L'expression revient à l'occasion dans la rubrique des faits divers. Qui sait encore ce que fut l'un des épisodes les plus mouvementés de l'affaire Dreyfus ? Tout se termina le 20 septembre 1899, rue de Chabrol à Paris...
EN toile de fond, l'affaire Dreyfus. Elle débute le 15 octobre 1894 avec l'arrestation du capitaine Alfred Dreyfus, officier patriote né à Mulhouse. Motif : trahison au bénéfice de l'Allemagne. C'est faux mais pour l'état-major de l'Armée alors peuplé d'antisémites, Dreyfus fait un coupable idéal en raison de ses origines juives. Au terme d'un procès inique conseil de guerre à huis clos, production d'un bordereau secret aux juges mais non à la défense Dreyfus est condamné à la déportation à vie et dégradé le 5 janvier 1895 dans la cour de l'École militaire ; puis expédié à l'île du Diable en Guyane où il survit péniblement en raison des conditions inhumaines qui lui sont infligées. Un certain nombre au demeurant fort restreint de personnes sont convaincues de son innocence. Entre autres, le frère du capitaine, Mathieu Dreyfus, industriel à Mulhouse, bientôt rejoint dans son combat en faveur de la réhabilitation par le colonel Picquart, Bernard Lazare, l'industriel et sénateur Scheurer-Kestner ou Emile Zola. Ce dernier est condamné le 23 février 1898 par la cour d'assises pour diffamation envers le ministre de la Guerre.
La violence antisémite semble devenir irrésistible
1898 est d'ailleurs une année particulièrement noire pour la IIIe République confrontée à une véritable vague d'antisémitisme. En janvier et février, des émeutes éclatent dans une cinquantaine de villes à travers le pays. Ici de petits groupes de manifestants parcourent les rues en criant : « Mort aux Juifs ! À bas Zola ! La France aux Français ! » Ailleurs, ce sont des milliers de personnes qui défilent dans les rues en cassant tout sur leur passage. C'est en Algérie que l'agitation antisémite atteint son paroxysme. L'historien Jean-Marc Berlière : « Alimentée par la participation croissante d'immigrés récents d'origine espagnole ou italienne, la violence antisémite semble devenir irrésistible. Le courant antisémite, très ancien, s'alimente du rejet du décret Crémieux d'octobre 1870 donnant aux Juifs algériens la nationalité française, les transformant par conséquent en citoyens français (... ) ». « L'Affaire » a donné un coup de fouet à toute une série de mouvements qui conjuguent défense de l'honneur de l'armée et nationalisme, défense du catholicisme et antisémitisme, action royaliste et antimaçonnisme. On trouve là, pêle-mêle, la Ligue antisémitique française du marquis de Morès et ses célèbres bouchers organisés militairement, l'Union nationale, la Jeunesse royaliste, la Fédération antisémitique des lycées ou de la jeunesse (qui deviendra par la suite le Parti national antijuif). Les têtes de proue du mouvement s'appellent Edouard Drumont qui déverse sa haine antisémite dans La libre parole et Jules Guérin, président de la Ligue antisémitique et directeur du journal L'Anti-Juif. Le premier restera tristement célèbre puisque d'aucuns considéreront, avec délectation, qu'il a été le précurseur doctrinal de... Hitler. Le second n'est resté dans l'Histoire que par l'épisode, qualifié quelquefois d'héroï-comique, de « fort Chabrol ». Le gaillard avait ce qu'il est convenu d'appeler de l'allure : grand, athlétique, genre matamore, cheveux noirs, moustache avantageuse, coiffé d'un large feutre gris à l'image du marquis de Morès qui en avait lancé la mode. La spécialité de Guérin, c'était la combinaison dans sa lutte de l'antisémitisme et de l'antimaçonnisme. C'est dans cet ordre d'idées qu'il avait fondé à trois pas du siège du Grand Orient de France, la principale organisation maçonnique, un « Grand Occident » dont il avait installé le siège au 51, rue de Chabrol. Cette rue reliait (et relie toujours) la rue Lafayette au boulevard de Magenta. Le Grand Occident avait comme le Grand Orient qu'il combattait ses loges, ses tenues, ses rites et même ses « convents ». Ses membres faisaient suivre leur signature de deux points par opposition aux trois points des francs-maçons ce qui permettait le joyeux calembour suivant. À la question : « Pourquoi deux points ? » était répondu finement : « Eh bien ! deux poin...gs sur la g... ». Sur la façade de l'immeuble, au-dessus du porche, un grand panneau annonçait la couleur : « Grand Occident de France - Rite antijuif ». Or au mois de mars, le gouvernement avait décidé de lancer une série d'arrestations dans les milieux antirépublicains. Il est vrai que le 23 février, à l'issue des obsèques du mirobolant Félix Faure, président de la République décédé dans des circonstances quelque peu graveleuses, Déroulède, chantre d'un nationalisme outrancier, avait tenté d'entraîner la troupe vers l'Elysée et avait naturellement échoué. Déroulède échouait toujours. Mais la deuxième phase de « L'Affaire » avait débuté. L'on rejugeait à Rennes Alfred Dreyfus ramené de l'île du Diable dans un état de délabrement physique déplorable dû au traitement scandaleux qu'il avait subi. La Gazette de France publia le jour même de l'ouverture du procès le rapport de la Préfecture de police concluant à l'urgence des arrestations de tous les meneurs de l'agitation nationaliste et monarchiste, de Déroulède à Jules Guérin. Déroulède fut arrêté le 12 août à 4 h du matin dans la région parisienne. Mais pas Guérin dont le biographe de Déroulède, Bertrand Joly, écrit : « Guérin (qui) passe mystérieusement entre les mailles du filet et s'enferme au fort Chabrol ». Mais encore ? En fait, Guérin se barricade au 51, rue de Chabrol, hôtel particulier d'un étage, avec une quarantaine de ses partisans et les ouvriers typographes du journal L'Antijuif et proclame : « Si le gouvernement veut la lutte, il nous trouvera prêts à la riposte. Nous pouvons nous défendre. Nous nous défendrons jusqu'au bout ! » En ce 13 août, le Grand Occident ne tarde pas à avoir de la visite : c'est le sous-chef de la Sûreté M. Hamard, porteur d'un mandat d'arrêt. Guérin, du haut du premier étage, lance : « Je refuse de vous suivre. Nous ne nous rendrons pas. Nous avons des cartouches, des armes, des couteaux. S'il le faut, nous ferons sauter l'immeuble ». Pas moins.
S'il le faut, nous ferons sauter l'immeuble
M. Hamard se retire, sans insister. L'historien Imann-Gigandet commente : « Le gouvernement ne voulait pas de violence. Il avait décidé d'interner Guérin et, puisque Guérin s'internait lui-même, on pouvait d'un accord tacite, s'accorder quelque répit ». Pour autant, des détachements de policiers entourent le siège du Grand Occident désormais... assiégé. La suite est assez délectable : les fenêtres de la rue de Chabrol sont louées un louis par place s'il vous plaît ! à des enthousiastes venus encourager les « résistants » de « fort Chabrol ». Les omnibus qui effectuent le trajet Gare de l'Est - Trocadéro sont, chaque jour, bondés : de l'impériale, les passagers jettent au passage sur le 51 de la rue de Chabrol des fleurs et des vivres sur la terrasse de l'hôtel particulier. Des toits voisins, l'on ravitaille les assiégés. Les policiers amusés et vaguement complices (?) assistent sans lever le petit doigt aux lancers de miches et de jambons. Certains, à vrai dire, lisent plutôt La libre parole antisémite que le J'accuse de Zola... À se demander si la police municipale est vraiment sûre ? Chaque soir, Guérin vient déployer sa silhouette de « condottiere » (l'éditeur Stock dixit) sur la terrasse de l'immeuble, s'assurant qu'aucune attaque n'est en vue, lâchant de petits ballons porteurs de proclamations et de messages. Peu à peu, l'on s'installe dans la routine : la police a laissé sortir les typographes et quelques bouches inutiles. Les manifestations d'enthousiasme se raréfient et les places aux fenêtres sont moins sollicitées. Drumont qui n'aime pas vraiment Guérin, lance : « Si Guérin s'obstine, il sera bientôt obligé de payer pour qu'on aille le voir ! » Il est vrai que l'inaction curieuse de la police commence à distiller l'ennui. Mais comme pour relancer l'intérêt du feuilleton la Préfecture de police coupe l'eau et le gaz aux assiégés du Grand Occident. Du coup, les partisans de Guérin se mobilisent à nouveau... La journée du 20 août, le préfet de police Lépine craint le pire : une opération visant à débloquer Jules Guérin et ses amis est menée par « les amis de Morès (...) mille cinq cents chevillards et garçons bouchers de la Villette, disciplinés, armés, déterminés ». Il raconte : « Allais-je être enfoncé ? Les ligueurs allaient-ils s'engouffrer en masse (...) jusqu'au fort Chabrol, délivrer Guérin ? C'était évidemment leur dessein et ils ne se seraient arrêtés qu'à l'Elysée ». Finalement, après des heurts violents qui font de nombreux blessés au sein de la police municipale, le préfet et ses agents sont dégagés par des brigades de réserve et la garde à cheval. Le même jour, de surcroît, Sébastien Faure et les libertaires manifestent place de la République : là aussi désordres, heurts, pillages, etc. Et le siège continue.
Tuez-moi ! Mais ne m'inondez pas !
La publicité s'empare alors de fort Chabrol ! Exemples : « Malgré l'étroit blocus, les amis de Guérin / Pendant plus de deux mois ne manqueront de rien / Ils ont reçu de tout, même des savonnettes / Et c'est au savon X... qu'ils feront leur toilette ». Ou encore : « Pour les approvisionnements de Jules Guérin, on a cité nombre d'eaux minérales. Renseignements pris, les prisonniers volontaires consomment de la Source X. qui, disent-ils, aiguise l'appétit et développe les forces nécessaires pour résister à la police et aux fortes chaleurs ». En revanche, des rumeurs alarmistes fleurissent dans une certaine presse : « Les emmurés, n'ayant plus d'eau, doivent se laver au vin blanc ! » (sic) « Comme les naufragés de la Méduse, les assiégés vont-ils se dévorer entre eux ? » ; ou encore : « La situation est désespérée. Ce sont des gens résolus à mourir et qui embrassent leur linceul ! » La fin de l'aventure vaut son pesant de galéjade. Le 9 septembre, Dreyfus est à nouveau reconnu coupable mais « avec circonstances atténuantes » ; le 20, gracié, il sort de la prison de Rennes. Or, au même instant, à 4 h du matin, Jules Guérin se rend et prend place dans un fiacre qui le conduit à la Santé. Que s'est-il passé ? La version officielle est la suivante : la Préfecture de police avait décidé de passer à l'assaut... hydraulique. Pas question de faire sauter le bâtiment : on allait le noyer à coup de pompes à incendie. Guérin menacé d'être submergé par une... douche gigantesque, protesta : « Tuez-moi ! Mais ne m'inondez pas ! » Il ne fut donc ni tué, ni inondé. Lors du procès en Haute Cour du 12 novembre 1899 au 6 janvier 1900 quarante-six audiences Guérin fit preuve « d'un aplomb déconcertant » et fut condamné à dix ans de réclusion bientôt transformés en bannissement. Par la suite, il revint en France et mourut pauvre en 1910 à l'âge de cinquante ans des conséquences d'un authentique acte de courage... cette fois. Stock, fervent dreyfusard mais qui ne peut s'empêcher d'éprouver une certaine sympathie pour ce « bravache », note dans son "Mémorandum" que « les frais de son modeste enterrement furent supportés par l'Etat (!), Artistide Briand étant président du Conseil ». Selon lui, Guérin était une « casserole », un agent provocateur payé par la police et l'affaire de fort Chabrol « pantalonnade... comédie grotesque » était notamment destinée à « distraire l'attention publique du procès qui se déroulait à Rennes »... Stock ajoutait : « Cela a été atteint en grande partie ».











