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Justice à Dallas

Le 16 mars 1964, l'assassin de l'assassin (présumé) du président Kennedy est condamné à mort au terme d'un procès qui a duré près d'un mois. Et le mystère reste entier.

LE 22 NOVEMBRE 1963, à 13 h, John Fitzgerald Kennedy, 35e président des États-Unis, était officiellement déclaré mort. Trois quarts d'heure plus tard, un dénommé Lee Harvey Oswald était arrêté dans un cinéma de Dallas, et, accusé du meurtre du président, niait en être l'auteur. Le 24 novembre, à 11 h 20, l'assassin présumé doit être transféré de la prison municipale à la prison du comté. Encadré par de solides policiers en civil, il descend menotté au rez-de-chaussée de l'hôtel de ville, passe dans le champ des caméras de la télévision locale. Il y a là un monde fou. Subitement, du groupe des journalistes, un inconnu coiffé d'un petit chapeau de toile se détache, court vers Oswald, un colt 38 dans la main droite. Aucun policier ne bouge. Oswald grimace : il a compris. Et s'écroule mort, abattu à bout portant. Les policiers se réveillent, maîtrisent le meurtrier que certains d'entre eux connaissent bien puisqu'il s'agit de Jack Leon Rubinstein dit Jack Ruby ou encore « Sparky » («l'étincelle») ou encore « Jack le cow-boy », tenancier d'une boîte de nuit de Dallas : 110 kilos pour 1 mètre 60. La scène s'est déroulée en direct devant des dizaines de millions de téléspectateurs. A 13 h 07, deux jours après Kennedy, Lee Harvey Oswald meurt dans le même hôpital que le président. Pendant ce temps, Jack Ruby interrogé par le chef de la brigade criminelle, déclare que, profondément choqué par la mort de Kennedy, il a agi seul et qu'il est étranger à toute conspiration. Succédant à Kennedy à la présidence des États-Unis, le vice-président Johnson dès le 29 novembre confie à une commission de sept membres présidée par Earl Warren, président de la Cour suprême des USA, le soin de faire la lumière sur cette mystérieuse et sanglante affaire.

La tragédie de Dallas est le geste d'un illuminé solitaire

Le bilan de la commission Warren tient en quelques chiffres (impressionnants) : « 300 jours de labeur, 2300 rapports de la CIA représentant 25 400 pages pour 25 000 activités diverses ; 800 rapports de services secrets ; 522 témoins directement entendus et huit tonnes d'archives dépouillées par des experts (...), des conclusions en 26 volumes ». Conclusion : « La tragédie de Dallas - l'assassinat de Kennedy - est le geste d'un illuminé solitaire ». Le reste ne serait que littérature. Lumineux. Pour le procès de « l'assassin de l'assassin », nul besoin d'attendre 300 jours. Dès le lundi 17 février 1964, Ruby - devant un parterre de journalistes venus du monde entier et parmi lesquels figure le désormais légendaire Frédéric Pottecher - fait son entrée dans la salle du tribunal de Dallas. Le greffier, dans un silence impressionnant, annonce : « L'État du Texas contre Jack Leon Rubinstein alias Ruby ». Celui-ci a beaucoup maigri en prison ; Pottecher le trouve tout de même encore « grassouillet » et complète le portrait par « vulgaire et timide ». Timide ? Peut-être. Astucieux ou bien conseillé, certainement, puisqu'il va plaider non coupable ! Or « selon la loi anglo-saxonne, un accusé qui plaide non coupable ne peut être interrogé. Il assiste à son procès comme n'importe quel spectateur et ne peut être entendu que s'il demande à déposer comme témoin ». Ce que Ruby ne demandera évidemment à aucun moment de son procès. Un Ruby muet bien que - selon son avocat Me Belli - cela soit « une épreuve au-dessus de ses forces » - n'est-ce pas un Ruby idéal pour certains ? Que sait-on de lui exactement ? Qu'il est fils d'émigrants polonais, que gosse, il s'est distingué dans les quartiers juifs de Chicago par un tempérament querelleur et resquilleur ; qu'il a eu pour copain un autre gamin passablement ambitieux, Avron Goldlogen, qui deviendra producteur de cinéma sous le nom de Mike Todd et épousera un jour Liz Taylor. Revenons à Ruby : le voilà à Miami, videur de boîtes de nuit puis à Dallas où il vend n'importe quoi à n'importe qui, recrute pour le syndicat des chiffonniers, hante des milieux proches de la pègre avec des fortunes diverses. Finalement, toujours affublé de costumes extravagants et de son grand chapeau, il achète deux boîtes de nuit spécialisées dans le strip-tease. Certaines effeuilleuses le considèrent comme un « chic type ». Pourquoi pas. Pour l'heure, le « chic type » aimerait bien qu'on l'oublie. Et à vrai dire, il ne manque pas de candidats dans la salle du tribunal pour lui ravir la vedette. En premier lieu, le juge Joe B. Brown, 56 ans, deux enfants et six petits-enfants, « grand, souriant, décontracté et familier, à l'oeil bleu et aux cheveux blancs » (Pottecher dixit). Autre description : « Affalé dans son rocking-chair, on croit que le lion dort. A tort. Il se réveille pour broyer du chewing-gum par tablettes entières, puis il crache, se rince la bouche d'un grand verre d'eau qu'il recrache et s'essuie la figure avec une serviette verte ». Etc. Il n'y a pas que le juge Brown. Dans le même registre le district attorney (procureur général) Henry Wade n'est pas mal non plus : « Personnage typiquement texan, à la fois jovial, décontracté et résolu » selon les uns, « un champion régional de la chaise électrique qui machônne un cigare ». Le procès commence : pas de lecture d'acte d'accusation ni d'interrogatoire préalable de l'accusé. En revanche, il faut désigner les douze jurés : formalité toujours très longue au Texas. Là, il s'agit de tirer au sort parmi quelque 700 citoyens de Dallas, douze personnes qui ne seront admises comme jurés qu'après avoir été dûment questionnées par les deux parties en présence. Ce qui promet un nombre incalculable d'interrogatoires et de contre-interrogatoires.

Un champion régional de la chaise électrique

Le juge Brown bat les fiches des jurés potentiels comme s'il battait les cartes, en sort une fiche. Le premier candidat désigné s'appelle Stone et il a très, très envie d'être juré. D'ailleurs, tout le monde a, apparemment, envie d'être juré. Seulement voilà, la défense a le droit de récuser quinze candidats, l'accusation aussi d'ailleurs. Et la défense d'entrée tente de démontrer que le procès Ruby est impossible. En effet, il n'est pas permis à un témoin d'être juré. Or l'assassinat d'Oswald par Ruby s'est déroulé devant les caméras du monde entier. Me Belli, au nom de la défense, interroge donc M. Stone : « Monsieur Stone, est-ce que vous avez vu l'assassinat d'Oswald ? ». L'autre : « Oui, à la télévision ». Me Belli se tourne vers le juge : « A la télévision, en direct ! Donc M. Stone a assisté au meurtre ! M. Stone est un témoin du meurtre ». M. Stone s'accroche : « Je n'ai pas vu le meurtre en direct, mais le soir quand je suis rentré chez moi ». Le juge Brown intervient : « Dites-nous un peu M. Stone vous sentez-vous capable d'oublier tout ce que vous avez vu et entendu et de regarder les choses avec un esprit neuf ? Hein, dites-nous un peu!». L'autre s'empresse de répondre : « Oh ! Certainement ». L'avocat revient à la charge : « Pensez-vous avoir été témoin d'un terrible événement?». Stone a flairé le piège : « Témoin ? Moi ? J'ai vu des choses, c'est tout ». Et ainsi de suite : l'interrogatoire de M. Stone va durer toute la journée, culminer - si l'on ose dire - avec la question suivante de l'avocat : « Pourriez-vous accepter comme circonstance atténuante le fait que Ruby pesait cinq kilos à la naissance?». Malgré tous ses efforts pour paraître le plus insignifiant possible, M. Stone sera tout de même récusé par la défense. Mais ce n'est qu'un début : au cours des deux semaines qui suivent, 149 postulants ont été interrogés, neuf jurés ont été acceptés et le procès n'a toujours pas vraiment commencé. Se produit alors une sorte de coup de théâtre : le juge Brown - grippe ? rhume ? malaise cardiaque ? maladie diplomatique ? - est annoncé souffrant et, à ce titre, filmé dans son lit par la télévision locale. Brown est remplacé par le juge Frank Wilson « un grand Texan de 62 ans, à l'oeil noir, au profil aigu ». Il ne fait pas dans la dentelle, Wilson. La défense lui demande l'ajournement du procès ; il la renvoie dans ses cordes : « Requête repoussée. Asseyez-vous Me Belli!». L'autre n'insiste pas. Trois heures plus tard, les trois jurés manquants sont désignés ! Le jury comprendra huit hommes, quatre femmes et pas un seul juré noir : les noirs américains sont en effet opposés à la peine de mort, peine prévue par le Code pénal et appliquée au Texas. Le lendemain, comme par miracle, le juge Brown guéri (?!) est de retour. A nouveau calé dans son fauteuil à bascule, il s'adresse au public : « Je préviens très solennellement tout le monde ici que je ne tolérerai aucune manifestation, aucun trouble. Pas de conversations privées, pas de rires et pas de sorties en groupe!».

Un malade mental, l'idiot du village

Les jurés entrent, prêtent serment. On s'occupe, enfin, de Ruby pour lui signifier qu'il est accusé d'assassinat sur la personne d'Oswald. On s'enquiert : plaide-t-il coupable ? Ce sera donc non et Ruby retourne à ce silence qui arrange tout le monde. A commencer par le procureur général Wade dont on apprend qu'il connaît très bien Ruby et qu'apparemment ils sont même tellement intimes qu'ils s'appelaient par leurs prénoms ! Ce que la défense, curieusement, ne relève pas. De même que l'agent Archer - l'un de ceux qui escortaient Oswald menotté - qui lui aussi connaissait très bien Ruby tout comme d'ailleurs tous les policiers de Dallas ! Et ainsi de suite... Me Belli, dans les jours qui suivent, va s'attacher à démontrer que Ruby a agi en état de démence. Le 11 mars, il annonce que la défense renonce à l'audition des témoins que la cour devait encore entendre et - surtout - que Ruby a décidé de ne pas témoigner parce que « c'est une épreuve au-dessus de ses forces ». Le 13 mars, il demande aux jurés de ne pas reconnaître coupable « un malade mental, l'idiot du village ». Le district attorney Wade - celui qui appelait Ruby par son prénom - rétorque : « Citoyens de Dallas, Texans mes amis, je suis sûr que vous enverrez ce type à la chaise électrique parce que vous êtes des gars courageux!». En moins de quatre heures de délibération, le jury - unanime - condamne Ruby à la peine de mort. Le 5 octobre 1966, la cour d'appel annule ce jugement. Un nouveau procès doit avoir lieu en février 1967. Mais le 9 décembre 1966, Ruby - transféré à l'hôpital Parkland de Dallas où étaient déjà morts Kennedy et Oswald - meurt d'un cancer généralisé le 3 janvier 1967. Interrogé en 1964 par le juge Warren, Ruby l'avait supplié de l'emmener à Washington : « A Dallas, ma vie est en danger et je ne puis dire toute la vérité »... L'assassin de l'assassin, somme toute, ne faisait que s'inscrire dans une série de morts en chaîne : en quatre ans, on compta en effet 25 disparitions de personnes « en rapport direct avec les affaires de Dallas ». Aujourd'hui, tout le monde sait qu'à Dallas, il n'y a pas eu un mais plusieurs tireurs et que l'assassinat de Kennedy a été le fruit d'un complot.

Texte : Edouard Boeglin Illustration : Christian Heinrich

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CHRONOLOGIE 22 novembre 1963 : assassinat de Kennedy 24 novembre 1963 : assassinat d'Oswald 29 novembre 1963 : nomination de la commission Warren 16 mars 1964 : condamnation à mort de Ruby 27 septembre ...



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