Le 23 août 1926, Rudolph Valentino - le plus grand séducteur de l'histoire du cinéma - meurt à la suite d'une opération. À New York, c'est l'émeute. Partout dans le monde, des admiratrices se suicident...
AVEC ce recul qui sied bien en ce temps-là (encore) à la presse française, L'Illustration publie à la fin de l'été 1926 ces lignes édifiantes (...) : « Un cordon d'agents de police s'essaye vainement à contenir une foule forcenée. On joue de part et d'autre des poings et des pieds. Tout à l'heure, il faudra faire intervenir la cavalerie. Il y a des blessés. Des femmes, évanouies, sont transportées à l'ambulance. De quoi s'agit-il ? Un acteur de cinéma est mort d'une pleurésie consécutive à une opération chirurgicale et toute la population de New York prétend défiler dans la chapelle ardente où son corps est exposé ». Le journaliste de L'Illustration y va ensuite de ses considérations morales et philosophiques : « L'âme des foules, c'est dans une grande mesure l'âme des peuples. Le peuple américain est là tout entier, avec sa facilité d'admiration ingénue, ses engouements collectifs et dociles pour tout ce qui peut se targuer d'un record. Car Rudolph Valentino était un recordman du cinéma. C'était le jeune premier qui touchait les plus gros appointements et qui recevait quotidiennement le plus grand nombre de lettres d'amour. Qu'eût été abandonné à un autre ce double avantage : ses obsèques seraient passées inaperçues, sans scènes de désordre ni scandale ». L'honorable confrère ne sait manifestement pas que l'on va se suicider aussi sur le Vieux continent en souvenir du beau Rudolph. En attendant, il est vrai qu'à l'annonce de sa mort, l'Amérique d'abord devint comme folle. Naturellement, le corps embaumé de l'acteur fut exposé et, devant la maison funéraire, certains jours, la police fut obligée de charger à trois reprises, laissant sur le carreau cent vingt blessés et cent cinquante femmes évanouies. L'on notera qu'à l'époque, seuls les chiffres ronds ont voix au chapitre... Mussolini qui vient d'éliminer toutes les oppositions en Italie et qui tient peut-être à rassurer les Etats-Unis, où vit une forte communauté italienne, a délégué une escouade de fascistes en chemises noires pour monter la garde ! Son message au peuple américain se veut à la mesure de l'événement : « Rudolph Valentino a plus contribué à consolider l'amitié traditionnelle des Etats-Unis et de l'Italie que tous nos ambassadeurs et tous nos diplomates réunis ». Bigre ! André Castelot : « Cette immense poularité fut aussi exploitée commercialement : on se mit à vendre à prix d'or des disques que l'on prétendait enregistrés par Valentino ou des chapeaux importés d'Italie. Toutes les affiches de ses fims furent décollées et gardées comme reliques. Des associations et des clubs se créèrent dans le monde entier. On consacrait à Valentino de véritables petits sanctuaires avec photos et souvenirs de tous genres. Le premier club avait été fondé à Hollywood : chaque année, un cortège de pleureuses de l'association - la présidente en tête - allait se recueillir sur sa tombe ».
Tout à l'heure, il faudra faire intervenir la cavalerie
L'objet de ce culte s'appelait en réalité Rodolfo Aphonso Raffaelle Pierre Philibert Guglielmi. Il était né en 1895 à Castellaneta en Italie du Sud. Sa mère - une Parisienne - était née Gabrielle Barbin. Elle avait épousé six ans auparavant un vétérinaire italien du nom de Guglielmi. Le couple avait eu trois enfants, Rodolfo étant le plus jeune et apparemment le plus difficile. La mort prématurée du père semble avoir traumatisé la famille installée à ce moment-là à Gênes. Toujours est-il que l'on retrouve en 1912 Rodolfo à Paris puis en décembre de l'année suivante aux Etats-Unis, dans le Nouveau-Mexique, plus accueillant a priori qu'un État plus... anglo-saxon pour un immigré italien. Agé de dix-huit ans, il fait dans les petits boulots : jardinier, plongeur dans un restaurant grec, aboyeur ensuite à la Bourse de New York, danseur mondain et à l'occasion... cambrioleur. En 1915, il débarque à Hollywood qui était en passe de devenir « la Mecque du cinéma » (dixit Blaise Cendrars). Petit bourg de quelque 700 habitants à la fin du siècle passé, Hollywood avait été choisi par Cécil B. De Mille en 1911 pour y tourner un long métrage ce qui avait eu le don d'attirer de nombreuses sociétés qui pensaient faire fortune dans la production cinématographique. Les dites sociétés, à l'origine, tenaient à braquer l'attention du public non sur les acteurs mais sur... les firmes productrices. Les acteurs jouaient donc anonymement ; au mieux, on les connaissait sous leur surnom. D'ailleurs, à cette époque, ils étaient corvéables à merci : il leur fallait balayer les studios, planter les décors, s'occuper des accessoires. Jusqu'au jour où un acteur connu du nom de Maurice Costello exigea que son nom figure au programme. En 1911, le magazine Motion Pictures World s'en mêla et réclama - avec succès - que les noms des acteurs fussent révélés au public. Il obtint gain de cause et le « star system » put prendre son envol. C'est ainsi que trois ans plus tard, l'émouvante Lilain Gish entra dans la légende du cinéma muet avec « Naissance d'une nation ». L'engouement du public pour ce cinéma muet qui ne devait laisser la place au cinéma parlant qu'à partir de 1929, allait autant à une nouvelle forme de loisir forcément plus populaire par exemple que le théâtre qu'à ses acteurs préférés. Les firmes productrices sont à la recherche de stars qui puissent séduire plus particulièrement le public féminin. Et c'est pourquoi celui que l'on appellera désormais Rudolph Valentino aura sa chance. Spécialiste anglais du cinéma... français, Martin O'Shaughnessy explique le cas de cette « vedette masculine proposée presque exclusivement à un public féminin, un Woman-made man pour tout dire » : « Le phénomène qu'il représente est à lier au rejet des contraintes et à la déstabilisation des rapports de sexe des années folles ».
Jardinier, plongeur, danseur mondain et... cambrioleur
En d'autres termes, la femme américaine accédant - plus rapidement que la femme européenne - à certaines formes d'indépendance, brisait tous les tabous puritains de l'époque, fréquentant « les salons de danse où les danses nouvelles permettaient l'exhibition des corps masculin et féminin les plus scandaleuses. La cible favorite des censeurs à cette époque était ces danseurs rémunérés qui, la plupart du temps, étaient de simples immigrés juifs et italiens ». Revoilà donc Valentino « produit des salons de danse et latin lover par excellence » qui allait donc de son vivant et même après, susciter de violentes polémiques ; car « si le public féminin l'adorait, son rejet par les hommes était notoire. Cette scission du public montrait à la fois l'accession des femmes à une consommation de masse génératrice de désirs et la forte opposition sociale à l'autonomie du désir féminin » (O'Shaugnessy). En termes moins savants mais bien plus poétiques, Valentino lui-même fera observer pour expliquer son succès auprès du public féminin : « Ce n'est pas moi qu'elles aiment mais bien mon personnage... Je sers aux femmes de canevas pour broder leurs rêves ». À quel moment a-t-il tenu ces propos ? Peut-être bien dès le lancement du premier film qui en fera en 1921 une star : « Les quatre cavaliers de l'Apocalypse », film qui générera à lui seul une recette colossale pour l'époque de 4, 5 millions de dollars. Il est vrai que le succès du film tenait énormément à une scène de tango - torride pour l'époque - qui avait été surajoutée au scénario d'origine... La même année, le beau Rudolf tourne le Cheikh et enchaîne par la suite film sur film. Notons plus particulièrement « Blood and Sand » (titre français : « Arènes sanglantes ») en 1922, « Monsieur de Beaucaire » en 1923, « L'aigle noir », en 1924, « Le fils du cheikh » en 1926, année de sa mort. Au passage, « l'amant du monde » trouve le temps de se marier. Pas avec n'importe qui : avec une jeune femme belle, intelligente et talentueuse, Winifred Shaunessy dite Natacha Rambova, décoratrice et metteur en scène. Nous sommes en 1923 et le couple est attendu à Paris pour le 15 août. Le Tout-Paris du spectacle réserve - disent les chroniqueurs de l'époque - « le meilleur accueil » au couple. Monsieur et madame Valentino se sont-ils contentés de consacrer leur séjour en France à la capitale ? A vrai dire - dans l'état actuel de nos connaissances- l'on n'en sait trop rien. Leurs pas ou plutôt la rutilante automobile Voisin devant laquelle ils posent à Paris, auraient pu en effet les porter en Franche-Comté, où la famille de Rudolph s'était installée avant guerre. L'on sait que sa mère - à la déclaration de guerre - était installée à Saint-Vit dans le Doubs avec, au moins, un autre de ses enfants, sa fille Maria. Se dévouant sans compter pour soigner les soldats - malades ou blessés - hospitalisés à Besançon, elle était morte épuisée - peut-être, selon certaines sources, atteinte par une épidémie - rue Pasteur à Besançon le 10 janvier 1918. Elle avait été enterrée dans un premier temps au cimetière des Chaprais dans ce que l'on appelle aujourd'hui un « TNC », un terrain non concédé c'est-à-dire, en fait, la fosse commune. Or le 30 juillet 1924, son corps est exhumé et enterré dans une sépulture individuelle (qui existe toujours).
Je sers aux femmes de canevas pour broder leurs rêves
Il est fort possible que le couple Valentino ait fait le déplacement à Saint-Vit pour rendre visite à la soeur de Rudolph et lui ait - en tout état de cause et avec l'esprit de famille qui caractérise généralement les Italiens - donné les moyens de mettre fin à une situation en tous points préjudiciable à l'image de la star. Quoi qu'il en soit, le couple Valentino rentre aux USA et Rudolph tourne coup sur coup « L'aigle noir » (où il joue un rôle de corsaire), « A sainted Devil » (où l'on se souvient qu'il est italien d'origine) et « Monsieur de Beaucaire » (où Madame Valentino assiste le metteur en scène Sidney Olcott). Pour les Français, ce dernier film est le meilleur de Rudolph, puisqu'il y tient le rôle de Louis-Philippe d'Orléans, duc de Chartres, à l'époque de Louis XV et que les trois cents costumes ont été réalisés à Paris. La fin approche. Déjà passablement surmené, Rudolph Valentino tourne en 1926 « Le fils du cheikh », suite du triomphal « Cheik », réalisé cinq ans auparavant. Il y joue à la fois le rôle du père et celui du fils. Sa partenaire est une actrice hongroise, Vilma Banky qui, la même année, tournera avec un débutant du nom de Gary Cooper. Le 16 juillet 1926, Valentino assiste à New York à la première du « Fils du Cheikh ». C'est un triomphe. Le soir même, il entre en clinique pour un ulcère gastrique, est opéré avec succès mais des complications pulmonaires se déclarent. Elles lui seront fatales. Rudolph Valentino qui craignait tant que « les rides détruisent la pureté de son visage », meurt le 23 août à l'âge de 31 ans. Aux Etats-Unis, les scènes de désespoir se multiplient. Une douzaine de suicides de femmes amoureuses de « l'amant du monde » sont répertoriées par la police. L'Amérique... des femmes est en deuil et les obsèques de la star tourneront à l'hystérie collective. Les hommes, bien entendu, se vengeront de celui qui, pendant sa maladie, recevait dix mille lettres et télégrammes par jour. A l'image du journaliste Beverley Nichols qui écrivit : « Et pourtant, Valentino était plutôt petit, malgré ses talonnettes, il aurait paru malingre sans ses épaules rembourrées et il était puant de prétention ». Un jaloux parmi tant d'autres ?
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