Les méthodes des taliban et celles de Ben Laden sont très proches et les liens plus étroits qu'on l'imagine.
A L'AUTOMNE 1994, les habitants de la région de Kandahar accueillent plutôt avec soulagement les nouveaux venus que sont les taliban, les étudiants en religion. Malgré leur volonté d'imposer une plus grande rigueur islamique, ils incarnent un certain espoir dans un pays dévasté par plus de 15 ans de guerre. Les Soviétiques ont été vaincus, mais les résistants se battent entre eux pour détenir le pouvoir à Kaboul. Dans le reste du pays, les commandants dictent leur loi, volent, pillent, tuent et violent. Ils changent d'alliance au gré d'intérêts ou de solidarité familiale. Et puis, ces étudiants sont des pachtounes, l'ethnie dominante à 80 %, alors que l'homme fort à Kaboul, le commandant Massoud, est un tadjik. Les taliban promettent la fin de ce drame permanent, la restauration de l'ordre, du commerce, des déplacements, de la justice. Ils veulent aussi interdire la culture du pavot et la consommation de drogue qui détruit la jeunesse. Ils sont également très riches : ils prendront, plus tard, la province de Kunar, sans tirer un seul coup de fusil, en donnant, en liquide, 1,2 million de dollars. A leur tête, un religieux convaincu. On ne le voit pas, mais le mystère augmente encore son charisme. On l'appelle le mollah Omar. Lors de l'invasion soviétique, en 1979, Mohammad Omar Akhunzada a 16 ans. Ses parents, des paysans d'un village proche de Kandahar fuient et s'installent à Peshawar. Comme d'autres jeunes, Omar est contacté par le Jihad. Dans un camp financé par la CIA et organisé par l'ISI, les services spéciaux pakistanais, il s'initie à la guérilla et au maniement des armes. Il part combattre en Afghanistan - il y serait resté deux ans - et perd un oeil atteint par un éclat d'obus. De retour au Pakistan, il suit un séminaire théologique financé par l'Arabie Saoudite et entreprend des études religieuses. Il obtiendra le grade de jeune théologien, avant d'aller ouvrir sa propre madrassa pas loin de Kandahar, dans son village de Sinsegar. Il s'y fait remarquer par sa volonté de réforme islamique et son charisme. Les Pakistanais, qui veulent changer d'allié, décident de s'appuyer sur et, en quelques mois transforment la madrassa d'Omar en centre militaire et politique. Armes, dollars et volontaires, le tout sans aucune limite, et le mouvement des taliban fait son apparition sur la scène afghane. Il compte des étudiants en religions, mais aussi des vétérans de la lutte anti soviétique, des mercenaires et des khalquis, une des deux tendances nationalistes, ex-communiste.
Tout est interdit, y compris les jouets et le droit de rire
Derrière le mollah Omar qui sera élevé au rang de « commandeur des croyants » en 1996, ils veulent mener une seconde « guerre de libération ». Peu à peu les Afghans déchantent. S'il n'y a plus de vols, pillages ou viols, si la corruption diminue, la liberté ne vient pas et une autre forme de terreur s'installe. Tout ou presque est interdit : la télévision, le cinéma, les fêtes de mariage, le droit de rire aux éclats, les jouets, les cerfs-volants, les tableaux, les chaussures à haut talon, les chaussettes blanches (jugées érotiques), la photographie… Les femmes n'ont plus le droit de travailler, les filles sont privées d'écoles. Le mollah Omar justifie son attitude envers la femme : « Dieu Tout-Puissant a conçu l'homme et la femme différemment afin qu'ils remplissent des fonctions différentes. De par sa nature même, la femme est un être faible et vulnérable à la tentation. Si on la laisse sortir de chez elle, hors de la surveillance de son père, de son frère, de son mari ou de son oncle, elle aura vite fait de se laisser entraîner sur la voie du péché par des hommes qui ne songent qu'à leur plaisir ». Et il explique à Bizan Torabi, pour Politique internationale, que le travail est « le premier pas vers la prostitution », que son but est de protéger les femmes et que la « burqa » est, pour elles, « un moyen de défense qui doit leur permettre de préserver leur chasteté ». Le mollah qui affirmait se battre pour « sauver le monde de l'ignorance » plonge les Afghans dans la terreur et l'obscurantisme, même s'il compte nombre de fidèles dans les campagnes. L'espoir d'un renouveau n'a donc pas duré d'autant que les taliban refusent l'autonomie du politique, l'existence de partis et le droit de vote. La justice, quant à elle, est revenue à une totale application de la charia. Là aussi, le mollah Omar a de bonnes raisons : « Nous n'allons tout de même pas dépenser l'argent de nos concitoyens pour construire des prisons pour y tenir les gens enfermés ». Et il ajoute qu'un condamné à qui l'on a coupé un doigt ou une main, a purgé sa peine et peut tout de suite retravailler pour nourrir sa famille… Quant à la drogue, les talibans ne l'ont pas éradiquée. S'ils ont détruit quelques champs, ils ont aussi organisé une pénurie pour faire monter les cours. Et Omar lui-même ajoutait que son régime prélevait 20 % sur les revenus de la drogue. Et il attendait avec impatience le gazoduc qui lui aurait rapporté d'autres millions et qui lui a longtemps valu la bienveillance américaine D'Omar ou de Ben Laden, qui dirige vraiment l'Afghanistan ? Le terroriste affirme qu'il obéit au chef religieux. Les deux sont proches : Omar se serait marié en 1998 à la fille aînée de Ben Laden qui aurait pris en sixièmes noces une soeur d'Omar.
Les taliban et les commandos de Ben Laden pourraient bien faire les frais d'une vaste opération américaine.
archives AFP











