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Dix ans après : Salamine !

Dans la journée du 23 septembre, 480 ans avant notre ère, dix ans après la bataille de Marathon, les trières grecques infligent un désastre à la flotte perse. Et une très petite île - Salamine - entre dans l'Histoire.

CHATEAUBRIAND dans son Itinéraire ne s'y est pas trompé. Evoquant Salamine, il écrit «... ce lieu fut témoin du plus grand effort que jamais les hommes aient tenté en faveur de la liberté ». Un lieu nimbé d'une gloire immortelle donc ; une immortalité prédite par les contemporains : le dramaturge Eschyle qui a combattu à Salamine ; l'historien Hérodote qui a recueilli les témoignages de ceux qui « en ont été ». Si Marathon doit surtout sa persistance dans la mémoire collective à la course pédestre organisée dès les Jeux Olympiques de 1896, Salamine - comme le rappelle l'historien Baelen - « c'est tout autre chose ». Mais encore ? « Il n'y a ni imposture ni outrance à prétendre que les Grecs, combattants de Salamine, savaient parfaitement pourquoi ils se battaient. Ils se battaient pour un double idéal de liberté : la liberté de leur cité, la liberté pour chaque citoyen d'avoir part au gouvernement de cette cité ». Dans la tragédie d'Eschyle Les Perses, à la Reine qui demande « Et quel chef sert de tête et de maître à l'armée ? », le choryphée répond : « Ils ne sont esclaves ni sujets de personne ». Rien de nouveau depuis Marathon : l'opposition entre deux conceptions du pouvoir, entre deux systèmes politiques. Une opposition que résume Plutarque, bien plus tard, dans sa Vie de Thémistocle, biographie du vainqueur de Salamine. Or celui-ci, exilé par la suite, chercha refuge chez le vieil ennemi perse. Et Artabane, capitaine des gardes du Grand Roi, lui aurait alors adressé ces propos : « Etranger, les lois diffèrent selon les hommes ; les unes paraissent bonnes aux uns ; les autres aux autres. Mais ce qui semble bien à tous, c'est d'honorer et conserver les coutumes de son pays. Vous autres, Grecs, avez la réputation d'admirer surtout la liberté et l'égalité ; quant à nous, entre beaucoup de belles traditions, nous considérons comme la plus belle d'honorer le Roi et de nous prosterner devant lui, comme devant l'image du dieu qui conserve l'univers ». Rien de nouveau depuis Marathon, disions-nous. A ce détail près qu'il y a dix ans, l'empire perse n'avait envoyé en Grèce qu'un corps expéditionnaire et que cette fois, il a mobilisé toutes ses forces. Et qu'à Darius a succédé son fils Xerxès « homme adroit et cultivé » qui fait montre d'incontestables talents d'organisateur...

Vous Grecs, avez la réputation d'admirer surtout la liberté et l'égalité

Quatre années durant, il réunit troupes et matériel pris dans toutes les provinces de l'empire. La flotte comptera 1200 trières : l'armée - selon Hérodote mais il exagère souvent - 2 641 000 soldats, un nombre égal d'ingénieurs, d'esclaves, de marchands et de prostituées. Au total : cinq millions. Un seul objectif : conquérir une fois pour toutes la Grèce récalcitrante. L'outil de conquête paraissait (et paraît encore) démesuré : « L'armée comprenait des fantassins, des cavaliers, des chars de guerre, des éléphants et une flotte de guerre et de transport de 1207 navires, toujours d'après Hérodote. Des espions grecs ayant été surpris dans le camp, et un général ayant ordonné de les mettre à mort, Xerxès annula cet ordre, les fit au contraire promener dans tout le camp, et les remit en liberté, pensant bien qu'ils iraient rapporter à Athènes et à Sparte ce qu'ils avaient vu, et que, devant ces révélations, les Grecs se hâteraient de se soumettre » (Will Durant). Ce qu'ils firent d'ailleurs pour la plupart à l'exception notable d'Athènes et de Sparte. En attendant, toutefois, que font pendant ces longues années de préparation perse les Athéniens ? Naturellement, ils se disputent. Pour commencer, ils ont condamné à une lourde amende le vainqueur de Marathon, Miltiade, qui avait « une insupportable tendance à se prendre pour un héros national » (Jean Duché). Ensuite, ils ont arbitré la controverse entre leurs deux grands hommes de l'heure, à savoir Aristide et Thémistocle. Le premier était austère, rigoriste. Son principe était qu'au service de l'Etat « il faut se montrer désintéressé non pas seulement d'argent mais de gloire ». On le surnommait le Juste. Et le Juste qui a combattu à Marathon pense qu'il faut axer l'effort de guerre athénien sur l'infanterie, les fameux hoplites... Thémistocle était d'une autre nature. D'origine modeste, l'homme était doté d'un tempérament vif, d'une intelligence brillante. « Chez de tels êtres, les blessures de la vanité font naître l'ambition, et facilement, le goût de mépriser les règles et les êtres ». Ce leader charismatique qui, lui aussi, avait combattu à Marathon, était convaincu que la survie et donc l'avenir d'Athènes étaient sur les flots. Il fallait donc d'urgence construire des trières, toujours plus de trières. Un mot sur les trières. La trière est un vaisseau long par opposition au vaisseau rond - un voilier - doté d'une vaste cale et utilisé pour le commerce. C'est un navire de course qui dépend de ses rameurs. Ceux-ci sont des citoyens dans le cas de la trière athénienne, généralement des esclaves étrangers chez les Perses. Cette caractéristique a son importance. Car « sa puissance combative réside avant tout dans la force, l'endurance des rameurs et aussi dans leur nombre ». Il pouvait donc y avoir des trières de plus de cent rameurs sur une longueur d'une trentaine de mètres. Largeur : 4,50 m ; tirant d'eau : moins d'un mètre. A l'avant et à l'arrière, deux planchers de dimensions assez réduites : devant, on embarque l'infanterie. A l'arrière, la timonerie et l'état-major. En tout, des équipages de deux cents hommes environ qui disposent d'espaces minuscules. Or dans ces conditions, les Grecs disposent d'incontestables avantages qui seront déterminants à Salamine.

Je suis fatigué de l'entendre appeler le Juste

Explication : « Aussi agiles de corps que d'esprit, les Grecs étaient à l'aise sur ces espaces minuscules, combinaient harmonieusement leurs gestes et donnaient, avec la moindre fatigue, le meilleur rendement ». Ce qui était vrai pour les rameurs ou les matelots, l'était encore bien plus pour l'infanterie embarquée : « Sur les vaisseaux grecs, les soldats embarqués c'étaient les jeunes gens et les hommes mûrs de la cité, la nation armée (...). Sur le plancher du gaillard d'avant, les jeunes Grecs se sentaient à l'aise. Plonger, nager, remonter à bord n'était qu'un jeu qu'ils avaient pratiqué de tout temps pour s'amuser. Il n'en allait pas de même pour les détachements embarqués sur les vaisseaux des Barbares commandés par des amiraux qui savaient surtout monter à cheval ». Ajoutons à cela que la multiplicité des origines, synonymes de celle des langues, n'était pas faite pour faciliter la communication entre matelots, rameurs et militaires sur les vaisseaux de Xerxès. Mais revenons à Athènes où Thémistocle finit par faire ostraciser Aristide ; pas à vie pourtant, il pourra revenir plus tard. Notons que sa réputation de « Juste » a amplement joué contre Aristide. L'ostracisme était voté par les citoyens athéniens. En l'occurrence, Thémistocle avait fait répandre une rumeur selon laquelle son concurrent aspirait au pouvoir personnel ce dont les Athéniens avaient évidemment une sainte horreur. Au moment du vote, Aristide avait été abordé par un paysan qui lui demandait d'inscrire le nom d'Aristide sur un morceau de brique (le bulletin de vote en somme). Sans se nommer, Aristide lui demanda pourquoi ? Avait-il fait du mal ? Le citoyen se borna à lui répondre : « Non, je ne l'ai jamais vu mais je suis fatigué de l'entendre appeler "le Juste" »... Quoi qu'il en soit, Thémistocle construit encore des trières lorsque Xerxès arrive. Le Roi des rois passe d'Asie en Europe sur un double pont de bateaux jeté sur l'Hellespont tout au nord de la Grèce, rallie sans difficulté la Thrace, la Macédoine et la Thessalie. Auparavant, du haut d'une colline, assis sur un trône de marbre, il a regardé défiler son immense armée. Selon Hérodote, le défilé a duré sept jours et sept nuits. Xerxès s'est déclaré le plus heureux des hommes ; après quoi il a fondu en larmes, déclarant : « Mon esprit s'est senti pris de pitié en songeant combien brève est la vie de l'homme. Car je me dis que de ces multitudes rien ne survivra lorsque cent ans se seront écoulés ». Un « barbare » vraiment ? Son armée submerge les campagnes, ruine les cités qui doivent la nourrir, soumet sans combattre des contrées entières, accompagnée à distance par la flotte. Premiers goulots d'étranglement : sur mer, à la pointe de l'île d'Eubée, au cap Artémision. Engagement naval : match nul. Sur terre, le défilé des Thermopyles. Les Spartiates s'en chargent... à leur manière. Pas question de dégarnir Sparte. Alors ils sont trois cents au milieu de sept mille hoplites, surtout athéniens. A leur tête, l'un de leurs deux rois, Léonidas, à la fois fonctionnaire, prêtre, chef de guerre : les Spartiates ont un mode de fonctionnement curieux. Là, ils n'ont envoyé que des pères de famille assurés de leur descendance : vieille obsession spartiate... L'immense armée perse s'étrangle dans l'étroit couloir : c'est déjà le schéma de Salamine mais sur terre. Les morts s'accumulent : vingt mille Perses, affirme Hérodote. Xerxès s'énerve mais est tiré d'affaire par un traître... grec qui non seulement indique un sentier permettant de contourner le « hérisson de fer » commandé par Léonidas mais va jusqu'à guider les assaillants. La suite est connue : Léonidas renvoie ses troupes, garde les Spartiates et se fait tuer sur place « à l'endroit même où un affreux monument moderne payé par trois cents Grecs d'Amérique croit aujourd'hui perpétuer le souvenir de son sacrifice » (Van Effenterre dixit).

Une plainte mêlée de sanglots règne seule sur la mer

Retraite de la flotte grecque majoritairement athénienne qui se réfugie dans le détroit de Salamine. « Les vaisseaux perses ne pourront les attaquer là : entre l'île et la côte, le passage n'a pas plus de deux kilomètres de large, et il est barré par une aiguille rocheuse, la pointe Kynosoura ». Il faut évacuer Athènes. Des navettes transportent les réfugiés sur la minuscule île de Salamine. Seuls des vieillards et quelques citoyens particulièrement pugnaces décident de rester sur place, livrant un baroud d'honneur à l'immense armée perse. Le 21 septembre, Xerxès entre dans Athènes qu'il fait incendier. Sur l'île de Salamine, les Grecs... se disputent. Les Spartiates veulent se replier ; Thémistocle veut livrer bataille ici parce que la flotte perse ne pourra jamais se déployer dans le détroit. Un officier se lève, le traite de lâche, se jette sur lui. Thémistocle réplique froidement : « Frappe mais écoute ! ». En fait, personne ne veut l'écouter. Il prend alors une décision qui, en cas d'échec, en ferait un traître : il fait prévenir Xerxès que la flotte grecque s'apprête à fuir et que le moment est venu de l'écraser. Or le Roi des rois depuis les Thermopyles a confiance en les traîtres grecs : il donne donc l'ordre à sa flotte d'attaquer. « Au bord de la mer, sur un rocher, en face de la pointe Kynosoura, Xerxès, assis sur un trône d'or, attend le spectacle de l'agonie des Grecs ». Cela ne se passera pas comme il l'avait prévu : trop nombreux, trop lourds, les vaisseaux perses s'entrechoquent et se culbutent. Les Grecs éperonnent les coques ennemies. Ils assomment à coups de rames les Barbares « comme s'il s'agissait de thons, de poissons vidés du filet ». Le massacre dure toute la journée. « Et, dans le crépuscule de septembre, une plainte mêlée de sanglots règne seule sur la mer ». Xerxès s'en va, laissant sur place - tout de même - une armée. Le « miracle grec » est né à Salamine.

Texte : Edouard Boeglin Illustration : Christian Heinrich

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CHRONOLOGIE 490 : bataille de Marathon 480 : bataille de Salamine 479 : ultimes défaites perses en Grèce 472 : Thémistocle ostracisé 464 : tremblement de terre à Sparte. Révolte des esclaves 462 : Périclès ...





BIBLIOGRAPHIE L'an 480. Salamine, J. Baelen, les Belles Lettres, 1961. Histoire du monde ; L'animal vertical, Jean Duché, Flammarion, 1958. Histoire universelle. Des origines à la fin des grands empires, ...



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