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Le roi se meurt

Le 30 août 1483, Louis XI rend l'âme à 7 heures du soir. La légende noire du « plus grand rassembleur de terres françaises » prend son envol...

COMMENT FABRIQUE-T-ON une « légende noire » ? Il n'est nullement nécessaire d'y pourvoir personnellement ; d'autres -- généralement -- s'en chargent. Pour Louis XI -- mort en 1483 -- une longue diatribe publiée en 1508, à la signature d'un certain Claude de Seyssel, y pourvoira. Seyssel écrit notamment : « On voyait autour des lieux où se tenait ledit roi grand nombre de gens pendus aux arbres et les prisons et autres maisons circumvoisines pleines de prisonniers ». L'historien André Castelot, dans son "Calendrier de l'Histoire", précise que « C'est ce texte qui inspira Walter Scott lorsqu'il décrivit "Le chêne aux pendus" de son Quentin Durward, qui inspira également Théodore de Banville dans sa ballade bien connue de "Gringoire" où, parlant de nombreuses potences, il dit "C'est le verger du roi Louis !" » * * * Louis XI -- au moment où il expire -- peut se targuer d'un bilan qui devrait pourtant lui valoir reconnaissance et admiration. Parce que, enfin, il laisse non seulement au royaume de France « un héritage de paix », mais un substantiel accroissement de son pré carré, à savoir la Picardie, l'Artois, la Bourgogne, la Franche-Comté, le Roussillon, le Maine, l'Anjou et la Provence. Pas moins. Yvan Gobry : « Pour obtenir un tel résultat, ce roi plus prudent que combatif et plus stratège que capitaine, sut à la fois épargner ses armées par une adroite diplomatie et, quand la négociation était inefficace, les doter d'armes qui leur permettraient de frapper à distance ; la victoire fut décidée par les francs-archers, les arbalétriers et l'artillerie ».

Ce roi plus prudent que combatif, plus stratège que capitaine...

Alors, pourquoi un tel discrédit historiographique pour quelqu'un qui n'a régné qu'une vingtaine d'années, alors que son père -- Charles VII (celui qui fut couronné grâce à Jeanne d'Arc) et Charles VI, son grand-père (qui finit fou) -- ont chacun plus ou moins tenu le pouvoir pendant quarante ans ? * * * Discrédit que Jacques Heers résume ainsi : « Avec ses médailles et ses cages de fer, il s'est imposé aux romanciers, aux dramaturges et même à nombre d'historiens (...). Il ne laissait pas indifférent. Sa façon de paraître et de gouverner, de choisir ses conseillers, hommes de main parfois, déconcertait. On l'accusa d'ourdir de sombres intrigues et de se complaire en de sordides règlements de comptes. On le disait tyrannique, imprévisible, expert dans l'art de feindre et de séduire ». Alors, on essaie de comprendre : qui a commencé par écrire, par parler de Louis XI ? D'abord du vivant du roi, les chroniqueurs... bourguignons -- la Bourgogne était le principal adversaire de Louis XI -- qui lui font la sulfureuse réputation, de son vivant, « d'universelle araignée ». Passons sur les mémorialistes -- Philippe de Commynes (favorable), Thomas Basin (furieusement défavorable) -- qui écrivent deux à trois décennies après les faits. Même si leurs mémoires sont d'un intérêt évident mais là n'est pas, pour l'heure, la question. C'est Voltaire qui, au XVIIIe siècle, remet le couvert de la noirceur. Dans son « Essai sur les moeurs et l'esprit des nations et sur les principaux faits de l'histoire de Charlemagne jusqu'à Louis XIII » (1756), il dénonce l'abitraire royal : Louis XI lui paraît être un exemple probant. Les écrivains romantiques du siècle suivant feront leur miel des morceaux d'anthologie voltairiens. L'on a déjà évoqué le Quentin Durward de Walter Scott qui, en 1823, quitte la Grande-Bretagne, champ habituel de ses romans « gothiques », pour s'en venir en France à la suite de la garde écossaise du roi de France. « Il s'appliqua à démontrer que Louis XI incarnait, face à Charles le Téméraire (ndlr : duc de Bourgogne) homme violent, irréfléchi et chevaleresque, un esprit nouveau, moderne, pour qui ne comptaient que l'intérêt personnel et la raison d'Etat » (Heers). Par la suite, d'autres -- moins talentueux -- ont emboîté le pas, reprenant « les mêmes histoires de prisons et de tortures, histoires dont les héros se retrouvaient pour de sombres conciliabules, en de basses salles de châteaux à demi ruinés ». Et Victor Hugo, avec son immense talent d'écrivain, dans « Notre Dame de Paris » (1831) scella le sort historiographique de Louis XI, ce « roi sans gloire ni honneur, servi par de vrais forbans » avant qu'Alexandre Dumas, en 1860, avec son « Charles le Téméraire » ne l'amidonne définitivement. L'école républicaine de Jules Ferry y ajouta une touche personnelle, faisant de Louis XI une grande figure nationale (à défaut d'être républicaine), le champion d'un centralisme sans faille, un jacobin avant la lettre, le fossoyeur des privilèges féodaux. Tout ceci -- on l'aura compris -- est à l'Histoire ce que le Canada Dry est au whisky. * * * Fort heureusement, un réexamen du règne et de la personnalité de Louis XI a été mené à partir des années 1880, réexamen qui, notamment, permet aujourd'hui d'en savoir plus sur les dernières années de ce monarque qui fut hanté par ce constat imparable : avant lui, aucun roi de France n'avait atteint l'âge de... soixante ans ! Lui va mourir à soixante ans et cinquante-sept jours, ce qui est bien supérieur à l'espérance de vie de l'époque. Pourtant, sa vie durant, Louis XI est un perpétuel malade : « Brûlures d'estomac, crises de foie, goutte, congestion hémorroïdaire qui l'empêche de marcher, eczéma purulent », selon Yvan Gobry qui -- pour son physique -- cite Basin : « Avec ses cuisses et ses jambes maigrichonnes, il n'avait, dès le premier abord, rien de beau ni d'agréable. Pire encore : si on le rencontrait en ignorant son identité, on pouvait le prendre plus pour un bouffon ou pour un ivrogne, de toute façon pour un individu de vile condition, que pour un roi ou un homme de qualité ». Basin n'est pas tendre dans ses mémoires à l'égard de Louis XI, mais d'autres plus bienveillants, tels Georges Chastellain, rapportent le jugement du peuple sur l'équipement du roi : « Est-ce là le plus grand roi du monde ? Tout cela ne vaut pas vingt francs, cheval et habillement ». Avec cela, travailleur acharné, capable d'être prodigue et généreux ou chiche et cruel. Bref, une personnalité complexe qui, au soir de sa vie, a éliminé tous ses adversaires par les moyens les plus divers : succès militaires, chant de la paix, empoisonnement, exécutions, alliances matrimoniales, diplomatie. Pour faire court : du grand art. Et c'est cet homme qui, depuis quelques années, sait qu'il va mourir et tente de retarder l'échéance. * * * C'est en 1479 que s'est amorcé le début de la fin. Commynes, revenu d'Italie, note que le roi lui paraît un peu « envieilli et commençait à se disposer à la maladie ». Il est vrai qu'il a cinquante-six ans et qu'à cette époque l'on est un vieillard. Deux ans plus tard, Louis XI se lève de table et tombe, frappé par une hémorragie cérébrale. Par la suite, la parole revient, mais non une confiance qu'il n'a jamais eue à l'égard de son entourage.

L'entourage ne pleurerait pas si le roi disparaissait

Jean Favier : « Ce que craint maintenant Louis XI, c'est de tomber en dépendance ». Bref, le roi suspecte son entourage et l'entourage « ne pleurerait pas si le roi disparaissait maintenant ». Les alertes se succèdent : un jour, dans son château de Plessis, on le croit mort deux heures durant. En mars 1482, il part pour un pélerinage à Saint-Claude, dans le Jura : toujours le souci de retarder l'échéance. Il est maigre et défait, envisage de ne pas revenir vivant. À son retour, il multiplie les donations envers les églises, s'arrête à Cléry où il a choisi de faire édifier son tombeau, retourne au Plessis-du-Parc-lès-Tours, décidément sa résidence préférée. Il en avait fait « une forteresse où seuls quelques rares élus osaient pénétrer. Les chemins des environs étaient semés de chausse-trappes où venaient donner les chevaux de quiconque essayait d'approcher par une voie détournée. Le château était entouré d'un fossé et d'un mur fiché de broches à plusieurs dents scellées dans la maçonnerie. À l'intérieur de l'enceinte, une grille de fer constituait une seconde ligne de défense ». * * * Pour le protéger, outre un incessant renouvellement de la domesticité, « quarante archers qui s'y tenaient en permanence et avaient ordre de tirer sur tout ce qui bougeait aussitôt qu'on avait fermé les portes et levé le pont-levis. Quatre cents hommes patrouillaient jour et nuit sur les murailles et aux alentours du château ». Pour autant, à l'intérieur, le roi a fait aménager des appartements spacieux, simples et gais (Murray Kendall dixit). Il passe ses journées dans une galerie qu'il a fait construire et qui donne sur l'intérieur de la forteresse. Il a pour seuls compagnons ses lévriers favoris et ses oiseaux. À l'extérieur, un ensemble de bergers du Poitou joue des airs populaires, l'empêchant ainsi de s'assoupir. Les seuls grands du royaume à avoir le droit de lui rendre visite étaient son gendre Pierre de Beaujeu et sa fille aînée qui était « par son intelligence et sa force de caractère l'image même de son père ». Louis XI est pris d'une véritable frénésie d'achats : il fait venir une mule de Sicile, des chevaux de Naples, des petits loups de Barbarie, des élans et des rennes de Suède et du Danemark. Mais lorsque ces animaux arrivent au Plessis, il est généralement trop malade pour y prêter attention.

La reine n'est pas là. À Amboise, elle se meurt aussi

Alors, lui qui ne leur a jamais fait confiance, il se tourne vers les médecins. En vain. Vers les monastères qu'il comble de dons. Il ne dort plus dans son lit craignant que ce soit - bientôt - son lit de mort. Il passe ses jours et ses nuits dans un fauteuil placé dans la galerie. Il sait que « les grands attendent sa mort alors que les plus modestes dont il a fait la fortune ne voient venir que des désagréments » (Favier). * * * Louis XI sait que certains dans le royaume, souhaitent pénétrer dans la forteresse pour accélérer sa fin. Il n'y a plus autour de lui que des « gens de petite condition et assez mal renommés ». Et des chirurgiens qui opèrent... Le roi fait appel à un ermite calabrais, Francesco da Paola, qui sera en français saint François de Paule ; l'ermite passe pour faire des miracles, être lui-même une sorte de miracle personnifié. Le saint homme, plein de bon sens, lui conseille de se préparer à la mort. Louis XI se résigne, non sans avoir espéré un temps en un remède miracle, des tortues du Cap Vert qui arriveront trop tard. Auparavant, il avait tout tenté, demandé que lui soient envoyées des reliques du monde entier... La reine n'est pas là. À Amboise, elle se meurt aussi « Le roi entre en agonie le lundi 25 août. Depuis une semaine, les secrétaires ne rédigent plus de lettres. Le mourant ne parle plus. Les intimes sont là. La reine n'est pas là. À Amboise, elle se meurt elle-aussi ». Le samedi, légère rémission. Louis XI donne ses dernières instructions : protéger son fils, le futur Charles VIII ; lui faire parvenir ses chiens et ses faucons : garder la paix quoi qu'il arrive au moins pendant quelques années : le dauphin est si jeune ! On le revêt du grand manteau bleu semé de fleurs de lis, celui des rois de France qu'il n'a pratiquement jamais porté. Le 30 août, dans un moment de rémission de ses accidents cérébraux, il meurt d'épuisement, lucide, sans douleur, sans une plainte. * * * Les obsèques sont célébrées le 2 septembre à Saint-Martin de Tours. Le 6, il est enterré à l'église Notre-Dame de Cléry. Il ne voulait pas être enterré à Saint-Denis aux côtés de ses illustres prédécesseurs. Son tombeau sera détruit par les protestants lors des guerres de religion. L'église de Cléry existe toujours. On peut y voir, aujourd'hui encore, « le crâne massif de Louis XI »…

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BIBLIOGRAPHIE Mémoires de Commynes, Acteurs de l'Histoire, Imprimerie nationale. Louis XI, Paul Murray Kendall, Fayard, 1974. Louis XI, la force et la ruse, Yvan Gobry, Tallandier/Historia, 2000. Louis ...





CHRONOLOGIE 1423 : naissance de Louis XI 1431 : exécution de Jeanne d'Arc 1433 : naissance de Charles le Téméraire 1455 : réhabilitation de Jeanne d'Arc 1461 : avènement de Louis XI 1477 : mort du Téméraire ...



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