A l'affiche
Les films de A à Z
Retour au Journal

Tendres fêlures et blessures tragiques
Fin observateur de l’âme humaine, Alain Resnais donne, avec « Cœurs », un nouvel opus où il est admirablement question du couple, de la solitude et des choses de l’amour.

Avec Resnais, l’œuvre est faite par celui qui la regarde. Mais qu’on ne s’y méprenne pas : ce cinéma-là n’est pas en kit. Ce qu’il faut entendre, c’est que le cinéaste ouvre des portes sur des univers tour à tour étranges et magiques et qu’il invite le spectateur à aller y faire un tour. Evidemment, cet art-là n’est pas pré-mâché, pré-digéré. Il implique que le regardeur joue le jeu, apporte son propre univers, ses émotions, ses angoisses pour les jauger à l’aune de personnages qui sont bien plus normaux que les héros de cinéma. Dans Cœurs, il neige et d’emblée les flocons installent un rideau feutré à la fois opaque et transparent sur la « vraie » réalité. Dans le monde de Cœurs (tiré d’une pièce de l’Anglais Alan Ayckbourn), les personnages n’ont pas de nom, seulement des prénoms. Ils ont des professions (barman, secrétaire, agent immobilier, militaire de carrière) et pourtant on ne sait pas grand-chose de leurs vies. Mais tout de leurs états d’âme.
Mis en scène avec une élégance discrète et une vraie grâce (La dernière Mostra de Venise a distingué cette écriture), Cœurs entraîne donc le spectateur à la suite de Thierry et de Nicole qui visitent un appartement. Thierry est collègue de travail de Charlotte dont il trouve le rire si charmant et Nicole vit avec Dan qui ne fait rien. Dan passe son temps au bar que tient Lionel. Lionel a un vieux père spécialement mal embouché dont Charlotte vient s’occuper le soir. Le soir, Gaëlle, la jeune sœur de Thierry, sort beaucoup…
Si leurs histoires sont banales, Resnais cultive cependant le génie de montrer que, dans la vie, rien n’est… simple. Et l’on découvrira que tous ces personnages ont des facettes souvent surprenantes.
Sur la complexité profonde des êtres et sur des destins qui s’entrecroisent, Cœurs, sur une envoûtante partition de Mark Snow, apparaît, entre désespérance et cocasserie, comme une approche très sensible de solitudes vivantes.
Tristement drôle ou drôlement triste, Cœurs est un film malicieux, sans pathos et sans cynisme où des acteurs, tous au diapason et tous en verve, jouent avec bonheur la musique mélancolique mais énergique de Resnais.
Faut-il en rire ou en pleurer ? Lorsque l’on sort de voir Cœurs, on ne sait trop qu’en penser mais on demeure assurément submergé par l’émotion tant Resnais sait s’y prendre pour suggérer les fêlures tendres et les blessures tragiques de l’âme humaine.
On est bouleversé enfin, à condition d’aimer profondément le 7e art, par un ultime plan, si beau dans son dépouillement, qui sonne comme un adieu.

  • Cœurs
    Comédie dramatique (France — 2h05) d’Alain Resnais avec Sabine Azéma, Isabelle Carré, Laura Morante, Pierre Arditi, André Dussollier, Lambert Wilson, Claude Rich.

Pierre-Louis Cereja

 


Vers le bas
vers le haut

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Retour au Journal
Ouvrir le menu
Ouvrir le menu