Richard Ledermann, président de l'association qui porte le nom du poète, nous narre aujourd'hui la vie de ce pédagogue et écrivain guebwillérois. Et pose beaucoup de questions.
ÉMILE STORCK est né le 22 novembre 1899 à Guebwiller et y est décédé le 9 novembre 1973. Son père (également prénommé Émile) alors serrurier aux établissements Grün, spécialisés dans la construction de machines textiles (actuellement lycée Deck) et sa mère, née Marie Anne Philomène Million, native du pays welsche, élèveront dix enfants. Lui-même et son frère Joseph, tout comme leur contemporain le futur prix Nobel Alfred Kastler (L'Alsace du 5 mai), ignoraient qu'un jour, alors qu'ils fréquentaient l'école primaire, trois établissements scolaires guebwillérois porteraient leur nom. Issus tout trois d'un milieu modeste, ils ont, chacun à leur manière, marqué par leur humanisme leurs itinéraires à la fois semblables et différents. Comme l'autre Nobel haut-rhinois Albert Schweitzer, ils étaient animés par ce profond respect de la vie, cette Ehrfurcht vor dem Leben. Alfred, physicien, pacifiste engagé ; Joseph, juste parmi les nations, inspecteur d'académie, maire de Guebwiller, et Émile, professeur des Écoles Normales (lettres langues), dramaturge, poète lyrique et entomologiste. Enrôlé dans les armées du Kaiser, il refusera de tirer sur les Français sur les champs de bataille de la Somme. Cet acte d'insubordination l'a condit à l'enfermement à Cologne. Les troupes américaines, qui le libéreront, lui éviteront d'être traduit devant la cour martiale.
Écrivain et passionné de papillons
La guerre finie, il accomplira son service militaire à Épinal puis reprendra ses études, se convertira au système français, puis connaîtra ses premières affectations d'instituteur, à Buhl et Guebwiller. En 1928, devenu professeur, il a occupé des postes à Mulhouse, Strasbourg, Lons-le-Saulnier, Annecy, Digne et Montpellier. Sa passion pour les insectes (les papillons en particulier) l'avait poussé à demander sa mutation dans l'Hérault et les Alpes de Haute-Provence. En 1949, il est revenu à Guebwiller pour y enseigner à l'École Normale. Ce respect de la vie et cette foi profonde qui animaient Émile Storck, transparaissent : dans ses recueils de poèmes (Melodie uf der Panfleet, Lieder vu Sunne un Schatte), dans ses drames (Der goldig Wage, Mathis Nithart, E Summertrauim, Màidle wiss im Felsetal, Vergib uns unsri Schuld, Verlaine Iwetragunge, Baudelaire Iwetragunge), mais également dans ses cours pratiques d'allemand : Lebensfreude, Alltag und Sonntag illustrés par l'artiste guebwillérois Joseph Kurtz. Ces sentiments devaient déjà être présents dans sa première tragédie S'Baumele, écrite à 18 ans, qui n'a jamais été publiée à notre connaissance, et dans ses deux drames en vers produits entre 1920 et 1930, écrits en dialecte. Ils ne répondaient pas aux canons du théâtre dialectal… Il les brûlera ! Jean-Paul Sorg, vice-président du Cercle Émile Storck, analyse et commente ces Iwetragunge, dans son ouvrage Baudelaire et Verlaine en alsacien.
Un chantre de l'alémanique
Sa langue rigoureuse lui a parfois été reprochée. Storck écrit en allemand, prétendaient certains. Il s'agit en fait d'une langue vernaculaire, une variante régionale de la langue allemande, riche d'emprunts, qui caractérisent les riverains du Rhin. Son écriture précise fait de Storck l'un des chantres de la langue alémanique, dont la langueur est omniprésente chez lui. C'est dans cette Sproch, qu'il chante sa région, les saisons, qu'il dépeint la Provence, qu'il s'interroge sur la vie, la mort, qu'il fait part de sa foi, qu'il retrace une partie de notre histoire. À ceux qui ont dit que l'amour était absent dans sa poésie, je les invite à lire ou à relire Lieder vu Sunne un Schatte. C'est dans cette langue qu'il lance, en forme d'avertissement, son E jedes Volk hat d'Sproch wun as verdient (Chaque peuple a la langue qu'il mérite). Ce coup de semonce ne vaut pas que pour l'alsacien ! Il a été poète et prophète en son pays. Liawer Gott, gib mr noch a Friajohr (Mon Dieu, accordez-moi encore un printemps), aurait dit Émile Storck, sentant la mort venir.
Questions
Demandait-il ce sursis pour écrire son dernier drame Bernadette, inspiré par Bernadette Soubirou ? Nous ne le saurons jamais. Détaché des contingences humaines, ont dit d'autres. Cependant, l'était-il vraiment quand dans un restaurant du haut de la ville il partageait ses repas avec un jeune ouvrier fondeur ? Ou, quand, une fois par semaine, il achetait deux paires de gendarmes, charcuterie qu'il distribuait, coupée en morceaux, chemin faisant à tous les cabots de la ville qu'il croisait. L'était-il quand il s'insurgeait contre ce quidam, qui, tout au début des années cinquante, se promenait en forêt avec son transistor allumé ? L'était-il, quand, lors de la première de son Mathis Nithart, au théâtre de Mulhouse, il avait pris place au milieu des spectateurs et non au premier rang ? L'était-il parce qu'il tenait peu ou prou aux honneurs ? Lauréat en 1966 en même temps que Nathan Katz de l'Oberrheinischer Kulturpreis et du Prix Claus Reinbolt. Son oeuvre aurait amplement mérité un Grand Bretzel d'or ! Émile Storck taciturne, mélancolique, généreux, perfectionniste. Certainement ! Solitaire ? Oui, il l'a été. Un peu comme une roche erratique, posée sur la lande : solitude inspiratrice et nécessaire.
Un inédit
Alors que l'on pensait connaître son oeuvre, une agréable surprise nous a été faite courant septembre 2001, par Francis Gueth, conservateur de la bibliothèque de Colmar. Il avait découvert chez un bouquiniste un manuscrit inédit, non daté, d'Émile Storck. Il s'agit d'un mémoire, relié, 129 pages verso sur Carl Spitteler (1845-1924), écrivain suisse, prix Nobel en 1919, auteur de poèmes épiques Olymp, Frühling, Prometheus et d'un roman Imago. À propos de ce roman, Fritz Martini écrit : « Roman autobiographique écrit en 1906 et dont les rêves teintés d'érotisme fécondèrent la psychanalyse au point que Sigmund Freud (1856-1939) nomma sa revue de psychanalyse Imago, d'après l'oeuvre de Spitteler ». Les raisons pour lesquelles le professeur guebwillérois s'est intéressé à cet autre écrivain alémanique qu'est Spitteler, né à Liestal, ne sont pas connues : peut-être une passion commune pour les lépidoptères. Spitteler a écrit un recueil intitulé Schmetterlinge : Papillons. Freud, psychanalyse, érotisme ! Voilà des sentiers où l'on ne pensait pas croiser Storck. Le fait de l'y rencontrer, ne serait-ce qu'un court instant, prouve son éclectisme, sa formidable érudition, son humanisme. Il n'est pas exclu qu'il ait écrit d'autres mémoires. Marc Kaufmann, professeur de philosophie, a découvert sur un marché aux puces à Sainte-Croix-en-Plaine, deux volumes reliés des Lenaus Werke, qui avaient appartenu à Émile Storck (selon la mention sur la page de garde). Ils étaient annotés de sa main. Cela peut laisser penser qu'il existe quelque part un mémoire sur Lenau, l'auteur du Postillon, que l'oncle Fouchs récitait au Changala Des Tilleuls de Lautenbach.
Émile Storck : un chantre de la langue alémanique.
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