Au week-end, Musica, festival strasbourgeois des musiques d'aujourd'hui, déploie ses fastes. Mais l'événement n'est pas toujours là où on l'attendait. S'agissant de la production musicale contemporaine, il est commode et courant d'opposer, en Angleterre comme en France, ceux qui pratiquent un atonalisme complexe aux compositeurs attirés par une écriture plus harmonique, voire à l'occasion consonante. Exemple : en France les héritiers du spectralisme, de Grisey à Murail représentent la recherche de la complexité, l'autre camp regroupant des musiciens comme Richard Dubugnon, Guillaume Connesson et quelques autres. Même partage, tout théorique, en Grande-Bretagne, entre les escarpements de Birtwistle, Ferneyhough et Dillon d'une part, et les parcours plus aisés proposés par George Benjamin, Olivier Knussen et Jonathan Harvey de l'autre. Dans le cas de ce dernier tout au moins, la rétrospective présentée par Musica aura brouillé tous les classements présupposés, au point qu'on en vient à s'interroger sur la personnalité multiple d'un tel compositeur. Ainsi l'audition des Troisièmes quatuors de celui-ci et de James Dillon par les Arditti aura-t-elle amené à renverser les idées préconçues. Et quelle parenté trouver entre le charmeur Ricercare una melodia, entendu il y a quelques jours, et l'accidenté Wheel of Emptiness (1997), donné samedi sous la direction galvanisante de Georges-Elie Octors par l'intrépide et impeccable ensemble Ictus ? « Musique, dit assez contradictoirement son auteur, fluide et presque chaotique : avec des objets séparés, discrets, sans liens les uns avec les autres, mais qui suivent un modèle répétitif. » Ce modèle, l'auteur le cherche non sans peine : la complexité, ici, vire à la complication comme dans certaines oeuvres de Ferneyhough.
Devant le retable
Le programme offrait aussi le bonheur de retrouver deux oeuvres de Tristan Murail, L'Esprit des dunes (1994), entendu naguère à Musica, et surtout Mémoire/Érosion qui, dès 1975, imaginait l'imitation instrumentale de l'enregistrement en boucle en donnant à un cor soliste le rôle de « starter » que les autres exécutants suivent en décalage. Vagues de sable en mouvance, lents processus d'accumulation ou de fragmentation en dérive, les deux pièces, à vingt ans d'intervalle, instaurent sans se répéter la fascinante poésie d'un espace et d'un temps inhumains. Le concert du soir, donné par l'Orchestre de Paris sous la direction de John Axelrod, s'annonçait comme un des grands événements de Musica, en programmant deux premières françaises haut de gamme. A Quia, concerto pour piano de Pascal Dusapin avait la vedette, suivi de Color de Marc-André Dalbavie, le premier récemment créé à Bonn, le second aux Proms de Londres. Au chapitre de la simplicité reconquise, A Quia mérite une palme. Pascal Dusapin y installe assez confortablement le stéréotype du conflit entre le soliste et l'orchestre. Deux mouvements seulement pour le calme énoncé répété de motifs basiques, dont aucun ne sollicite la virtuosité du pianiste Ian Pace, même dans un passage animé.
Un brillant savoir-faire
L'originalité réside surtout dans l'architecture du second mouvement, qu'entame un très long et dépouillé solo de piano, lequel a aussi le dernier mot. C'est donc l'orchestre qui demeure « a quia » : sans argument dans une discussion. Interloqué, le public l'est aussi un peu, même s'il a suivi sans mal. Color de Dalbavie est la démonstration d'un brillant savoir-faire en matière d'orchestration, et d'un habile dosage de ce qui est tonal et de ce qui l'est moins. Tout y est fait pour flatter les couleurs splendides de la formation parisienne. La direction dynamique et raffinée de John Axelrod ne se prive pas de cette invitation à la débauche symphonique. L'auditeur désireux de retrouver davantage de substance musicale pouvait se rabattre sur Nymphea Reflection (2001) de Kaija Saariaho. Six parties, des sous-titres comme Feroce, Furioso ou Misterioso : la compositrice finlandaise a un peu écrit là sa Suite lyrique, s'inspirant du reste d'un poème d'Arsenyi Tarkovski. D'une texture riche et contrastée dans sa transposition des sons électroniques, l'oeuvre chante en toutes ses péripéties et réalise le plus bel équilibre entre complexité et lisibilité. Et puis Murail encore, dont Gondwana (1980) avait ouvert la soirée. Explorateur du grondement de la vague ou des vibrations de la cloche, dont il scrute scientifiquement les « spectres », Tristan Murail est aussi un alchimiste du son, un peu sorcier dans ses opérations mystérieuses. Gondwana est une Atlantide de l'Inde, vers les profondeurs de laquelle plongent sans relâche les dérives instrumentales. Un voyage dont John Axelrod et l'Orchestre de Paris se faisaient les guides magnifiquement convaincants.
Y ALLER Aujourd'hui à 18 h (Théâtre jeune public) : Le petit chaperon rouge, spectacle musical de Georges Aperghis. A 20 h (église Saint-Pierre-le-Jeune) : Ensemble vocal « Les jeunes solistes », direction Rachid Safir (oeuvres de Harvey et Ferneyhough).











