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L'affaire Deveaux

Le 7 juillet 1961, à Bron-Parilly, dans la banlieue lyonnaise, un jeune garçon-boucher appelle fébrilement Police-Secours : une fillette vient d'être découverte, égorgée et éventrée dans une cave...

LE GARÇON BOUCHER s'appelle Jean-Marie Deveaux. Pour l'état-civil, il est âgé de 18 ans mais son état mental est celui d'un enfant de huit ans. Il n'a jamais réussi à décrocher son certificat d'études et tout le monde - famille, voisins, patrons - le traite comme un débile. Lui - pour se rendre intéressant ou tout simplement pour avoir quelque chose à dire - s'invente des aventures extravagantes, des fiancées mystérieuses qui meurent au volant de leurs somptueuses voitures... L'une des personnes qui éprouvent le plus de sympathie pour lui est vraisemblablement la petite Dominique Bessard, huit ans, qui l'appelle Janot et le considère un peu comme son grand frère. Le 7 juillet 1961, c'est le drame horrible : la petite est découverte par une voisine, Mme Canard, dans le couloir de la cave du grand immeuble qui abrite au rez-de-chaussée la boucherie familiale. Dominique a été égorgée, éventrée. La voisine, horrifiée, monte prévenir la maman qui redescend en courant avec elle. Que fait Jean-Marie Deveaux pendant ce temps ? Est-il descendu avec les deux femmes ? Lui prétendra que oui, elles affirmeront le contraire. En tous cas, c'est lui qui appelle Police-Secours.

Non, non, ne me piquez pas !

La police arrive trois quarts d'heure après l'heure présumée du crime. L'inspecteur Cherrie, chargé de l'enquête, commence par soupçonner... le garçon-boucher mais abandonne rapidement la piste : il n'y a pas l'ombre d'une trace de sang sur le tablier du commis boucher, ni sur son bracelet-montre, ni sous ses ongles ou ses chaussures. Et puis, il n'y a pas l'ombre d'un mobile ; de surcroît, il n'a pas eu le temps matériel de commettre le crime étant occupé à laver les garnitures de rôti. Alors on cherche ailleurs et l'on ne trouve rien. Deveaux est libre et en vacances. Il reprend son travail le 1er septembre et il se produit un fait étrange : le garçon-boucher est relevé inanimé, avec quelques ecchymoses à la tête, dans l'escalier de la cave de ses patrons. Ces derniers l'incitent à aller porter plainte pour agression au commissariat proche. Là, Deveaux déclare aux policiers : « J'ai reçu un coup au sommet du crâne au moment où je remontais. En tombant, j'ai aperçu les jambes d'un pantalon qui s'enfuyait ». Les policiers n'en croient pas un mot et ils ont vite fait d'amener le jeune commis à reconnaître qu'il a tout inventé. Pourquoi ? Parce que la rumeur publique - toujours bienveillante - le dit coupable du meurtre de la petite Dominique et qu'il a imaginé en montant cette vraie-fausse agresssion pouvoir mettre fin aux médisances. Huit ans d'âge mental, Deveaux... C'est le moment que choisit le commissaire Durin pour entrer en scène. On ne la lui fait pas au commissaire. Comme le commis finit par se perdre dans ses mensonges, Durin le menace de lui faire une piqûtre de « sérum de vérité ». L'autre qui a une peur panique des piqûres s'écrie : « Non, non ne me piquez pas. C'est moi qui ai tué Dominique ». Et de raconter le meurtre avec un luxe de détails absolument extraordinaire... Après cela, on le fait dormir au commissariat et le lendemain matin, Deveaux ne se souvient plus de rien ! Et, bien entendu, il se rétracte. Le juge d'instruction Robin, que la volubilité et les contradictions du commis commencent à faire douter, se tourne vers le médecin légiste qui a pratiqué l'autopsie. Or, le Dr Roche affirme n'avoir constaté aucune trace de sang dans les viscères de la petite fille. Ce qui signifie que la fillette est morte avant d'avoir été frappée au ventre. Or Deveaux affirme avoir d'abord frappé au ventre, ensuite seulement à la gorge. Il aurait donc menti ? Le juge Robin harcèle le commis de questions et Deveaux finit par reconnaître que c'est en lisant la relation de l'enquête dans un journal qu'il a trouvé tous les détails. On vérifie : le journal s'est effectivement trompé. C'est terminé pour Deveaux ? Non-lieu ? Non, car des contre-expertises parisiennes « admettent que l'ordre des blessures a pu être différent ». Voilà Deveaux inculpé de meurtre et dix-huit mois plus tard dans le box des accusés aux Assises de Lyon, complètement ahuri, terrorisé, ne comprenant pas vraiment ce qui se passe. Son procès va durer quatre jours et être entièrement dominé par la personnalité du président du Tribunal Combas, « petit homme aux membres courts et à la voix puissante ». Description par le journaliste de Paris Match : « Etonnante figure que cet ancien avocat de Mâcon passé du côté des juges et animateur d'une association unique en France, celle des « anciens jurés des Assises du Rhône»; sorte de Falstaff truculent et féroce, extraordinaire comédien et orateur, sa silouhette est célèbre dans la région lyonnaise où il entraîne périodiquement « ses » anciens jurés de « mâchons » en banquets ou dégustations de beaujolais nouveau ». En face d'un tel monument, le pauvre Deveaux, qui a pris 12 kilos en prison, n'en mène pas large bien qu'il soit défendu par un jeune avocat de talent, Me Soulier. Cela commence immédiatement très mal. Le président Combas : « Votre père lui-même dit de vous : c'est un garçon entêté!». Puis se tournant vers les jurés : « Il n'avoue jamais, même s'il est coupable!». Les voilà prévenus... Combas enfonce le clou ; il rappelle une histoire ancienne : Deveaux aurait tué un petit chat avec un escabeau. Le garçon-boucher nie : c'était un accident. L'autre n'en a cure, il ricane : « Alors Deveaux, on commence par un petit chat et on finit par une petite fille?». L'acharnement du président met mal à l'aise une bonne partie de l'assistance qui n'a pas fini d'être surprise. La partie est d'autant plus inégale que la voie - puissante - de Combas est amplifiée par un micro et que celle de Deveaux est quasi inaudible. L'après-midi, le président se fait menaçant : « Deveaux, je veux vous supposer innocent, je le dois... La simulation, les coups, que s'est-il passé dans la cave?». Deveaux : « Je ne sais pas. C'est pas moi ». Le juge : « Ouais... et ça?». Il lit : « Je tenais mon couteau comme quand on désosse ». Combas se tourne à nouveau vers les jurés : « Comme quand on désosse ! Et tous les autres détails précis. Et ça encore : « J'ai brusquement envie de la tuer»». Le commis tente de se défendre : « Je l'ai inventé... Je l'ai lu dans les journaux. Je voulais être intéressant ». Le juge prend un ton faussement désolé : « C'est ennuyeux de voir un garçon s'enferrer... La mort de cette enfant... Comme quand on désosse... Il a dû y avoir quelques secondes atroces?». Silence. Deveaux : « Je ne sais pas, c'est pas moi ». Reprise de l'audience. Le commissaire Cherrié, qui avait conclu à l'innocence de Deveaux, vient à la barre, visiblement très ému : « Tout semblait mettre le commis hors de cause. Nous n'avons rien négligé. Nous avons ramassé le plus d'éléments possibles ». Il n'a jamais cru à la culpabilité de Deveaux. Ce n'est pas le genre de discours que le président Combas souhaite entendre. Il coupe : « Je vous remercie, l'audience est suspendue ». Il apprécie plus la déposition du médecin légiste, le Dr Roche, qui s'est rallié aux conclusions de ses confrères parisiens. L'avocat de Deveaux explose : « Savez-vous que si vous étiez inculpé, docteur, on dirait de vous : il se rétracte?». Défilé des experts psychiatres : le commis est intellectuellement et affectivement attardé mais pénalement responsable de ses actes. Le troisième jour du procès, Deveaux a une phrase malheureuse. Alors que la mère de la victime, Mme Bessard, vient de témoigner, et que le président Combas vient de lui demander : « Devant cette mère douloureuse, vous n'avez rien à dire?». Le commis répond : « Non, je n'ai rien à dire à Mme Bessard puisque ce n'est pas moi!». Réponse logique mais psychologiquement désastreuse. Dans le même ordre d'idée, Jean-Marie Deveaux reste muet lorsque l'avocat de la partie civile, Me Perrod, l'adjure de demander au moins pardon à la mère de la petite Dominique. Me Perrod alors s'écrie : « L'accusé n'a pas eu un mot pour implorer le pardon de la femme dont il a tué l'enfant. Il a préféré la stratégie qu'il s'est fixée ». S'adressant directement à Deveaux, il lance : « Vous êtes un monstre ». Réquisitoire de l'avocat général Quatre : celui-ci affirme ne pas douter de la culpabilité du garçon-boucher mais lui reconnaît des circonstances atténuantes et réclame vingt ans de réclusion criminelle. Le chroniqueur judiciaire Frédéric Pottecher s'interroge : « Pourquoi vingt ans alors qu'un crime aussi horrible mériterait la peine de mort ? Pourquoi, sinon qu'on devine que M. Quatre est un honnête homme et qu'on sent peser à travers tout son réquisitoire la hantise de l'erreur judiciaire ». Plaidoirie de Me Soulier : pas de mobile, pas de sang humain sur le tablier, etc.« C'est un pauvre mythomane qui a avoué par peur d'une piqûre. On ne doit pas le condamner. Il est innocent!».

Alors, c'est ce soir que je sors ?

Les jurés délibèrent deux heures vingt durant. Au retour, le président Combas annonce : « Deveaux, la Cour vous condamne à vingt ans de réclusion criminelle ». Le garçon-boucher, qui n'a rien compris, se penche, souriant, vers son avocat : « Alors, c'est ce soir que je sors. » Le procès est terminé, l'affaire commence. Les années passent, Deveaux ne cesse de proclamer son innocence. A l'un de ceux qui entendent ses cris, le père Boyer, un jésuite visiteur des prisons, il écrit en 1966 : « Le criminel a toute liberté, et moi, innocent, je suis enfermé entre quatre murs. Ma vie est gâchée. J'en ai marre de la vie, je vais mourir. C'est presque la solution pour ne plus souffrir, je suis un homme mort ». En 1967, il tente de se suicider à la prison de Melun. En 1968, il fait la grève de la faim pendant quarante jours. Entretemps, le 5 août 1963, une jeune femme a été assasinée à Bron-Parilly non loin de la cave où avait été retrouvée la petite Dominique. Un peu plus tard, une autre femme puis une fillette y sont l'objet d'une agression. La police n'arrive pas à mettre la main sur le mystérieux agresseur... Les efforts conjoints de Me Soulier et du père Boyer aboutissent enfin : pour vice de forme, le procès Deveaux est cassé. L'opinion publique enfin s'émeut, le général de Gaulle, président de la République, s'intéresse à l'affaire, la télévision en fait l'écho. Le 30 avril 1969, la Cour de cassation annule le jugement de Lyon et renvoie Deveaux devant les assises de Dijon. Combas n'est plus là ; il est mort en 1966. Son successeur s'appelle Brenot. L'avocat général a changé également. De même que Jean-Marie Deveaux. « L'adolescent attardé au sourire niais » est maintenant un homme de vingt-six ans« à l'air sérieux et même sévère derrière ses lunettes... au visage creusé, émacié»; un homme qui vient de passer huit ans en prison... Défilé des experts et des policiers : ils se contredisent. Les témoins ne se souviennent plus très bien. Deveaux se souvient lui, il s'écrie : « Je suis innocent ! Je souffre depuis huit ans ! Je vous en supplie!». Il est acquitté le 27 septembre 1969. Aux journalistes qui l'interrogent sur ses projets, il répond simplement : « Je voudrais être mécanicien diesel ». L'année suivante, il a obtenu son CAP de tourneur, épousé une jeune fille de vingt-trois ans, technicienne en biologie. En mars 1972, un arrêt lui a accordé une indemnisation de 125 000 Francs. Le prix de huit années de privation de liberté ?

Christian Heinrich

Edouard Boeglin

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BIBLIO- GRAPHIE Circonstances atténuantes, Frédéric Pottecher, Fayard/Radio Monté-Carlo, 1983 ; Paris Match/ Mémorial de notre temps, Gaston Bonheur/Pierre Laffont, 1973 ; Journaux de l'époque.





CHRONO- LOGIE 7 juillet 1961 : meurtre de Dominique Bessart. 1er septembre 1961 : « aveux » de Jean-Marie Deveaux 7 février 1963 : condamnation à vingt ans de réclusion. 1967 : tentative de suicide. ...



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