrai dire, ces voisins, sauf le Kenya, sont hostiles au régime du général Béchir et tentent même de le déstabiliser en apportant un soutien logistique et des armes à la SPLA. Des combats ont même eu lieu au début de l'année à la fontière soudano-éthiopienne. En réaction, Karthoum aide notamment en Ouganda les « chrétiens intégristes » de l'Armée de résistance du Seigneur, le Djihad érythréa en Erythrée et le Front de libération Oromo en Ethiopie.
LA FRANCE SOUS LE CHARME
C'est ce régime honni et meurtrier que la France protège. Une drôle d'amitié due à des liens personnels, à des objectifs politiques (le maintien de l'influence française au Tchad et au Centrafrique, tentative de préserver l'Afrique francophone de l'islamisme) et économiques, voire la lutte pour la francophonie contre l'environnement anglo-saxon. En 1991, le général Béchir déclarait : « Nous utilisons tous les moyens pour améliorer nos relations avec la France. A cet égard, nous avons une nouvelle approche par l'intermédiaire de Jean-Christophe Mitterrand (...) J'ai une relation personnelle avec lui, qui dépasse les relations officielles». Et puis, il y a Hassan el Tourabi, un formidable manipulateur, un expert de la désinformation et de l'intoxication. Diplômé de la Sorbonne, il s'exprime dans un excellent français et sait recevoir, notamment les envoyés de Paris. La France est tombée, sans résister, dans les filets du charmeur islamiste, de cet homme qui aurait dû l'aider dans sa politique algérienne contre le terrorisme, mais qui n'a fait que lui livrer Carlos et lui accorder des concessions dans les mines d'or (en attendant le pétrole). La France, elle, a clamé haut et fort que « le Soudan a rompu de manière éclatante avec le terrorisme » (Charles Pasqua) et a poussé le FMI à renouer avec Karthoum. Elle a même fourni des photos prises par satellite pour aider les gouvernementaux à localiser les rebelles. Cependant, Paris ne peut guère faire bande à part au Conseil de sécurité... A Karthoum, ils sont nombreux à dire aujourd'hui qu'ils préfèrent se procurer au marché noir un passeport tchadien ou nigérien pour cacher qu'ils viennent du pays auquel Médecins sans frontières a décerné « la palme de l'horreur dans le monde». Une horreur que le régime tente de cacher, comme l'explique un observateur au Figaro du 14 mars dernier : « A la différence de ce que l'on voit en Iran, au Liban ou à Gaza, cet islamisme a, si j'ose dire, un visage humain, mais il a aussi une vision du monde selon laquelle les musulmans doivent l'emporter sur les autres».
Pendant qu'Hassan el Tourabi sourit et charme ceux qui souhaitent l'être, 700 000 de ses compatriotes sont menacés de famine, même si les parachutages de vivres, interdits par Karthoum depuis dix mois, viennent de reprendre. Pour la façade, le régime a même truqué des élections en mars dernier. Mais, il ne fait que parler de « réconciliation », Tourabi n'en veut pas. L'opposition, nordiste et sudiste, regroupée en une alliance démocratique espère que des manifestations, semblables à celles violemment réprimées en septembre dernier, provoqueront la chute du régime.
(Photos AFP)











