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Le schisme d'Orient

Envoyé du pape alsacien Léon IX, le cardinal Humbert dépose le 16 juillet 1054, sur l'autel de Sainte-Sophie à Constantinople, une bulle d'excommunication à l'encontre du patriarche Michel Cérulaire. L'unité chrétienne n'existe plus.

SELON L'HISTORIEN des religions Jean Delumeau, « il y a aujourd'hui dans le monde 1 500 000 000 de chrétiens, dont au moins 200 millions d'orthodoxes (...) Les orthodoxes assurent que leur foi est conforme à la doctrine chrétienne la plus authentique. Le terme a été employé avant que n'advienne, en 1054, la séparation religieuse avec l'Eglise de Rome. Cette rupture intervint-elle de manière inopinée, brutale, imprévue ? Ou fut-elle - au contraire - le fruit d'une mésentente multiséculaire entre Rome et Byzance, entre « Grecs»» et « Latins », entre Orientaux et Occidentaux et ce un millénaire environ après les débuts du christianisme ? Allons rapidement à l'essentiel. Après avoir été longtemps persécutés, les chrétiens bénéficient en 313 des effets de l'édit de Milan, la « Paix de l'Eglise » voulue par l'empereur Constantin. L'organisation religieuse de l'Empire romain voit se détacher trois évêques appelés plus tard patriarches - mot qui signifiait à l'origine « chef de lignée » - qui siègent à l'origine à Rome, Alexandrie et Antioche. Celui de Rome pouvait s'attribuer une forme de prééminence dans la mesure où - selon l'histoire plus ou moins légendaire des origines de la chrétienté - les apôtres Pierre et Paul y étaient morts. Par ailleurs, Rome était la capitale de l'empire. Mais en 330, Constantin avait transféré la capitale à Byzance, rebaptisée Constantinople et aspirant à être la « Nouvelle Rome ». Un patriarcat y avait été tout naturellement érigé. Par la suite, un autre fut créé également à Jérusalem. Le patriarche de Rome - le pape - revendiquait effectivement une prééminence que les quatre autres ne lui contestaient pas formellement, tout en se considérant comme autonomes par rapport à lui, se contentant généralement (mais pas toujours) de l'informer de leur accession à la dignité de patriarche. La compétition entre Rome et Constantinople prit un tour nouveau suite aux conquêtes musulmanes aux dépens de l'Empire byzantin : les patriarches d'Antioche, Alexandrie et Jérusalem furent désormais à la merci du premier émir venu... Le tête-à-tête entre les deux pôles de la chrétienté devait, des siècles durant, se nourrir de multiples désaccords dont il reste encore des séquelles de nos jours. Exemples : il y a des différends liturgiques autour du pain azyme, de l'âge du baptême, de la longueur de la barbe ; il y a surtout le différend théologique dit du « Filioque » qui trouvait son origine dans une décision d'un concile tenu à Constantinople en 381. Celui-ci avait promulgué le « Symbole de Nicée » et affirmé la divinité de l'Esprit Saint « qui n'est pas engendré mais qui procède du Père»; « le dogme de la Trinité (trouvant) là sa formulation fondamentale ». Or, par la suite, à Rome, l'on adopta dans des circonstances mal connues une version comportant un additif de taille - l'expression « Filioque » - qui signifiait que le Saint-Esprit procède du Père « et du Fils ». Constantinople s'opposa à l'ajout et au milieu du IXe siècle, son patriarche Photius le déclara hérétique. D'une manière générale, « la mésentente n'a cessé de croître au Moyen Age entre « Grecs » et « Latins », entre Orientaux et Occidentaux. Cette incompréhension, explicable par des différences de culture, de mentalités et de traditions prit un tour passionnel (... )».

Les orthodoxes assurent que leur foi est conforme à la doctrine chrétienne la plus authentique

L'avènement aux patriarcats de Constantinople et de Rome de deux personnalités fortes contribua à exacerber les passions. Dans la « Nouvelle Rome », c'est Michel Cérulaire («Kéroularios » pour les Grecs) qui en mars 1043 remplace le patriarche Alexis le Studite. Celui-ci, niant la primauté romaine, avait cessé toute relation avec Rome. D'ailleurs, le concile oecuménique de Chalcédoine en 451 n'avait-il pas accordé une égalité de rang avec le pape ? Dans un autre domaine, Alexis avait fait montre de moins d'indépendance par rapport à l'empereur byzantin, le Basileus, lequel cumulait pouvoir temporel et pouvoir religieux. Cérulaire semble avoir été un personnage hors normes. Daniel-Rops, qui lui attribue l'essentiel de la responsabilité du schisme, en trace un portrait saisissant : « Personnalité étrange, peu attirante mais singulière que celle de ce patricien dont la jeunesse ne s'était occupée que de politique (...) et qui, converti, devenu moine, ne laissa plus voir de lui que l'image d'un ascète inflexible et d'un théologien passionné. » Par ailleurs « abrupt et subtil tout ensemble, sachant se draper dans une raideur de pierre (...) capable de toutes les patiences, de toutes les astuces et de toutes les perfidies », toujours selon Daniel-Rops. L'historien Jacques Brosse rappelle pour sa part que « le patriarche était un adepte convaincu des sciences occultes (...) qu'il se conduisait comme un dieu marchant à travers le ciel, il suffisait qu'il parle pour qu'on tremble, qu'il fronce le sourcil pour qu'on tombe anéanti ». Ce redoutable personnage « entendait traiter d'égal à égal avec l'empereur (de Byzance) lui-même et ne pouvait accepter la primauté romaine ». Selon C. Diehl dans Le Monde oriental, « il saisit la première occasion qui s'offrit de recommencer contre Rome la lutte mal apaisée depuis le IXe siècle, ou plutôt il provoqua cette occasion ». C'est Léon IX qui lui en fournit l'occasion. Elu pape en 1048, l'évêque de Toul, Bruno d'Eguisheim ou de Dagsbourg (selon que l'on soit alsacien ou lorrain), avait entamé une énergique réforme de l'Eglise romaine. Et comme le sud de l'Italie est ravagé par les Normands, il fait alliance en 1052 avec les Byzantins pour les en chasser. Alors tout va bien ? Non et ce pour plusieurs raisons. D'abord parce que l'action est mal combinée. Sans attendre le retour de Léon IX, parti lever une armée de renfort en Allemagne, l'armée byzantine attaque les Normands et se fait battre à trois reprises. Les troupes pontificales sont quant à elles écrasées le 17 juin 1053, le pape Léon IX est fait prisonnier et emmené à Bénévent où - retenons bien la date - il meurt le 19 avril 1054. Or c'est en son nom que - trois mois plus tard - son envoyé, le cardinal évêque Humbert, va excommunier le patriarche de Contantinople Michel Cérulaire... Ce dernier n'avait pas approuvé l'alliance entre Rome et Constantinople. Dès septembre 1053, il lança son offensive contre la primauté romaine, une véritable offensive de rupture.

Personnalité étrange, peu attirante mais singulière... capable de toutes les perfidies

Par le truchement de deux textes directement inspirés par le patriarche de Constantinople - un courrier entre évêques et un traité pamphlétaire rédigé par le moine Nicolas Stotathos - furent dénoncées en vrac toutes les erreurs de l'Eglise romaine. Rops : « Erreurs monstrueuses, qu'on en juge ! Les Occidentaux communient avec du pain azyme, non levé, pain mort, matière sans vie, imitation dégoûtante d'usages israélites ! Ils mangent des viandes non saignées : grave infraction aux préceptes bibliques ! Ils jeûnent parfois le samedi : de toute évidence, c'est le sabbat qu'ils observent. Ils suppriment "l'Alleluia" en carême : affreux manquement aux traditions ! Enfin, leurs prêtres ne portent pas la barbe, ce qui est sans discussion, indécent!». Commence alors « une correspondance active » entre le pape, l'empereur et le patriarche. Par une réponse de Léon IX à ce dernier, l'on sait que Michel Cérulaire exigeait l'égalité complète entre lui et le pape lequel, il est vrai, s'obstinait à le traiter de « néophyte ». Dès lors, chacun va y mettre du sien pour que s'accomplise l'irréparable. Le patriarche d'abord, qui d'autorité ferme les églises de rite latin de Constantinople. Son mandataire - histoire de frapper les imaginations - foule aux pieds des hosties consacrées, en public, bien entendu. Léon IX ensuite, qui dépêche à Constantinople une délégation de trois évêques conduite par le cardinal Humbert de Moyenmoutier sur lequel tous les historiens - même les mieux intentionnés à l'égard de la papauté - portent des jugements... panachés. « Prélat aussi arrogant qu'intransigeant » pour Jacques Brosse ; « homme de grande intelligence, de caractère ferme » pour Daniel-Rops qui cependant estime qu'il « ne fut peut-être pas très habile, de la part de Léon IX, d'expédier à Constantinople pour arranger l'affaire, le bouillant cardinal Humbert », apparemment flanqué de deux légats aussi peu souples que lui. Tout ceci dans une ambiance de grande ferveur religieuse, les Grecs traitant les Latins de « barbares » et, inversement, les Latins les traitant de « perfides ». Arrivés en mars 1054 à Constantinople, les légats ignorent Cérulaire et rencontrent l'empereur, puis se prêtent à d'interminables palabres sur le pain azyme et d'autres questions théologiques de première grandeur. En juin, ils obtiennent la rétractation solennelle du moine pamphlétaire Stéthatos. Ils ont gagné ? Non, ils vont perdre et voici comment.

Il ne fut peut-être pas très habile d'expédier à Constantinople le bouillant cardinal Humbert

Venus à Constantinople non en négociateurs, mais en juges souverains chargés de rendre des sentences sans appel, ils vont aller jusqu'au bout de leur logique. Le 14 juillet (selon Pierre Miquel), le 15 (selon Jacques Brosse), le 16 (selon Daniel-Rops), ils se rendent à la basilique Sainte-Sophie à l'heure de l'office solennel, haranguent la foule, déposent sur l'autel une bulle d'excommunication frappant Michel Cérulaire et ses partisans. Rops : « Sortant de la basilique, ils secouèrent la poussière de leurs chaussures, en s'écriant : Que Dieu voie et nous juge!». Les historiens - Brosse, Rops, l'historien de l'Eglise Knowles - s'accordent à dire que la bulle n'était pas canonique : à cette date, le trône pontifical était vacant et de plus, les légats n'étaient pas habilités à prendre pareille mesure. Non sans humour, Daniel-Rops note : « Décisif, le geste le fut bien mais pas dans le sens qu'avait espéré la brusquerie lorraine ou tudesque des légats ». Deux jours plus tard, la délégation pontificale quittait Constantinople avec la conviction d'avoir remporté la victoire et Humbert se délivrait un satisfecit dans un long rapport. Cérulaire, désormais en situation de victime, n'eut aucune difficulté à parachever son propre triomphe. Le 20 juillet, il lança l'anathème contre les rédacteurs de la bulle et fit brûler une copie de celle-ci en public, gardant l'original comme « preuve de l'éternel déshonneur » des Occidentaux. Il était désormais le maître de l'Eglise d'Orient et de Constantinople. Cela ne dura pas : quatre ans plus tard, au sommet de sa puissance politique et religieuse, il fut emprisonné par un nouveau basileus qu'il avait contribué à installer sur le trône impérial. Et mourut en décembre 1058. Quant au schisme, personne sur l'heure n'eut vraiment l'impression qu'il était irrémédiablement consommé. Il y eut de nouvelles négociations par la suite. C'est en fait la prise et le pillage de Constantinople par les Latins en 1204, lors de la quatrième croisade, qui acheva - selon Jean Delumeau - de réaliser la rupture. Qui dure toujours malgré quelques gestes de Jean-Paul II et quelques rencontres... entre patriarches.

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BIBLIOGRAPHIE Histoire de la Chrétienté d'Orient et d'Occident, de la conversion des Barbares au sac de Constantinople (406 - 1204), Jacques Brosse, Albin Michel, 1995. Histoire de l'Eglise du Christ, ...





CHRONOLOGIE 313 : Edit de Milan. Fin des persécutions contre les chrétiens 330 : transfert de la capitale impériale à Byzance 867 : excommunication du pape par Constantinople 1054 : excommunication ...



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