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TÉMOIN Dans la fournaise de l'automne

Les années se succèdent, les mois de septembre passent, tous différents, certains particulièrement humides et frais, d'autres chauds et secs. Si septembre 2001 s'avère désespérant, avec, affiché chaque soir, le même message météo : « Températures au-dessous des normales saisonnières. Pas d'amélioration à prévoir dans les jours à venir », septembre 1947 a en revanche présenté un tout autre visage.

IL EST des années qui, du point de vue météorologique, restent dans toutes les mémoires, notamment celles qui furent marquées par des inondations catastrophiques, des froids exceptionnels ou des sécheresses calamiteuses. 1947 est à ranger dans cette dernière catégorie. La sécheresse fut cette année-là mémorable, comme celle de 1892 ou, plus récemment, de 1976, pour n'en citer que deux particulièrement remarquables. Fin août, début septembre 1947, la situation était sur une grande partie de l'Europe de l'ouest particulièrement calamiteuse. Non seulement la canicule perdurait et mettait à mal les plantations, mais l'hiver 1946-1947 avait été d'une rigueur extrême. En début d'année, le froid sibérien avait détruit la plus grande partie des semis d'hiver ; il était dès lors prévisible que la récolte de céréales serait déficitaire. La sécheresse estivale n'arrangea rien comme le laisse entendre le journal L'Alsace du 23 septembre : « Depuis deux mois, tous les indices concordent pour prouver que nous nous trouvons aux portes d'un hiver qui serait tout aussi dur, sinon plus dur que les précédents. Jamais les prévisions concernant notre ravitaillement n'ont été à ce point pessimistes. Depuis deux mois, une sécheresse inaccoutumée, comme on n'en avait plus vue depuis 1893, est venue anéantir les espoirs que l'on pouvait fonder sur la nouvelle récolte ». Partout le sol était craquelé, de nombreuses sources taries, l'herbe brûlée. La récolte de fourrage avait été au-dessous de la moyenne et aucun regain n'avait été engrangé. Les greniers à foin n'étaient remplis qu'à moitié. « Alors c'est bien simple, trouve-t-on noté dans le numéro de L'Alsace déjà cité, s'il n'y a pas de pluie avant dix jours, nos agriculteurs n'auront plus qu'une ressource : celle de se débarrasser de leur bétail dans la proportion de 20 à 30 % et même de 50 % dans la Hardt où l'on abat à tour de bras jeunes bêtes et vieilles vaches ».

Un peu partout des forêts brûlaient

Plus grave encore. La sécheresse régnant en ce début d'automne rendait tout labourage impossible. Le soc de la charrue ne faisait qu'émietter la croûte superficielle du sol, sans creuser de véritables sillons. Au moindre souffle d'air, un nuage de poussière s'élevait du sol surchauffé. Toute préparation des champs était impossible, il ne pouvait être question de semailles nouvelles, d'où une menace certaine sur la récolte de l'année suivante. Les cultures maraîchères étaient elles aussi gravement touchées. Les jardins qui, à la campagne et dans les milieux urbains modestes, fournissaient un apport essentiel en ce lendemain de Seconde Guerre mondiale, étaient brûlés par le soleil. Pas le moindre haricot, la plus petite carotte ou un simple pied de laitue. « D'un bout à l'autre de la plaine d'Alsace, relate la presse, les légumes périssent, plus rien ne pousse. Chaque plan devient sous les rayons solaires un simple morceau de bois. Et les prix montent, montent… ». La chaleur était en effet écrasante. Que représentent les 12° à 15° de la plupart des journées de septembre 2001, face aux 34° enregistrés à Belfort (et sous abri !) le 18 septembre 1947, aux 28° encore des 7 et 8 octobre ! La fournaise était générale. Elle s'étendait à une grande partie de l'Europe occidentale. Un peu partout des forêts brûlaient, en des lieux où l'on n'était guère habitué à ce genre de sinistre, comme près de Cernay, aux environs de Guebwiller, dans les Vosges, le Jura ou, incendies de plus grande ampleur, en Normandie dans les vastes bois du Rouvray et des Essarts, et surtout au Tyrol et en Bavière. La moindre étincelle projetée par une locomotive à vapeur était un déclencheur d'incendie potentiel. Dans le Territoire de Belfort, un seul incendie grave a été enregistré, celui dans le massif du Ballon d'Alsace, de la ferme des Plaines exploitée par la famille Berna, incendie durant lequel plusieurs bêtes ont péri. Partout l'eau manquait. À la surface de la Seine flottaient, ventre en l'air, des tonnes de poissons morts. La Savoureuse était réduite à un mince filet d'eau aux endroits où elle coulait encore, voire parfois à quelques flaques çà et là. Phénomène naturel accentué par le fait que, à partir de Belfort, la rivière perd régulièrement une partie de son eau dans le sous-sol, comme a pu le constater cinq ans plus tard le géologue Jean Devantoy : « Un gouffre absorbant l'eau de la Savoureuse s'est ouvert récemment dans le lit de cette rivière, à Belfort, près du Champ de Mars. La Savoureuse est une rivière qui perd constamment son eau par le fond. La couche superficielle d'alluvions, c'est-à-dire de limon, de sables, de graviers, de galets, est perméable et permet donc à l'eau de rejoindre avec une vitesse plus ou moins grande des cavités calcaires sous-jacentes. La Savoureuse et sa vallée n'ayant pas de fond étanche, il ne faut pas s'étonner de voir ce cours d'eau devenir asséché ou presque à certains moments de l'année, même s'il reçoit de l'eau en amont » (L'Alsace du 31 août 1952).

Aux coupures d'eau s'ajoutèrent les coupures d'électricité

Ce phénomène, déjà signalé par l'abbé Schouler au début du XIXe siècle, était connu depuis longtemps, le bas niveau de la nappe phréatique en période estivale l'accentuant encore. Si encore le manque d'eau n'avait affecté que la Savoureuse et les autres rivières et ruisseaux du département, cela eût été supportable, mais le plus grave était l'approvisionnement en eau potable. Partout cette dernière faisait défaut. À la campagne, il fallait se rabattre sur les quelques fontaines dont la source n'était pas encore tarie pour se procurer l'eau indispensable à la vie quotidienne. Femmes et enfants allaient remplir régulièrement seaux et brocs à la fontaine du village. Il fallait parfois emmener très loin le bétail afin qu'il puisse se désaltérer. À Belfort, la situation était identique. Il faut économiser l'eau, annonça dans un communiqué le maire de Belfort : « Le maire de Belfort informe la population que, par suite de la sécheresse persistante, entraînant une nouvelle baisse des sources alimentant la ville, il y a lieu de réduire la consommation d'eau, dans toute la mesure du possible. En conséquence, la pression sera diminuée dans les quartiers neufs et aux Forges à partir du mardi 19 août, à 8 h. Par ailleurs, la population est priée de s'abstenir de tout arrosage par prélèvement sur le réseau de distribution ». Ce n'était qu'un début. La mesure s'avéra très vite insuffisante. Quelques jours plus tard, Hubert Metzger dut annoncer à la population qu'il serait procédé à des coupures. L'eau ne serait plus distribuée, dans toute la ville, que trois fois par jour à partir du 22 août : le matin de 6 h à 8 h, en milieu de journée de 11 h à 13 h 30 et le soir de 18 h à 20 h. Avant chaque coupure chacun faisait sa provision, réquisitionnant pour cela seaux, brocs, bassines voire bonbonnes ou bouteilles afin de ne pas se trouver dépourvu. La toilette quotidienne était réduite à sa plus simple expression. Il faut dire qu'à l'époque, la consommation d'eau des ménages était beaucoup moins importante que de nos jours ; les salles de bains étaient très rares et les machines à laver le linge ou la vaisselle, pour ne citer qu'elles, n'avaient pas encore fait leur apparition. Ce serait mentir de dire qu'il n'a pas plu durant cette période. Mais les quelques orages qui ont éclaté n'ont en rien modifié la situation, ils l'ont même aggravée en polluant les sources. Après chaque orage, les services d'hygiène devaient rappeler aux Belfortains la nécessité de stériliser l'eau potable, soit en la faisant bouillir, soit en y ajoutant une goutte d'eau de javel. Le conseil général évoqua bien, pour l'avenir, la construction d'un barrage sur la Savoureuse afin de disposer d'une réserve du précieux liquide, mais ce n'était qu'un voeu pieux. Au lendemain de la guerre, il ne disposait pas des moyens financiers pour édifier un tel ouvrage et le projet fut renvoyé aux calendes grecques. Aux coupures d'eau s'ajoutèrent les coupures d'électricité. Les centrales hydrauliques manquaient elles aussi d'eau pour tourner à plein ; les centrales thermiques manquaient de combustibles car le charbon de la Ruhr arrivait en quantité insuffisante du fait d'une navigation réduite sur le Rhin dont le niveau était au plus bas. Cette mesure a été relativement bien acceptée, car l'électricité servait essentiellement à l'éclairage et non pas, comme de nos jours, à une multitude d'usages. L'industrie, de son côté, ne pouvait disposer de l'énergie électrique que quatre jours par semaine (circulaire Lacoste). En début d'année des mesures identiques avaient déjà été prises, la pénurie d'électricité ayant à ce moment été causée par les froids sibériens qui régnaient sur l'Europe.

Quand le lait et le pain font défaut

Autre conséquence de cette sécheresse persistante : le bétail assoiffé et affamé ne fournissait plus de lait en quantité suffisante, ce que signale un article du journal Quand-Même du 26 août 1947 : « En raison de la sécheresse persistante, les apports de lait sur Belfort ont accusé une diminution très sensible. Au début de juin, ils se chiffraient à une moyenne quotidienne de 17 500 litres. À l'heure actuelle, ils atteignent à peine 12 000 litres, soit une réduction d'un tiers environ. Si les rations de lait entier peuvent être intégralement satisfaites, il n'en est pas de même pour le lait écrémé. Les disponibilités qui devraient couvrir les besoins de plus de 12 000 rationnaires sont à peine suffisantes pour permettre la distribution à la moitié des ayants droit ». Seuls les enfants et adolescents eurent droit à la distribution de lait écrémé. Sur le plan pratique, l'application de la mesure fut facilitée par le fait que la population vivait encore sous le régime des tickets d'alimentation qu'il fallait régulièrement retirer auprès des mairies. La pénurie de lait entraîna ipso facto la pénurie de matière grasse. La ration de beurre fut ramenée de 200 à 100 g. Il y fut pallié partiellement par l'usage de la margarine ou de saindoux que l'on alla chercher par bateaux jusqu'aux États-Unis. Des tentatives furent faites localement pour aller chercher du lait à 50 ou 60 kilomètres alentour, hors de la zone de collecte habituelle, mais ce fut un échec. Les citernes réfrigérées n'existant pas, le lait était ramené en bidons et très souvent il tournait. À Montbéliard, on tenta même le transport de nuit, à la fraîche, mais rien n'y fit. Manque d'eau, manque de lait, manque de matières grasses, mais aussi manque de céréales et donc pénurie de pain. D'où le communiqué du préfet Laumet en septembre : « La qualité du pain est actuellement inférieure parce que nous n'avons pas reçu de farine des départements producteurs et que nous devrons assurer nous-même la soudure avec les céréales collectées dans le Territoire de Belfort. Il en résulte que nous devons incorporer le seigle produit dans les cantons de Giromagny et de Rougemont. Toutefois, contrairement à ce qui a été écrit, nous incorporons encore de la purée de pomme de terre à la farine ». Incorporée à raison de 20 % à la farine, la purée de pomme de terre avait un avantage, elle rendait le pain plus blanc, ce qui n'était pas le cas avec le maïs parfois utilisé.

Vous êtes des âmes fortes et courageuses

Le plus remarquable en cette période difficile, c'est la réaction de la population. Habitués depuis les années de guerre et au lendemain de celle-ci aux privations, les Belfortains acceptèrent la situation avec philosophie. Sans récriminer, ils se satisfirent de ce qu'on leur octroyait et pour le reste se débrouillèrent. Jamais ils ne crièrent haro sur le gouvernement ou sur les élus locaux, les rendant responsables de la mouise où ils se trouvaient. Les paysans ne barrèrent pas les routes en vociférant. Les journaux ne jetèrent pas d'huile sur le feu et jamais ils ne firent leur une avec cette sécheresse mémorable. Ils se contentèrent de brefs communiqués. La vie se poursuivit comme si de rien n'était. On patienta en attendant des jours meilleurs. Seules les ménagères réagirent et défilèrent en ville pour protester contre la vie chère. À Saint-Christophe, lors de la messe des jardiniers le jour de la Saint-Fiacre, l'archiprêtre Brunhammer incita ces derniers à poursuivre leur tâche malgré les difficultés : « Le beau soleil qui nous inonde depuis plusieurs mois fait la joie de certains, alors que la sécheresse persistante est désastreuse pour votre travail. Mais vous êtes des âmes fortes et courageuses, vous continuerez votre labeur pour le bien de tous, malgré les difficultés présentes, comme de vrais chrétiens, sans murmurer contre le ciel ». Aujourd'hui où l'on veut tout tout de suite, où l'on n'accepte aucune restriction, où les pénuries d'énergie ne sont pas tolérées et où personne ne veut voir porter atteinte à son petit confort personnel, la réaction ne serait certainement pas la même. C'était pourtant il y a à peine plus de cinquante ans.

Il est même arrivé, en des temps bien lointains, que le lit de la Savoureuse, en pleine ville, serve de pâturage aux moutons.

Archives André Larger

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