Pour mettre fin à la Révolution, il fallait d'abord éliminer Robespierre. Une coalition hétéroclite s'y employa. Et - arrêté le 9 Thermidor de l'an II de la République (27 juillet 1794) - l'Incorruptible fut guillotiné le lendemain.
COMMENÇONS par la fin ou si l'on préfère par les conséquences de la chute de Robespierre.Un historien aussi peu favorable à Robespierre que Louis Saurel les énumère à la fin de son ouvrage intitulé « Le jour où finit la Terreur ». En bref, « retour au pouvoir de la bourgeoisie d'affaires (...), fin de la Répu- blique démocratique et égalitaire (...), au suffrage universel succédera un suffrage censitaire qui exclura les plus pauvres ». Au plan économique « l'industrie et le commerce sont bientôt affranchis de la surveillance de l'Etat. D'où hausse des prix, développement de la spéculation et misère croissante des masses ». Au plan politique, « résurrection du parti royaliste » et intervention croissante de l'armée dans les affaires du pays. En 1799, coup d'Etat avec, entre autres,un certain général Bonaparte. On connaît la suite. Observons donc que la chute de l'Incorruptible (qui méritait bien son surnom) a bien été productive pour certains et dramatique pour d'autres. Pourtant Robespierre n'a exercé un réel pouvoir de décision qu'une année durant ; un pouvoir qu'il partageait avec ses onze collègues du Comité de Salut public. Il y est élu le 27 juillet 1793. Un an après, jour pour jour, il est arrêté et guillotiné le lendemain. Il avait 36 ans. Le 9 Thermidor sera d'ailleurs fêté quelque temps comme une victoire de la liberté... Entre son accession au Comité de Salut public - l'un des comités qui constituent l'exécutif de la Ière République mais non le seul, loin s'en faut - et son arrestation par les troupes de la Convention - l'assemblée législative élue qui renouvèle chaque mois sa confiance au dit comité - que s'est-il passé ? Il est de bon ton d'attribuer aujourd'hui à Robespierre l'entière responsabilité de la « Terreur », de le suspecter d'avoir voulu établir ou d'avoir établi une véritable dictature. Ces reproches ne tiennent pas : Robespierre réprouva les massacres perpétrés par Carrier à Nantes et par Fouché à Lyon. Ce dernier ne le lui pardonna pas et c'est pourquoi il fut l'un des artisans de sa chute. Quant à sa dictature … à douze au sein d'un comité, avec renouvèlement mensuel de la confiance de l'assemblée,on croit rêver. En revanche, on oublie généralement que « de son vivant,Robespierre a été aimé du peuple de France comme aucun chef politique,aucun gouvernement de son temps. Napoléon vivant fascina par plus de gloire mais n'obtient pas autant de tendresse », (Jean Massin dixit). Ce jeune avocat né à Arras en 1758, élu par le Tiers aux Etats généraux, se fit connaître d'entrée par ses discours ardemment démocrates. Mirabeau, qui s'y connaissait en hommes et en talents, le jugea d'entrée : « Il ira loin. Il croit tout ce qu'il dit ». En tous les cas, républicain à partir de 1792, il s'élève contre ceux qui poussent à la guerre et scelle le sort de Louis XVI par cette simple phrase : « Louis doit mourir parce qu'il faut que la patrie vive ! ». Quant au sens qu'il entend donner à la Révolution, il est limpide : « Une révolution qui n'a pas pour but d'améliorer profondément le sort du peuple, n'est qu'un crime remplaçant un autre crime ». Le club des Jacobins est l'un des principaux lieux d'influence des débuts de la Révolution. Près de quatre cents sociétés populaires à travers la France y sont affiliées. Robespierre en devient, après la fuite du roi à Varennes et le départ des éléments les plus modérés du club, l'un des principaux animateurs. Ensuite, s'il est triomphalement élu à la présidence du club des Jacobins puis de la Convention, c'est qu'il y a nécessité d'hommes forts dans un moment difficile. La France est envahie, l'Ouest est insurgé. Au plan intérieur,les Enragés puis les Hébertistes conspirent.
Les Indulgents, groupés autour de Danton - autre grande figure de la Révolution - attaquent le gouvernement révolutionnaire et demandent la libération inconditionnelle de tous les suspects emprisonnés. A deux jours d'intervalle, les Hébertistes et les Indulgents sont arrêtés et leurs principaux meneurs guillotinés à la fin du mois de mars 1794.
Aimé du peuple de France comme aucun chef politique de son temps.
Pendant ce temps, sous l'impulsion du Comité de Salut public, les succès militaires se substituent aux revers. Robespierre n'a pas voulu la guerre mais il aura été avec Saint-Just et Carnot l'un de ceux qui permirent le retournement de situation. A partir de ce moment,l es hommes du « Marais » - cette masse flottante, indécise et... majoritaire de la Convention, appelée aussi le « Ventre » - peuvent estimer à juste titre qu'il n'y a plus lieu de souffrir une continuation de la « Terreur »,ce système de gouvernement décrété à un moment où la patrie était en danger. Commentaire contemporain : « Jean Poperen (l'historien) a remarquablement analysé la profondeur du fossé entre la bourgeoisie qui veut la fin de la Terreur dangereuse pour elle, et la continuation de la guerre dont elle profite (surtout quand elle est victorieuse) et Robespierre qui souhaite la paix pour se consacrer à l'approfondissement de la Révolution dans le sens de la démocratie sociale ce qui ne se fera pas sans rigueur » (Stéphane Denis). Il est vrai que Robespierre cultive aux yeux de nombre de conventionnels un certain nombre de défauts capitaux : il est incorruptible (et le surnom restera dans l'histoire, preuve récurrente qu'il s'agit d'une qualité rare en terme de pouvoir), il est vertueux,il est hostile à l'athéisme. Ce qui l'amènera à tenter d'établir - référence oblige à son maître à penser Rousseau - un culte de la Nature et de l'Etre suprême le 7 mai 1794. Quelques jours plus tard, le 4 juin (le 16 Prairial républicain), il est élu président de la Convention par 216 voix sur 220. Ce sont ces mêmes voix qui le décréteront d'arrestation sept semaines plus tard. Curieuse dictature décidément. Quoi qu'il en soit, quatre jours après cette élection triomphale, revenant de la première fête donnée en l'honneur de l'Etre suprême, il rentre chez ses logeurs et amis, les Duplay, et leur confie : « Vous ne me verrez plus longtemps ».
Louis doit mourir parce qu'il faut que la patrie vive !
Robespierre est épuisé ; il n'est pas le seul. Les membres du Comité de Salut public, ces hommes qui en 1793-1794 ont sauvé la France de l'invasion étrangère, vivent sur les nerfs. Ils se sont tués à la tâche. Un journaliste observe Robespierre : « Il crispait souvent les mains,comme par une espèce de contraction de nerfs ; le même mouvement se faisait sentir dans les épaules et dans son col qu'il agitait convulsivement à droite et à gauche … un clignement fréquent des yeux semblait la suite de cette agitation convulsive ». L'homme se met alors à porter des lunettes sombres. Au Comité de Salut public, les discussions sont de plus en plus tendues entre ces hommes généralement jeunes mais exténués, entre Carnot et Robespierre ou Saint-Just, entre Billaud-Varenne et l'Incorruptible. Carnot se situe dans la mouvance modérée, proche du Marais, dite de droite. Billaud-Varenne dans celle de l'extrême-gauche dite des « Terroristes », celle qui veut aller jusqu'au bout de la logique de la « Terreur ». Les contours de cette coalition antirobespierriste contre nature se dessinent.Car contre Robespierre, il y aura tout et son contraire, des contre-révolutionnaires et les révolutionnaires-terroristes les plus acharnés, des anciens hébertistes athées et des adversaires du dirigisme économique qui empêche les bonnes affaires et les spéculations. La conspiration a tout loisir de se développer : Robespierre qui, le 28 juin (10 Messidor), vient de se faire traiter de dictateur en Comité de Salut public, claque la porte pour ne revenir que près d'un mois plus tard, le 21 juillet. Le 26 juillet (8 Thermidor), il réapparaît également à la Convention, monte à la tribune, se justifie, proteste contre les calomnies, attaque et … tient des propos prémonitoires : « Laissez flotter un moment les rênes de la révolution : vous verrez le despotisme militaire s'en emparer et le chef des factions renverser la représentation nationale avilie ». Dix ans après,Bonaparte sera empereur et son règne sera bien plus sanglant que ne l'aura été la Terreur... Robespierre encore : « La révolution française est la première qui ait été fondée sur la théorie des droits de l'humanité et sur les principes de la justice. Les autres révolutions n'exigeaient que de l'ambition ; la nôtre impose des vertus ». Robespierre enfin : « Que peut-on objecter à un homme qui a raison et qui sait mourir pour son pays ? Je suis fait pour combattre le crime,non pour le gouverner. Le temps n'est point arrivé où les hommes de bien peuvent servir impunément la patrie ; les défenseurs de la liberté ne seront que des proscrits tant que la horde des fripons dominera ». Une fin de discours en forme de testament. Qu'advient-il alors ? La Convention subjuguée vote l'impression du discours ! Robespierriste convaincu, l'historien Michel Vovelle observe néanmoins : « Il dénonce le Comité de sûreté générale, accusé des excès de la Terreur, puis Carnot, et même Barère, enfin Cambon, gestionnaire des finances. Il accuse trop et trop peu ; en laissant planer le glaive de la vengeance nationale sur les députés corrompus et les anciens terroristes, il se refuse à les désigner nommément. Il cimente l'union de tous ceux qui peuvent craindre à quelque titre ». Bref,son discours est ensuite violemment contesté et la Convention décide finalement de ne pas le faire imprimer. Discours-testament que Robespierre, le soir même, va faire applaudir au club des Jacobins, le cénacle des fidèles d'entre les fidèles. Pendant ce temps, la conspiration qui a trouvé en Fouché un bras et surtout un cerveau, peaufine la mise à mort.
La mort est le commencement de l'immortalité
Le 9 Thermidor, la Convention empêche Saint-Just et Robespierre de parler. L'acte d'accusation est dressé par Billaud-Varenne et la Convention décrète - à l'unanimité (!) - l'arrestation de Robespierre et de ses amis. Arrêtés par les gendarmes, ils sont d'autant plus facilement libérés par leurs partisans de la Commune de Paris qu'à la prison du Luxembourg,on a refusé de les incarcérer. Et Robespierre est conduit à l'Hôtel-de-ville aux cris de « Vive la République ! Vive Robespierre ! ». Alors, à 20 heures, la Convention décrète les Robespierristes hors-la-loi ce qui permettra de se dispenser de l'ébauche même d'un procès. Ensuite,tout va aller très vite.Robespierre se refuse à signer un appel au soulèvement. A 2 heures du matin, alors que les partisans de l'Incorruptible se sont dispersés faute de directives, les gendarmes obéissant aux ordres de Barras, compétent et corrompu notoire, arrêtent les hors-la-loi. Robespierre - tentative de suicide ou coup de feu du gendarme Merda - a la mâchoire fracassée et souffre terriblement. Le 10 Thermidor en fin d'après-midi, ils sont 19 à être guillotinés. Pour certains d'entre eux - le frère de Robespierre et Couthon - ce sont des mourants que l'on guillotine et l'Incorruptible ne vaut guère mieux. Le lendemain, 71 partisans de Robespierre suivent le même chemin. Barras, triomphant, peut annoncer le lendemain : « Paris est calme ». Ainsi se terminait « l'expérience la plus audacieuse de la Révolution démocratique » car « son ressort enfin brisé, la révolution était finie » (Albert Soboul). Mais pour Robespierre, « la postérité allait justifier sa propre formule : la mort est le commencement de l'immortalité » (Stéphane Denis).











