Il a commencé par se trouer la peau « en sauvage », quand il était punk. Aujourd'hui Mickaël Da Silva, dit Crass, gère deux boutiques de piercing en Alsace. Et plaide pour une réglementation de sa profession.
SON SURNOM le dépeint mal. Crass, alias Mickaël Da Silva, ne parle que d'hygiène. Ce qu'il montre ne laisse pas deviner ce qu'il dit. « L'ordre des médecins ne comprend qu'on puisse avoir ma gueule, ma dégaine, et faire un acte pareil!» Sa dégaine, c'est celle d'un type qui a débuté dans la vie active en choisissant de virer punk plutôt que de faire médecine. À 31 ans, il s'est assagi. Son discours évoque pêle mêle l'infirmier, le grand frère des cités, le moine tibétain. Mais son parcours est inscrit sur sa peau : les tatouages débordent de son tee-shirt, les anneaux montent à l'assaut de ses oreilles. « Des piercings, j'en ai eu partout : nez, arcade, seins, génitaux, j'ai tout essayé… J'ai commencé à 13 ans, en pleine vague punk. Le mot piercing n'existait pas. À Mulhouse, les anneaux, les barres, on les achetait à des prix prohibitifs ». À l'époque, Crass se perce lui-même, et troue aussi la peau de ses potes. En égard aux services rendus, ces anciens « cobayes » bénéficient aujourd'hui d'un crédit illimité dans ses boutiques. « C'étaient des piercings de sauvage… J'ai eu la chance de rencontrer Martial, tatoueur à Mulhouse. Il m'a fait travailler comme perceur alors que j'avais 14 ou 15 ans. C'est lui qui m'a transmis l'amour du métier, la déontologie. Qui m'a dit de ne pas faire ça pour le fric ».
Je sais que le client ne m'oubliera jamais
Il ne le fait pas non plus pour le plaisir trouble d'enfoncer des aiguilles dans la chair d'autrui. « Ce qui me plaît, c'est le résultat. Et à la fin, le client, je sais qu'il ne m'oubliera jamais… » En 1987, il effectue un stage à Bristol, en Angleterre. Puis officie comme VRP du piercing à travers l'Europe, sa mallette à la main. « Le piercing n'a réellement explosé qu'il y a cinq ans. 2500 studios ont ouvert en France. Il y en a aujourd'hui 4 ou 5 dans les principales villes ».
Lis ça, va voir chez les autres et reviens si tu es motivé !
Grâce au prêt d'un ami, il ouvre le sien, Tribal Touch, à Strasbourg en 1996. Au printemps dernier, il en monte un deuxième à Colmar, en collaboration « avec Vincent, le meilleur tatoueur de l'Est de la France. Il a 15 ans de métier, on est très proche au niveau philosophique ».
Crass and Co, nouvelle chaîne de piercing de masse ? L'art de rentabiliser les nombrils des lycéennes ? « Je ne suis pas un marchand ! Je m'endette plus que je ne m'enrichis ». Un gamin déboule pour se prêter en direct à sa démonstration : « Tu as 18 ans ? » « Oui… » « T'aurais pas plutôt 17 ans trois quarts ? » L'adolescent murmure un truc inaudible. Il voudrait se faire percer, maintenant. « Ah non, c'est pas comme ça que ça marche ! Il faut prendre rendez-vous. D'abord tu lis ça, tu vas voir chez les autres et si tu es vraiment motivé, tu reviens ! » « Ça », c'est un prospectus intitulé « Ce qu'il faut savoir ». Il détaille en termes techniques («ultrasons », « stérilisateur autoclave », « micro-déchirure»…) les conditions de sécurité à respecter lors de cette « modification corporelle délibérée avec intrusion d'un corps étranger dans le tissu cutané ». L'ex perceur « sauvage » est assez fier de préciser aujourd'hui qu'il a participé, sous la direction du Dr Jean-Baptiste Guiard-Schmid, du service des maladies infectieuses de l'Hôpital Rothschild, à Paris, au groupe d'étude ayant rédigé, il y a un an, le « Guide des bonnes pratiques du piercing ». Conçu à l'usage des professionnels, il est téléchargeable sur le site de Tribal Touch.
« Ça fait dix ans que je me bats pour une charte, une législation » assure Crass, responsable pour tout l'Est de l'Association des perceurs de France (Aperf). « Aujourd'hui, on va chez le perceur comme chez l'esthéticienne. Comme un tatouage, un piercing est une modification radicale ».
Aujourd'hui on va chez le perceur comme chez l'esthéticienne
Le trou pourra se reboucher, pas s'effacer. Effectué sur des mineurs, il s'agrandira même avec l'âge. « Je me suis percé le nombril à 13 ans. Voilà à quoi il ressemble aujourd'hui!» Sous le tee-shirt, une cicatrice qui n'a rien d'esthétique. « Je sais ce que j'ai fais, j'en subis aujourd'hui les conséquences. C'est pourquoi je discute toujours avec mes clients avant ». Le prospectus précise que, chez Tribal Touch, les mineurs ne sont percés que s'ils ont plus de 16 ans et après un entretien préalable avec les parents. « Je veux être bien certain que ce n'est pas dans le cadre d'une rebellion. Moi-même, je suis arrivé au piercing par la rebellion…» Le prospectus précise encore : « Ne choisissez pas le perceur le moins cher ou le plus percé ». Niveau tarif, Crass gère les « boutiques les plus chères de la région (NDLR : entre 45 et 90 E pour un acte, avec le bijou). On n'a pas le choix. Un vrai local de stérilisation coûte entre 7 et 15 000 E. Nos clientes infirmières sont surprises par le nombre de gants qu'on jette : entre 5 et 15 paires par trou... » Dans un bistrot du vieux Colmar, où il ne cesse de rencontrer d'anciens clients, Crass raconte des histoires horribles sur des « confrères » qui utilisent « des agrapheuses », sur le cas d'une mère de famille venue le trouver en pleurs : sa fille de 14 ans avait 40 de fièvre et le bijou recouvert par la langue… « Elle ne pouvait plus parler, on l'a envoyée à l'hosto…» Ce jour-là, Gauthier, du studio Gothic de Saint-Avold, est assis à la même table que Crass. Il est là pour un « perfectionnement ». Il a 23 ans et exerce le « métier » de perceur depuis moins d'un an.
SURFER Le site de l'Aperf : www.aperf.com Celui de Tribal Touch : www.tribaltouch.com
VISITER Le monde du piercing est souvent le même que celui du tatouage. Les amateurs de dessins sur la peau pourront se rendre les 18, 19 et 20 octobre au Palais des Fêtes de Strasbourg pour une Tattoo Expo.
Mickaël Da Silva, connu dans son milieu sous le surnom de Crass. Il a participé, à l'hôpital Rothschild de Paris, à la rédaction d'un « Guide des bonnes pratiques du piercing » à l'usage des professionnels. Il insiste notamment sur la rigueur qui doit accompagner les procédures de stérilisation.
Thierry Gachon











