L'association alsacienne des Amis de Bonefro s'est rendue, avec des dons, dans ce village italien voisin de San Giuliano de Puglia. Ils y ont trouvé des maisons promises à la démolition et des habitants traumatisés.
LE JOUR se lève sur Bonefro. En venant de la côte adriatique, on découvre, dans un creux, avant même le village allongé sur sa colline, une centaine de tentes bleues. Elles occupent ce qui était un terrain de foot. Elles portent le sigle du ministère de l'Intérieur italien et peuvent accueillir huit lits chacune. Elles viennent enfin d'être équipées en électricité et chauffage, ce qui n'est pas superflu à 630 mètres d'altitude, un peu plus d'une semaine après les séismes du 31 octobre et du 1er novembre. En ce milieu d'automne, la terre de la région de Molise, à la limite des Pouilles, a tremblé quasi quotidiennement — hier encore, un séisme d'une magnitude de 4,2 degrés sur l'échelle de Richter s'est produit, sans heureusement occasionner de dommages — mais seules ces deux secousses ont forcé les maisons et frappé les esprits. La première, surtout, a semé la mort, dans toute son injustice : 26 écoliers, toute la classe de 1996, sont décédés dans le village voisin de San Giuliano de Puglia, à sept kilomètres de là, juste derrière la colline. Bonefro a eu l'immense chance de n'avoir pas même à déplorer de blessés.
16 039 E récoltés en quatre jours, pas seulement auprès des membres de la société haut-rhinoise
Mais c'est le village dans son ensemble qui est meurtri. On prépare les petits déjeuners dans les grandes tentes, où la télé est déjà allumée. Les quelque 500 réfugiés de ce camp de fortune s'y retrouvent surtout le soir, pour jouer aux cartes, regarder les variétés de la Rai, faire de la musique, déverser le trop plein d'incompréhension. Les premiers jours, ils se contentaient de se regarder en pleurant. L'organisation italienne est presque parfaite. Venus de régions voisines, les bénévoles effectuent un travail remarquable. Il n'empêche, « on dirait la guerre », lâche Mario Iarocci, président de l'association des Amis de Bonefro. Avec ses frères Tony et Michel, il a roulé toute la nuit depuis Mulhouse, porteur de la générosité des Alsaciens : 16 039 euros récoltés en quatre jours, et pas seulement auprès des 280 membres de la société haut-rhinoise. « Ce qui est touchant, c'est la spontanéité de tout ça… Quelqu'un était même disposé à prêter un camion ! » Les enfants du pays (ils ont vécu ici jusqu'à leur adolescence et possèdent encore la maison paternelle) sont arrêtés à chaque pas pour de longues embrassades. Les yeux lavés par les larmes, les Bonefrani racontent comment ils ont vécu les heures fatidiques, le jeudi à 11 h 36, la secousse la plus longue (une demi-minute), le vendredi à 16 h 08, la secousse la plus forte (dix secondes) : une voiture a sauté en l'air d'un demi-mètre, les gros arbres de la place ont plié, l'église a oscillé de 50 centimètres sur le côté, les cloches ont sonné, l'immeuble s'est penché sur la rue… « On ne peut s'imaginer ce que c'est, quand tout tremble, dans un bruit assourdissant ». Les chiens ont aboyé « bizarrement » un quart d'heure avant chaque secousse. Antonio prétend que l'église et les maisons qui l'environnent ont aujourd'hui « tourné » de quelques centimètres. Le jeudi matin, il se trouvait dans la campagne : il a cru qu'un avion se crashait. Vincenzo est sorti de sa maison, au centre du village, juste avant que le toit ne tombe. Sur la place principale, un homme est venu en catastrophe chercher sa femme : « Vite, l'école de San Giuliano s'est écroulée ! » Leur fille est dessous.
Ils ont compris : ils sont exclus de chez eux
Silvia pourrait désormais dormir dans son appartement mais elle n'ose pas, pas encore. Un traumatisme ne se soigne pas en une semaine. Au camp, au moins, elle a de la compagnie. « Le premier soir », raconte Angelo, « il faisait encore bon, j'ai dormi dans le jardin. Le second soir dans la voiture. Maintenant je suis ici, il y a des médecins… » Dans la journée, chacun retourne chez soi, pour se laver, ranger, tenter de remonter le temps. « Maintenant, dès que j'entends une fourmi j'ai peur ! » déclare Maria-Luigia en riant. Il faut attendre le passage de la commission d'expertise. Elle doit inspecter chaque maison du village de 1800 habitants, après que les propriétaires se sont déclarés à la mairie. Normalement, on ne doit pas dormir chez soi sans leur aval.
Il n'y a pas dans Bonefro de dégâts trop apparents. Mais les gravats sont nombreux sur les trottoirs, les lézardes systématiques, des ruelles sont fermées et derrière les façades les plafonds sont parfois à terre.
Le maire Luigi Santoianni (mais tout le monde l'appelle Gino) estime que 70 % des habitations du village sont inhabitables. Lui-même dort dans sa voiture. D'autres vont jusqu'à préciser que la plupart seront démolies. Certes, beaucoup n'étaient déjà plus habitées. Mais Bonefro arrivait tout juste à enrayer, enfin, l'exode rural. Dans une rue en pente du vieux village, deux membres de la commission sortent de la maison qu'un jeune couple a complètement restaurée. Le mari tente de retenir les experts. Ils bottent en touche : « Il faudra chercher le résultat à la mairie ! » Ils ont compris : ils sont exclus de chez eux. La femme craque. L'homme, un enfant dans un bras, son épouse dans l'autre, fait un effort surhumain pour rester digne. Comment accepter de quitter sa maison quand elle est encore là, toujours debout ? Parfois elle est saine mais ce sont les habitations voisines qui la condamnent. Au même moment, à la mairie, Gino reçoit les frères Iarocci. Le téléphone ne cesse de sonner, la porte de s'ouvrir. Le maire découvre enfin la somme offerte par les Alsaciens. « Madonna ! Mais c'est trop ! » Il décide que cette enveloppe sera destinée aux secours de « première nécessité ». Pas question de s'en servir pour installer des roulottes, même si elles seraient plus étanches en cas de pluie : « Si on le fait, le gouvernement ne bougera plus ! » Or, l'État a promis d'installer des préfabriqués de 60 m² par famille sous deux mois. Gino s'est arrangé avec l'université catholique de Milan pour qu'elle monte une école provisoire dans les jours qui viennent. Mario, Michel et Tony sont redescendus au bas du village, où soir après soir les lumières reviennent. C'est à leur tour de passer le test de l'expertise. Angelina s'arrête avec sa fillette. « Je l'emmène sur la place, pour qu'elle voie autre chose que les tentes », explique la maman. Qui fond en larmes. Elle n'a plus de toit. Dans la maison des Alsaciens, des chaises ont valsé, des tasses ont chuté, du plâtre s'est décollé, des fissures grimpent le long des marches mais le verdict est bon : « On dirait qu'elle est d'un autre village ! » plaisante l'un des experts. Les frères soufflent : ils pourront la prêter à Angelina.
De loin, le village de Bonefro paraît intact. Mais, un peu plus d'une semaine après les séismes, une bonne partie de sa population est encore obligée de dormir sous les tentes installées sur le terrain de foot.
Photos Hervé de Chalendar
Les dons des Alsaciens ont été remis en mains propres au maire de Bonefro par le trésorier de l'association Tony Iarocci (à gauche).
Une « rue de l'espoir » au milieu du camp.











