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La Corse enfin française !

Le 15 août 1768, Louis XV proclame la réunion de la Corse au royaume de France. Par le traité de Versailles du 15 mai, Gênes a cédé « provisoirement » ses droits sur une île dont le seul intérêt est d'ordre stratégique...

EN FÉVRIER 1766, l'ancien roi de Pologne Stanislas Leszczynski au - demeurant beau-père de Louis XV - meurt accidentellement : sa robe de chambre s'étant enflammée près de la cheminée de sa chambre. Ce robuste vieillard avait quatre-vingt-neuf ans et il avait reçu en viager en 1738 - en compensation de sa renonciation au trône de Pologne - les duchés de Lorraine et de Bar. Ce règne de près de trente ans sur la Lorraine, permit un rattachement sans bouleversement à la France, les habitants se sentant intégrés depuis longtemps au royaume. Il n'en alla pas de même pour la Corse. Pourquoi la France, qui venait de perdre en 1763 le Canada, Cap-Breton, la vallée de l'Ohio, la rive gauche du Mississipi, la Dominique, Saint-Vincent, Tobago, n'avait gardé de l'Inde que cinq comptoirs (Pondichéry, Chandernagor, Karikal et Yananon) et recouvré les « îles à sucre » (Guadeloupe et Martinique), s'intéressait-elle à la Corse ? L'île ne présentait aucun intérêt économique mais sa situation géographique en faisait - en fait toujours ? - le carrefour d'importantes routes commerciales. L'une des biographes de Louis XV, Catherine Salles, rappelle fort justement que « cet atout stratégique majeur l'a fait convoiter depuis l'Antiquité par les pays qui l'entourent ».

Dix fois conquise, la Corse n'a jamais été soumise

Les Phocéens y avait fondé Alalia vers 560 avant notre ère. L'île était passée sous domination carthaginoise au IV e siècle puis romaine. Mais Rome prit près d'un siècle (259 - 163) pour y imposer un semblant d'autorité et - excédée par des soulèvements répétés - fit de la Corse un lieu de bannissement ; l'un des plus célèbres bannis fut sans conteste le philosophe et homme politique Sénèque, que les intrigues de la sulfureuse Messaline obligèrent à séjourner en Corse de 41 à 49. Par la suite, l'île fut conquise par les Vandales puis par le général byzantin Bélisaire (533), par les Sarrasins enfin (713)avant de passer au XI e siècle sous la souveraineté des papes qui s'en débarrassèrent au bénéfice de Pise en 1098. La souveraineté des Pisans sur l'île fut très tôt contestée par sa principale rivale Gênes qui finit par l'emporter en 1284. Toujours mouvementée, l'histoire de l'île abonde en conflits et en épisodes sanglants. Gilles Perrault dans Le secret du roi les résume en quelques phrases : « Dix fois conquise, la Corse n'a jamais été soumise. Son histoire n'est qu'une perpétuelle rébellion contre des oppressions presque toujours féroces ; les moments de paix et de prospérité ouvrent de trop brèves parenthèses, dans cette succession de malheurs. La France, souvent, servait de recours contre l'oppresseur ». Assez curieusement, Gênes avait confié en 1453 l'administration de la Corse à la Banque de San Giorgio ce qui induisait forcément un certain style d'autorité où l'esprit de lucre l'emportait assez naturellement sur toute autre considération. Finalement, l'emprise de Gênes - au fil des siècles - avait fini par se réduire à la présence de quelques garnisons gênoises dans les ports cependant que l'intérieur de l'île était indépendant. Ce dont à vrai dire tout le monde semblait s'accommoder car, enfin, tout ceci ne semblait guère avoir d'importance. L'historien Jean-François Chiappe, autre biographe de Louis XV et d'origine corse, a consacré quelques paragraphes savoureux à une description de la Corse au XVIIIe siècle. Extraits : « C'était un rocher oublié que nul ne chantait, sinon ses bergers, dont on ne savait trop s'il fallait les considérer comme des pasteurs ou des bandits. Au vrai, ils étaient souvent les deux ; aussi pieux que leurs prêtres, aussi procéduriers que leurs notables, aussi fous d'honneur que leurs gentilshommes, ils pleuraient d'émotion devant les autels et s'entretuaient un peu partout avec un entrain justifié par l'absence de tribunaux équitables ». Position géographique enviable et beauté sans égale en Occident : l'île ne manquait pas d'atouts mais … « le malheur de la Corse procède du fait qu'en sa diversité elle se profile comme un continent en miniature. Luxuriante en un point, désertique en un autre, intimidante sous les neiges éternelles, attrayante dans son été sans fin, démultipliée en une intimité de castes et de clans, elle rêve d'indépendance un peu comme les Arabes parlent d'unité ».

Les révoltes corses avaient pris un tour passablement exotique avec l'arrivée le 12 ou le 14 mars 1736 - les avis des historiens divergent souvent sur la Corse en fonction, peut-être, de leurs sympathies - de Théodore Ley de Rungels, baron de Neuhof, se disant Grand d'Espagne et lord d'Angleterre. Celui-ci débarque à Aleria avec l'intention déterminée de se faire nommer roi de Corse ! Une des multiples descriptions du personnage qui fut, un temps, considéré comme un authentique sauveur par les Corses : « Les Corses découvrent un personnage magnifique, assez turc dans sa robe safran couverte d'une pelisse écarlate rehaussée de noir, un rien espagnol ceignant une épée de Tolède, un peu français tenant une canne à bec de corbin. Comme il est natif de Cologne, il porte moustache en croc. Comme il est gentilhomme, il ne dédaigne pas la perruque poudrée à frimas et surmonte l'ensemble d'un chef d'oeuvre de tricorne. Ce souverain aux traits réguliers, au sourire engageant, est peut-être un fripon, sûrement pas un imbécile ; tel John Law dont il fut l'ami, il apparaît comme un magicien » (Chiappe). Le 25 mars, il est sacré roi de Corse, au milieu des coups de mousquets et des détonations de pétards aux cris de « Vive Théodore Ier ! Vive la Corse ! Vive l'Immaculée Conception ! », puisque que ce jour-là on célébrait l'Annonciation. Son règne va durer deux cents jours ; un règne au cours duquel il « légifère avec sagesse, organise fort bien son armée, bat monnaie, nomme, moyennant mille écus, des chevaliers de l'Ordre de la Délivrance, remplace la taille par une manière d'impôt sur le revenu » (André Castelot). Mais, las, les renforts en hommes et en armes qu'il a promis, n'arrivent pas (et pour cause : ils n'existent que dans son imagination) et Théodore Ier s'en va les quérir en confiant la régence à trois ministres Hyacinthe Paoli, Louis Giafferi et Luc d'Ornano. Il reviendra deux fois, en 1738 et 1743, présentera même le prince-héritier, son fils Frédéric, et finira endetté à Londres, un temps emprisonné puis enterré à l'abbaye de Westminster avec l'épitaphe suivante : « Ici est enterré Théodore Ier, Roi de Corse.

C'était un rocher oublié que personne ne chantait

Le destin grava des leçons sur sa tête vivante. Il lui donna un royaume et lui a refusé du pain ». Théodore était mort en 1756. Or la même année, déroulant le film des amours et désamours franco-corses, des détachements français s'étaient installés à Ajaccio, Calvi et Saint-Florent, histoire de prévenir une éventuelle invasion anglaise. C'était au début de la guerre de Sept ans. Cette installation était possible depuis 1737, année au cours de laquelle le cardinal Fleury avait au nom de Louis XV signé avec la république de Gênes un accord qui allait finalement décider du destin de l'île. Car celui-ci donnait le droit aux Français - moyennant une aide militaire aux Gênois - de tenir garnison dans plusieurs villes côtières. C'est ce principe - amplifié et codifié - qui allait permettre à Choiseul de ficeler le traité du 15 mai 1768. Celui-ci ne stipule pas la vente explicite de l'île à la France. Gilles Perrault : « La France s'engage à pacifier la Corse pour le compte des Gênois, légitimes propriétaires, et la conservera en gage jusqu'au moment où Gênes sera en mesure de lui rembourser ses dettes. Le passif, déjà considérable, devant s'aggraver des dépenses nécessaires à la prochaine intervention, chacun sait parfaitement que le débiteur sera incapable de s'acquitter ». Commentaire de l'historien dont on perçoit clairement les sympathies (et les antipathies...) : « Un peuple se voit condamné à perdre sa liberté par une combine de maquignons ». Mais il y a un problème et celui-ci va mettre à mal cette belle combinazione : c'est que depuis 1755, sous l'impulsion de Pascal Paoli, le fils de l'un des ministres de l'illustre Théodore Ier, la Corse ou du moins l'intérieur de l'île est devenue un véritable État, doté d'une constitution qui instaure une séparation des pouvoirs, frappe monnaie, a son armée, sa flotte qui arbore pour pavillon le drapeau à la tête de maure. Cet État a une capitale - Corte, plus facile à défendre que Bastia ou Ajaccio - et une université.

Il réservait son scepticisme à l'exportation

Les esprits les plus éclairés du siècle correspondent avec Paoli. Rousseau met en chantier à sa demande un projet de constitution et Voltaire dit du Corse : « L'Europe le regarda comme le législateur et le vengeur de sa patrie ». Antoine-Marie Graziani, biographe de Paoli, peut écrire sans risque d'être démenti que « de Catherine de Russie à Frédéric II, l'Europe des Lumières communia dans l'admiration (de Paoli)». Qu'il ait été plutôt législateur démocrate ou despote éclairé n'a en fait - avec le recul - aucune importance. Même Chiappe qui ne lui est guère favorable, le crédite d'une série de qualificatifs aimables : « gentilhomme affable, esprit orné, bon administrateur, militaire instruit, talent oratoire (...) ». Avec tout de même cette rosserie : « Il appartenait au siècle des Lumières, mais, plus ou moins en charge d'une contrée catholique, réservait son scepticisme à l'exportation ». Quoi qu'il en soit, c'est cet homme - connu, respecté, admiré à travers toute l'Europe - qui apprend au lendemain du 15 août 1768 la vente de la Corse par Gênes. Et qui s'écrie : « Jamais, peuple n'a essuyé un outrage aussi sanglant. On ne sait trop ce que l'on doit détester le plus, du gouvernement qui nous vend ou de celui qui nous achète ! ». Louis XV et Choiseul pensent régler la question corse à l'aide de quelques régiments, une simple promenade militaire en somme. Le 15 août, le roi a prévenu ; il espère que « cette nation - la nation corse - ne le mettra pas dans le cas de la traiter comme des sujets rebelles, et ne perpétuera pas dans l'isle de Corse des troubles qui ne pourroient être que destructifs pour un peuple que nous avons adopté avec complaisance au nombre de nos sujets ». La « promenade militaire » commence par une victoire française au cap Corse bientôt suivie - le 10 octobre 1768 - de la reddition de la garnison française de Borgo. Alternance de revers et de succès : pour en finir, Louis XV envoie le comte de Vaux et vingt-cinq mille hommes parmi lesquels il y a « des gens très bien et des gens moins bien » tels que Mirabeau, Lauzun et Dumouriez dont on entendra beaucoup parler par la suite. Le 9 mai 1769, au bord du Golo, à Ponte-Nuovo, l'artillerie de Gribeauval foudroient les milices de Paoli qui - comme Théodore Ier - s'exile à Londres. Il reviendra en 1790 grâce à la Révolution, sera gouverneur et commandant de la garde nationale avant - brouillé avec la Convention - de s'allier avec les Anglais, de fonder avec eux un éphémère royaume anglo-corse (1794 - 1796), et de... repartir en exil définitif à Londres, où il décèdera en 1807. Sa dépouille ne sera inhumée dans sa maison natale à Morasaglia qu'en 1889. Celle de Napoléon, né le 15 août 1769, un an - jour pour jour - après la proclamation de Louis XV, était elle revenue à Paris dès 1840.

La bataille de Ponte-Nuovo, au bord du Golo, remportée par les Français, entraîne l'exil de Paoli.

DR

Edouard Boeglin

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La bataille de Ponte-Nuovo, au bord du Golo, remportée par les Français, entraîne l'exil de Paoli.
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CHRONOLOGIE 1077 début de l'occupation pisane 1347 Gênes maîtresse de toute la Corse 1453 Cession à la Banque de San Giorgio 1736 Théodore Ier 1738 - 1741 Première intervention française 1768 Traité ...





BIBLIOGRAPHIE Pascal Paoli, père de la patrie corse, Antoine-Marie Graziani, Tallandier, 2002 Louis XV, Jean-François Chiappe, Perrin, 1996 Histoire de la Corse, Pierre Antonetti, Robert Laffont, 1973 ...



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