Vladimir Horowitz, dont on
a célébré mercredi le centenaire, était "l'amant le plus extraordinaire
dont le piano pouvait rêver", "un grand génie pour la mise au point", selon certains de ses collègues, mais "il ne pensait qu'à faire beaucoup d'effets" et "son jeu est insupportablement maniéré, bâclé et banal", commentaient d'autres.
Entre admiration et détestation -cette dernière mêlée souvent de jalousie-, naviguent contemporains et cadets de ce pianiste russe exilé et mort aux
Etats-unis.
La place centrale de ce virtuose dans le monde du piano est indéniable. Il a suffisamment enregistré de 1930 à 1988 pour que sa discographie, pléthorique, avec des lacunes mais aussi des sommets (sous quatre labels internationaux EMI, RCA, CBS, DGG), témoigne d'une forme de génie,
que l'on peut redécouvrir cette semaine grâce à
quelques rééditions (voir en bas de page)
Né en Ukraine, enfant gâté d'une famille bourgeoise de Juifs cultivés, il a été élève de Tarnovski et Felix Blumenfeld. Sous le régime bolchevique, sa notoriété de pianiste commença à s'affirmer dans son pays. En 1925, avec des dollars cachés dans ses chaussures, il est autorisé à passer la frontière pour aller étudier à Berlin avec Artur Schnabel. Il ne devait revenir en URSS qu'en 1986.
Le son fracassant d'Horowitz, son phrasé unique né de son amour du chant, impressionnent d'emblée la vieille Europe. En 1928, avec l'aide de son compatriote l'impresario Sacha Merovitch, il fait la conquête de l'Amérique par son jeu de "tornade déferlant des steppes".
A à peine 30 ans, il est une star et il est toujours capricieux. En 1933, il trouve son maître en la personne de Toscanini sous la direction duquel il joue et dont il épouse la fille, après une homosexualité affichée.
"Si Toscanini était mon icône, dira plus tard Horowitz, Rachmaninov (lui aussi exilé de Russie et qu'il rencontra dès 1928 aux Etats-unis) est le grand inspirateur de toute ma vie, il a été comme un père pour moi".
Le pianiste laisse d'ailleurs du 3e concerto de piano Rachmaninov trois enregistrements, chez EMI et RCA, qui sont considérés comme des références. En entendant cette interprétation au Hollywood Bowl devant 25.000 personnes, le compositeur déclara sur la scène : "Voilà comment j'ai toujours rêvé que l'on joue mon concerto, mais je ne m'attendais pas à l'entendre de cette façon, du moins sur cette terre".
A partir de 1934, année de la mort en URSS de sa mère, Horowitz commença à développer une série de dépressions qui provoquèrent de fréquents arrêts de ses concerts publics, des remises en question, des retours fracassants jusqu'à sa disparition le 5 novembre 1989, à 85 ans.
Sa notoriété devança celle des rock stars. Ainsi signa-t-il un contrat faramineux avec la RCA (25.000 dollars par an après la deuxième guerre mondiale, plus un pourcentage sur les ventes). La firme lui installa même chez lui à New York un studio d'enregistrement. Dans les années 70, un récital qu'il donna pour le Met de New York rapporta 100.000 dollars à la salle de concert.