AU TEMPS de la toute-puissance de l'Union soviétique, l'Eglise catholique et l'humour soutenaient le moral des Polonais. Aujourd'hui, les églises sont toujours pleines, mais les curés ne peuvent plus imposer leur choix aux électeurs. Quant au rire, qui n'est plus mélangé aux larmes, il aurait perdu sa vertu réconfortante. Pourtant, les Polonais en butte à des changements douloureux liés au passage à l'économie de marché et à l'adhésion à l'Union européenne, pourraient redécouvrir certaines des plaisanteries « politiques » qui ont jalonné leur coexistence forcée avec leur voisin soviétique. Ainsi celle-ci qui date des années cinquante : « Qu'est-ce que l'Etat polonais aujourd'hui ? Il est pareil à un enfant sorti du ventre de sa mère ; il est petit, il hurle tout le temps pour avoir à manger ; il est aussi rouge et laid que ses petits frères jumeaux qui l'entourent ». La mère est maintenant l'Union européenne et aussi la démocratie et l'économie de marché qui ne sont pas faciles à atteindre. Les Polonais pourraient aussi adapter cet autre mot : « Quel est le rapport entre les oeuvres de Lénine et les scénarios de Hitchcock ? Plus on les découvre, plus c'est terrifiant ». Vingt ans après les luttes de Solidarnosc, les Polonais trouvent que ce goût de liberté que Walesa et les siens leur offraient a bien changé. Le passage à l'Ouest n'était pas synonyme de prospérité et de vie facile. Mais encore de sacrifices et de luttes. Aujourd'hui, pour ce quatrième scrutin depuis 1989, la Pologne sort d'une lutte qu'elle croyait naturelle entre la droite issue de Solidarité et rattachée à l'épiscopat et les héritiers du communisme. Elle arrive à une alternance classique entre partis dans un jeu démocratique solidement installé. Les anciennes appartenances ou étiquettes sont rayées et l'électeur juge en fonction de ses intérêts et espérances. L'Eglise a beau demander de ne pas voter pour « un parti qui renoue avec la tradition idéologique propre à un parti communiste », elle n'est pas écoutée. Catholique ou non, l'électeur constate que la droite au pouvoir a échoué et il va la condamner.
La droite a échoué, mais la gauche devra suivre pratiquement la même politique. La partie n'est pas gagnée
L'AWS, l'Action électorale de Solidarité, conduite par le Premier ministre Jerzy Bujek, mais dirigée par le patron de Solidarité Marian Krzaklewski malgré son lourd échec à la présidentielle, n'a jamais su faire preuve de cohésion. Il est vrai qu'elle regroupait des catholiques traditionnels, des interventionnistes et des libéraux thatchériens… Pour marcher vers l'UE et dynamiser le pays, elle a eu le courage de s'attaquer à des réformes nécessaires mais coûteuses et impopulaires : santé, éducation, administration et retraites. Jusqu'à présent, seules les retombées négatives sont visibles. Si l'on ajoute la crise économique due en partie au ralentissement dans l'UE qui absorbe les deux tiers des exportations polonaises et les difficultés financières, on en arrive à la forte montée du chômage, passé de 10 à 16 %. Des chiffres qui feraient mal à n'importe quel gouvernement. Comme celui-là se distingue aussi par une forte corruption, dénoncée à Varsovie par la Cour des Comptes -cinq ministres touchés et des hauts fonctionnaires arrêtés-, on comprend que les partis au pouvoir risquent de disparaître de l'échiquier politique. La seule question qui se pose réellement est de savoir si la coalition formée par le parti social- démocrate (SLD) et le parti socialiste (UP) aura la majorité absolue ou devra trouver un partenaire. La gauche qui surfe sur les difficultés et promet d'arrêter « les souffrances infligées aux familles polonaises » aurait dû entreprendre ces mêmes réformes. Le futur ministre des Finances a d'ailleurs annoncé qu'il ne s'éloignerait guère de la politique menée jusqu'ici. Même s'il y a eu des maladresses, la Pologne paie non pas le prix de la liberté mais celui de la réparation des erreurs passées, de la mise à niveau pour atteindre le « standard européen ». Une lourde tâche attend donc Leszek Miller, qui devrait remplacer Jerzy Bujek. La réforme de l'agriculture, qui fait vivre un Polonais sur quatre mais ne pourrait supporter le choc de la concurrence des pays de l'UE, s'apparente à un impossible casse-tête. Les Polonais peuvent inventer de nouvelles plaisanteries…
Les plaisanteries « politiques » sont extraites du livre écrit en 1985 par notre regretté collaborateur Henryk Kurta en collaboration avec Claude de Groulart et Georges Kieltyka. Editions Le Carroussel.











