Claude Nicolas a assisté aux Jeux Olympiques de Tokyo et participé à ceux de Mexico comme coureur de demi-fond. Aujourd'hui, il porte un regard un peu amer sur la politique du sport français, qui, d'après lui, a encore cinquante ans de retard.
MARDI 30 juillet. Il est 9 h. La ville d'Audincourt s'éveille. Claude Nicolas, président de l'ASCAP (Association sportive et culturelle des automobiles Peugeot), va prendre en main, durant quelques jours, la bonne marche de sa petite boutique de chaussures. Il y a toutefois de la fatigue dans l'air, et les yeux sont rouges, cachés derrière d'épaisses lunettes de soleil. La journée va être dure. Pas étonnant : quand une Marie-Jo Pérec s'élance sur la piste, en France, on suspend son souffle.« Lundi soir, c'était une nuit de pleine lune », explique Claude Nicolas, « et les éclairs ont déchiré le ciel. Notre championne a gagné sa deuxième médaille d'or sur deux JO et sur la même distance. C'est fabuleux. Et Carl Lewis, cela fait seize ans qu'il est au rendez-vous des Jeux Olympiques. Il a encore réalisé un exploit. Je n'ai pas de mot pour qualifier ces exploits. Les superlatifs ne sont pas assez puissants pour cela ». Mais au fait, les jeunes sportifs d'aujourd'hui connaissent-ils Claude Nicolas ? Sur les stades d'athlétisme du Pays de Montbéliard, leur a-t-on parlé de ses qualifications aux jeux de Mexico, comme coureur de demi-fond, du temps de Jazy et Bernard ?
« J'AVAIS 22 ANS »
C'est un peu loin, tout cela, à vrai dire. Il y a trente ans. Claude Nicolas est arrivé à l'athlétisme grâce, si on peut dire, à la gymnastique, puis au football.« J'ai débuté à l'âge de six ans à la Sportive d'Audincourt, avec les curés, car j'étais aussi un "coeur vaillant". Mais mon gros gabarit ne m'a pas permis d'aller bien loin. Je me suis donc tourné vers la course à pied, tout en pratiquant le foot, comme avant-centre, avec notamment Claude Quittet comme coéquipier. J'ai commencé par être sélectionné en sports scolaires. Je suis entré au FC Sochaux, en section athlétisme, avec Gaston Pretot en cadet. J'ai alors connu les plus hauts sommets avec l'équipe de France, durant une dizaine d'années. Les plus en vue en demi-fond étaient, à l'époque, les deux Michel : Jazy et Bernard. » A cette époque, Claude Nicolas cotoie aussi Alain Mimoun, un autre grand coureur. En 1964, il participe "aux minima" pour les jeux de Tokyo. Mais il doit laisser sa place à Jazy, qui hésite entre le 1500 et le 5000 mètres. « J'avais 22 ans, cette année-là », explique notre champion montbéliardais, « et je sortais du Bataillon de Joinville. Je suis tout de même parti au Japon, où j'ai suivi les différentes épreuves, les yeux grands ouverts. C'était au temps de Peter Snell et Clark, l'Australien. Je vivais au village olympique avec les autres sportifs. » Tokyo en spectateur ? Qu'à cela ne tienne : il sera aux prochains jeux, ceux de Mexico.
EN 1968
C'est ce que s'est promis Claude Nicolas, qui s'est remis aux entraînements avec deux fois plus d'enthousiasme et de vigueur, pour bien préparer le rendez-vous de 1968. « J'ai été perturbé par les grèves cette année-là, qui ne m'ont alors pas permis de m'entraîner, comme je l'aurais souhaité. Ensuite, il a fallu que je monte à Font-Romeux pour m'habituer à l'altitude. Je me suis aussi rendu quatre fois à Mexico pour apprendre à respirer sur les hauteurs. Courir sur 400 mètres, c'était encore possible pour battre des records. Au-delà, c'était pratiquement irréalisable. Facile pour les Ethiopiens ou les Kenyans. Mais pour moi, qui avais une grosse stature, j'ai beaucoup souffert, car je mangeais beaucoup d'énergie ».
PEU D'ÉCHANGES
Et que voit-on quand on vit dans un village olympique ? Pas grand-chose à vrai dire, d'après Claude Nicolas. « La plupart du temps, on se prépare, on se repose dans nos chambres et on est tellement imprégné par sa discipline que l'on n'échange pas trop avec les autres concurrents. On ne vit que pour la compétition qui va arriver. Les exploits des autres, on ne les apprend que par la télé ou dans les journaux, le lendemain. Un sélectionné ne peut pas se disperser et aller voir ailleurs. Il ne vit, en fait, qu'au sein de sa famille sportive. On s'apprécie entre sportifs, mais en fait, on n'a pas grand-chose à se dire quand on sort de sa propre discipline. Les JO restent tout de même une expérience extraordinaire, pour ceux qui y participent ». « On s'aperçoit aussi de la valeur d'un concurrent à son nombre de participations aux jeux. Pas facile, en effet, d'en faire deux d'affilée. Une fois on peut être bien, et quatre ans plus tard être malade ou en méforme. C'est souvent un drame pour beaucoup ». Et le sport dans tout cela, Claude Nicolas ? Sur le plan strictement français, cette année à Atlanta, on ne s'ennuie pas comme spectateurs. On ne trouve pas le temps long, car les médailles nous arrivent à grande vitesse, tous les jours. La moisson est importante cette année. Rien à voir avec Tokyo, où il a fallu attendre la première médaille d'or française, en fin de jeux, avec Jonquière d'Oriola en équitation...
AMERTURME
« Aujourd'hui », commente-t-il encore, « la France peut être fière de ses sportifs, même si la politique des hautes instances sportives a cinquante ans de retard. Actuellement, on fait du saupoudrage. Pensez que seulement 0,18 % du budget global de la nation va au sport. Nos technocrates ne sont pas à la hauteur en faisant de telles économies pour ça. A vrai dire, je suis un peu déçu par mes copains Bambuck et Guy Drut, qui ont été, ou sont, ministre des Sports. Ils ont su nous montrer leurs belles ambitions quand ils étaient sur les stades. Ils auraient dû avoir les mêmes dans leurs missions politiques. Le problème de la piscine de Valentigney m'exaspère aussi au plus haut point. On va empêcher des gosses de nager, ou tout au moins d'approcher cette discipline pour des questions d'argent. C'est un abandon pur et simple de nos hommes politiques. C'est un scandale, si on ne trouve pas de solution. A quand les futurs champions olympiques de nage dans le Pays de Montbéliard ? Il faudrait faire quelque chose pour que l'on ne se contente pas seulement de distribuer des médailles de ville aux méritants ». Pour tout ce qui touche aux sports, Claude Nicolas est loin de rester dans ses starting-blocks.
Claude Nicolas a gardé en souvenir ses « pointes » de Mexico.
(Photo « LE PAYS » - A.V.)
En 1964, au moment des jeux de Tokyo.
(Coll. personnelle)
France-Russie, à Colombes.
(Coll. personnelle)
En 1968, au moment des jeux de Mexico.











