| En
passant derrière la caméra, Jean-Pierre
Darroussin signe un film qui lui ressemble. «Le
pressentiment» parle de ce qu’on peut faire de
son temps et de sa vie. Avec
sa tête de chien battu aux yeux tendres,
Darroussin est le genre de copain sur lequel on
sait pouvoir s’appuyer quand les choses ne vont
pas vraiment bien… Si la carrière de comédien
de Darroussin est plus complexe et plus riche
qu’il y paraît, il y a effectivement bien des
cinéastes qui lui ont fait endosser ce rôle,
ainsi Robert Guediguian et sa tribu marseillaise
dont Darroussin est un membre à part entière.
Quand
Darroussin passe derrière la caméra (une envie déjà
lointaine, dit-il), on s’attend à retrouver, évidemment,
ce personnage de type un peu bizarre, forcément
lunaire qu’on lui connaît. Et, de fait, Charles
Béneteau est bien de cette famille-là. Sauf
qu’il est plus «déstabilisant» que dans
d’autres productions parce que cet avocat au
barreau de Paris qui a décidé de jeter sa robe
par-dessus les toits de Paris, fait un peu peur.
Sa décision de changer de vie, de faire le pari
de la solitude comme de la rencontre avec des gens
avec lesquels on peut supposer n’avoir aucune
intimité, est singulièrement radicale.
Comme
base scénaristique de son premier film,
Darroussin s’est emparé du
Pressentiment, un roman publié en 1935 par
Emmanuel Bove, un écrivain longtemps oublié et
redécouvert dans les années 80. Dans ce roman
(qui vient de ressortir aux éditions du Castor
astral) Bove se fait le peintre du quotidien de
gens ordinaires. Darroussin a transposé cet
univers dans le Paris populaire d’aujourd’hui.
Son Charles Béneteau s’éloigne sur son vélo
des beaux quartiers et roule vers une vie qui lui
semble plus authentique. Passant pour fou aux yeux
de sa famille, l’anti-héros du Pressentiment
circule sur la scène du monde mais il
s’abstrait peu à peu du réel environnant.
Contemplatif,
tout en introspection mais pas sans humour (les
habitants de l’immeuble de Béneteau semblent
sortir d’un ancien Klapisch), Le
pressentiment est un film qui surprend par son
rythme et son ton détaché mais auquel on n’a
aucun mal à s’attacher. Soudain saisi par un
besoin de solitude, un nanti constate que la vie
l’a fait bénéficier de bien des faveurs.
S’il veut vivre au jour le jour et écrire, il
sera pourtant contraint de prendre sa part dans la
vraie vie, celle pleine de soucis ou de malheurs
de ses voisins.
Au
tout début du film, encore engoncé dans son
costume sombre, Charles Béneteau se demande, en
voix off : «Mais qu’est-ce que je fous là ?» Tout à la fin, parce qu’il
a fait sienne cette aventure qu’est le déclassement,
Béneteau peut sourire en entendant une jolie
serveuse lui lancer :
«Y’a pas mort d’homme»…
Si,
finalement, au-delà de son atmosphère de fable
tendre, ce film subtil ne cesse de distiller une
inquiétude diffuse, c’est tout bonnement parce
qu’un type qui ne cherche pas à imposer quoi
que ce soit aux autres, c’est forcément un peu
angoissant.
-
Indigènes
Comédie dramatique (France — 1 h 40)
de et avec Jean-Pierre Darroussin et Valérie
Stroh, Anne Canovas, Nathalie Richard,
Hippolyte Girardot, Didier Bezace.
Charles Béneteau
(Jean-Pierre Darroussin) a décidé de quitter
sa vie de grand bourgeois. Parviendra-t-il à
s’adapter à une existence différente ?
- Site
officiel.
Pierre-Louis
Cereja
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