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RÉCIT Carnet de route en Afghanistan

En 1977, un Colmarien a fait ce qu'il appelle « le voyage de ma vie ». Il est parti en autocar jusqu'en Inde, via l'Afghanistan. Une aventure inoubliable, dans un pays vers lequel se portent aujourd'hui tous les regards.

E n 1977, Pierre Schreiber, 37 ans, professeur de sciences au collège Pfeffel de Colmar, est tombé sur cette annonce, affichée à l'Université de Strasbourg : « Allez en Inde pour 1200 F ». Il a aussitôt pris contact avec l'organisateur, un routier allemand, qui voulait fuir son quotidien, dans une carcasse d'autobus retapée. « Il avait prévu trois exemplaires de pièces de rechange ». Une trentaine de voyageurs, dont 25 étudiants allemands, ont pris part à cette aventure de sept semaines. Après avoir traversé l'Iran, ils ont passé la frontière de Mashad, ville sacrée de l'Islam, puis fait escale à Herat, « ville de l'art persan ». Dans les rues, les échoppes étaient ouvertes à la vue du passant. « On voyait travailler des souffleurs de verre, tourner des métiers à tisser… On m'invitait à entrer, on me servait du thé, sans obligation d'achat ». Ils ont poursuivi leur chemin vers Kandahar, à travers les steppes. La nourriture y était très frugale : du riz, du ragoût de mouton « sans beaucoup de chair sur les os », des raisins du désert recouverts de poussière, « mais qu'il ne fallait surtout pas laver : l'eau était non potable ».

Des femmes habillées à l'occidentale

L'Afghanistan était à l'époque très pauvre, mais le fond des vallées était fertile. « Le pays possédait en outre des réserves en gaz naturel que convoitaient les Russes ». Arrivé à Kaboul, dans cette ville « grouillante », où tous ont logé sur le toit d'un dortoir, il a confié ses bagages à un Afghan, qui les lui a gardés le temps de son séjour. Un jeune à bicyclette l'accompagnait partout. « Il m'a indiqué la poste, où m'attendait du courrier de ma famille. Il m'a dissuadé de me promener dans le bazar, à flanc de colline. Il trouvait plus prudent de rester en ville ». Attendait-il un pourboire ? « Non. Tous refusaient ce que je leur donnais ». Des femmes sortaient en tchadri, mais l'université de l'époque, où travaillaient des enseignants français, accueillait des jeunes filles habillées à l'occidentale. « On ne sentait pas l'oppression, le pays était très ouvert ». Avec deux acolytes, Pierre a bifurqué dans la vallée de Bamyan, où se dressaient les immenses statues des Bouddhas, « sculptées à flanc de grotte ».

Une des merveilles du monde

À l'intérieur des grottes, se trouvaient d'anciennes cellules de moines. « On a bravé l'interdiction qui nous défendait d'y passer la nuit. Elles nous offraient une très belle vue sur les montagnes hindukouch, qui précèdent la chaîne de l'Himalaya ». De Bamyan, ils sont montés à plus de 3000 mètres d'altitude pour voir les lacs suspendus, « une des merveilles naturelles du monde ». De retour à Kaboul, Pierre est remonté dans l'autocar qui l'emmenait vers le Pakistan, ou plutôt vers la plus grande frayeur de sa vie. Dans la passe du Khyber, où vivaient de part et d'autre les tribus pachtounes, le chauffeur, drogué, a perdu le contrôle de son bus et embouti la voiture du chef des Pachtous, qui n'était autre que le ministre de l'Éducation nationale pakistanais. Lui et son secrétaire particulier ont été tués sur le coup. Aussitôt, les tribus ont surgi et encerclé l'autocar, prêtes à venger leur chef. Mais le lynchage annoncé a tourné court, à l'arrivée fortuite de la police d'État. « Elle nous a conduits dans un fort. J'ai cru que c'était la fin. J'étais en face de la mort, je notais tout dans un carnet de route, adressé à ma famille ».

Le berceau de la civilisation indo-européenne

Après de longues tergiversations téléphoniques, la police a arrêté le chauffeur et affrété un autocar pour le reste du groupe. « Deux militaires nous ont accompagnés, pour assurer notre sécurité. Nous devions traverser le cortège des funérailles du chef pachtou pour quitter au plus vite le sol pakistanais. Au même moment, toutes les télés ont relaté le fait ». Pierre a fini par rejoindre l'Inde, mais il n'oubliera jamais ces dix jours passés en Afghanistan. Ce berceau de l'humanité où est née la civilisation indo-européenne. Ce pays où ont vécu les Parsis, adorateurs du feu, dont la religion prône la non-violence. Aujourd'hui ébranlé par les récents attentats terroristes dont beaucoup rendent responsable l'Afghanistan, Pierre craint le pire. « Il faut réagir en éradiquant l'extrémisme, mais sans faire payer les populations innocentes. La plupart souffrent du régime des talibans et regrettent le départ des ONG. Tirer sur la foule reviendrait à tirer sur un bidonville de Calcutta ou de Bombay ».

Souvenir de l'Afghanistan, en 1977. À l'époque, souligne Pierre Schreiber, « on ne sentait pas l'oppression, le pays était très ouvert ».

Pierre Schreiber

Anne Ducellier

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Souvenir de l'Afghanistan, en 1977. À l'époque, souligne Pierre Schreiber, « on ne sentait pas l'oppression, le pays était très ouvert ».
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