Le 1er août 1914, la mobilisation générale avait été décrétée, l'Allemagne ayant déclaré la guerre à la Russie. Mais, affirmait le gouvernement, la mobilisation ce n'était pas la guerre. Le 3 août, l'Allemagne déclare la guerre à la France...
LE DRAME s'était noué à Sarajevo le 28 juin 1914 mais rares avaient été les hommes politiques français à en prendre immédiatement conscience à l'exception notoire de Clemenceau. Et les Français encore moins. Exemples. Ce jour-là, Poincaré, président de la République, lorrain d'origine, républicain modéré mais non modérément républicain, réputé ferme et lucide, est à Longchamp. Ce n'est pas qu'il aime particulièrement les courses de chevaux bien au contraire mais il y a des obligations auxquelles la fonction présidentielle ne saurait se dérober. Bref, il s'ennuie prodigieusement. Subitement, un attaché de son cabinet - haut de forme,jaquette et souliers vernis - se précipite vers la loge présidentielle, se penche vers le président. Celui-ci sursaute : « Vous êtes sûr ? ». L'autre : « Très sûr,monsieur le Président ». Quelques instants plus tard, une rumeur court dans la foule : « On a assassiné l'archiduc héritier d'Autriche ». « Comment s'appelait-il déjà ?» « Oh ! un nom comme Rodolphe ou Ferdinand » « Qui l'a tué ? » « On ne sait pas » « Où ?» « Du côté de la Serbie » « De la Serbie ! » « Il paraît » Il s'appelait François-Ferdinand, était réputé libéral et partisan - au sein de l'empire austro-hongrois - de l'émancipation progressive des Slaves du Sud. Son assassinat signifiait que les extrémistes cherchaient la sécession des Serbes de Bosnie, leur rattachement à la Serbie et l'explosion de l'empire. Quoi qu'il en soit, l'assassinat ne troubla pas Poincaré au point de lui faire annuler le voyage qu'il devait effectuer en Russie avec Viviani, le président du Conseil - Premier ministre de l'époque - en juillet. La réaction de Clemenceau fut d'une autre nature.
Si tout cela est vrai,c'est la guerre
En cette fin d'après-midi, il rentre sur Paris avec l'écrivain Gustave Geoffroy. Ils se rendent au bureau de L'Homme libre, le journal de Clemenceau. Les boulevards sont noirs de monde ; l'on s'arrache les numéros de La Presse, de L'Intransigeant... Malgré la rumeur de la foule, on entend le mot « attentat ». Clemenceau : « On aurait assassiné Poincaré ? Ce n'est pas possible ! ».Il fait arrêter le chauffeur, Geoffroy s'en va chercher un journal,le tend à Clemenceau qui le parcourt rapidement et dit : « Si tout cela est vrai,c'est la guerre ». Le 15 juillet, au lendemain d'une « très belle revue » à Longchamp, où l'armée française a défilé « sous un ciel pur », Poincaré monte dans le train présidentiel avec Viviani qui l'accompagne en Russie ! La direction du gouvernement - en ces temps incertains - est confiée en fait au garde des Sceaux qui assure l'intérim aux Affaires étrangères, un nommé Bienvenu-Martin. Commentaires : « Ce serait à éclater de rire,si ce n'était pas si douloureux » (l'écrivain Maurice Donnay). « Ce brave Bienvenu-Martin vint, avec assez d'indifférence, passer trois quarts d'heure par jour au Ministère. Les souris dansaient (... )». C'est lui qui reçut par la suite l'ultimatum de l'Allemagne transmis par l'ambassadeur M.de Schoen et eut la réaction décrite par Jacques Bainville, historien et journaliste (par ailleurs très inspiré par les thèses de l'Action française royaliste mais… tout de même) : « Un petit avoué de province, ancien garde des sceaux, du nom de Bienvenu-Martin, qui faisait l'intérim des Affaires étrangères en l'absence de Viviani, avait si peu compris la démarche comminatoire de M. de Schoen, ambassadeur d'Allemagne, qu'il remerciait " M. Le Baron de son aimable visite". Il avait fallu que que le spirituel Philippe Berthelot, qui assistait le vieillard effaré, lui poussât le coude pour l'avertir de l'erreur, lui faire comprendre que M.de Schoen était aimable comme une patrouille de uhlans(...) ». Voilà donc Bienvenu-Martin aux affaires et Poincaré en croisière qui note le 18 juillet dans son journal : « Temps divin ; traversée enchanteresse. Je lis sur le pont. Je visite toutes les parties du cuirassé. Je cause avec les officiers, avec les maîtres-timoniers, mécaniciens, canonniers, avec les hommes d'équipage (...).Je les remercie tous de leurs renseignements et, pour les récompenser de leur obligeance, je leur fais, de temps en temps, donner double ration ». Du 20 au 23 juillet, Poincaré et Viviani sont en Russie, rencontrent le tsar Nicolas II auquel le président confirme que la France exécutera « toutes les obligations imposées par l'Alliance », sachant que « la Russie et la France ont le même idéal de paix dans la force,l'honneur et la dignité ». A vrai dire, le président continue surtout de se passionner pour « l'affaire de Mme Caillaux »; celle-ci avait proprement révolvérisé Calmette, le directeur du Figaro à l'origine d'une violente campagne contre son mari, homme politique influent de la IIIe République et son procès avait commencé le 20 juillet à Paris. Après les rencontres de Saint Petersbourg, il faut rentrer. Abel Ferry, neveu de Jules et sous-secrétaire d'Etat aux Affaires étrnagères, raconte : « Brusquement, deux heures après que Viviani et Poincaré eurent quitté Cronstadt et pendant qu'ils étaient en mer, voici que le comte Szecsen (de Temerin, ambassadeur d'Autriche-Hongrie à Paris) apporta à Bienvenu - Martin, le vendredi matin 24 juillet, 18 heures après qu'elle eût été remise à Belgrade, la note dont Sir Edward Grey (ministre des Affaires étrangères de Grande-Bretagne) put dire que jamais document plus effroyable n'avait existé dans l'histoire ».
M.de Schoen était aimable comme une patrouille de uhlans
Il s'agissait de l'ultimatun de l'Autriche-Hongrie à la Serbie. Les Autrichiens, bien renseignés sur l'horaire du voyage de Poincaré, avaient choisi leur moment... Abel Ferry toujours : « Puis ce fut la visite de M.de Schoen menaçante et douceureuse.Voici que le fantôme de la guerre se mit à courir, au ras de terre. La guerre, on n'y croyait pas, on n'y pensait pas, on la formulait dans son inconscient ». Clemenceau commente la visite de l'ambassadeur allemand : « Quand M.de Schoen offre sa collaboration à M.Bienvenu-Martin pour chercher une transaction, j'ai bien peur qu'il ne se moque de nous un peu lourdement. L'idée de nous inviter à calmer la Russie est assez réjouissante. Bienvenu-Martin a fort bien répondu qu'il préférerait voir d'abord l'Allemagne adresser à Vienne ses propres conseils d'apaisement ». Le 28 juillet bien que la Serbie ait accepté toutes les clauses de l'ultimatun, à un point près, l'Autriche-Hongrie lui déclare la guerre. Le 29, Poincaré et Viviani débarquent à Dunkerque. Abel Ferry : « Viviani était frais, reposé et salé par son voyage en mer. A leur débarquement à Dunkerque, ni Viviani, ni Poincaré ne voulaient croire à la guerre ». Par la suite, Poincaré raconta que dans le wagon qui le ramenait sur Paris, un de ses interlocuteurs, énervé, lui avait dit : « Nous en avons assez ! C'est toujours à recommencer ! Mieux vaut en finir une bonne fois ». Le président le calme : « Ne parlez pas ainsi,de grâce. Il faut tout faire encore pour éviter la guerre ». Mais en aparté, il confie à Renoult, ministre des Travaux publics : « Non, ça ne peut pas s'arranger ». Le 31 juillet, la Russie et l'Autriche décrètent la mobilisation générale. Et l'Allemagne adresse un ultimatum à la Russie pour lui intimer l'ordre d'arrêter la mobilisation sous 12 heures, et à la France pour exiger d'elle la neutralité en cas de conflit germano-russe. Berlin avait prévu - mais on ne l'apprit que par la suite - en cas de réponse favorable, de demander à la France comme gages de neutralité... Toul, Verdun et Belfort ! Le même soir, alors que se déroule l'un des nombreux et interminables conseils des ministres, Jaurès - partisan de la paix à tout prix - est assassiné. Trois heures auparavant, il était venu voir Abel Ferry avec une délégation : « Vous êtes les victimes d'Iswolsky (ambassadeur de Russie à Paris) et d'une intrigue russe ; nous allons vous dénoncer, ministres à la tête légère, dussions-nous être fusillés ». Ferry commente : « C'était la thèse que l'Allemagne soutenait à Londres ». Clemenceau va saluer la dépouille du tribun socialiste.Il assistera même à ses obsèques. Mais son hommage tranchera avec l'émotion générale : « Le tort de Jaurès fut de prêcher la fraternité des peuples et d'avoir une si grande foi en cette grande idée qu'elle ne fût même pas découragée par l'évidente brutalité des faits ». L'un des nombreux biographes du « Tigre », Pierre Guiral, cite deux jugements que portera Clemenceau sur Jaurès après la guerre : « Si nous l'avions eu pendant la guerre, nous étions perdus » (...). Le meurtre de Jaurès... Si Jaurès n'avait pas été tué, je serais peut-être arrivé au pouvoir ; mais ce dont je suis sûr, c'est que je n'y serai pas resté ! J'étais debout et je criais aux Français « Je fais la guerre!». Lui se serait traîné à genoux sanglotant : "Faisons la paix!". Le monstre ! En une séance il m'aurait renversé ! Voilà de quoi,mes amis, dépend le sort d'une nation : d'un assassin... ». Ce n'était pas l'avis de Poincaré : « Nul doute que son patriotisme et sa générosité d'âme n'eussent fait de lui, en cas de guerre (...) le collaborateur précieux d'un cabinet de défense nationale ».
Voilà de quoi dépend le sort d'une nation : d'un assassin
Le 1er août, la mobilisation générale était décrétée : l'Allemagne venait de déclarer la guerre à la Russie. Poincaré, dans un Appel à la Nation française avait tenu à préciser : « La mobilisation n'est pas la guerre. Dans les circonstances présentes, elle apparaît, au contraire, comme le meilleur moyen d'assurer la paix dans l'honneur. Fort de son ardent désir d'aboutir à une solution pacifique de la crise, le gouvernement continuera ses efforts diplomatiques et il espère encore réussir ». Le 2 août,les troupes allemandes occupent le Luxembourg et Berlin lance un ultimatum à la Belgique. Le 3, M.de Schoen vient demander ses passeports à Viviani. Depuis plusieurs heures, l'armée allemande a pénétré sur le territoire de la République. L'Allemagne a bien déclaré la guerre à la France. Le 4, Viviani vient lire le message de Poincaré aux assemblées : « Messieurs, la France vient d'être l'objet d'une agression brutale et préméditée (...). Avant qu'une déclaration de guerre nous eût encore été adressée (...), notre territoire a été violé (...). Dans la guerre qui s'engage, la France aura pour elle le droit, dont les peuples, non plus que les individus, ne sauraient impunément méconnaître l'éternelle puissance morale. Elle sera héroïquement défendue par tous ses fils, dont rien ne brisera devant l'ennemi l'union sacrée et qui sont aujourd'hui fraternellement assemblés dans une même indignation contre l'agresseur et dans une même foi patriotique ». De son côté, Clemenceau se lance à corps perdu dans le combat qu'il avait annoncé avant tout le monde : « Je savais que cette guerre viendrait. Je l'ai annoncée mille fois. J'ai averti tous mes concitoyens. Je croyais ne pas la voir et je m'en allais content de ne pas la voir... ». On peut lire cette phrase dans L'Homme enchaîné du 23 juillet 1917. Quatre mois plus tard, Poincaré est contraint le 17 novembre - compte d'une situation dramatique - de demander au « Tigre » de former le gouvernement…
Le chef de l'État entouré de ses ministres. Viviani est en haut à gauche. Bienvenu- Martin est dans le coin en bas à droite.
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