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RÉCIT Les « Mille » entrent dans Palerme

Le 26 mai 1860, Garibaldi, à la tête de ses Chemises rouges, pénètre dans la capitale de la Sicile et porte un coup décisif au royaume des Bourbons de Naples. L'unité italienne est en marche...

LE 30 AVRIL 1860, Garibaldi ­ installé à la villa Spinola à Gênes ­ reçoit la visite de deux amis italiens, les républicains, Bixio et Crispi. Ils viennent lui parler de la Sicile ou plutôt de l'insurrection de la population paysanne contre les Bourbons qui règnent sur le royaume des Deux-Siciles. Ils lui demandent, le supplient d'intervenir. Garibaldi est perplexe : depuis quelques jours, bonnes et mauvaises nouvelles alternent. Finalement, il tranche : « Partons mais partons tout de suite ». Il a cinquante-trois ans et ce Niçois d'origine est pour l'Europe révolutionnaire entière le héros par excellence. Il a été officier de marine, est entré jeune dans le mouvement Jeune-Italie du républicain Mazzini, a participé dès 1834 à la tentative d'insurrection gênoise.

Partons, mais partons tout de suite

Car l'Italie en ce temps-là n'existe pas. C'est « un conglomérat de royaumes exsangues et de principautés pourrissantes » sous forte influence autrichienne : au nord, le royaume de Piémont-Sardaigne, le duché de Parme, le duché de Modène, le duché de Lucques. La Lombardie et Venise appartiennent à l'Autriche. Plus au sud, le Grand Duché de Toscane, les États de l'Église, le royaume des Deux-Siciles tenu par des Bourbons. Après la tentative de Gênes, Garibaldi condamné à mort par contumace, a été obligé de s'enfuir. C'est alors qu'il a forgé son destin. Il se retrouve en Amérique du Sud où il passe douze ans. Et où il se bat. Pour la République du Rio Grande do Sul en révolte contre l'empereur du Brésil. Pour l'indépendance de l'Uruguay contre le dictateur argentin Rosas. C'est en 1843 que naissent les légendaires Chemises rouges ; ces chemises que, tout simplement, vont revêtir les volontaires de la « légion italienne » au siège de Montevideo et qui enflammeront par la suite les imaginations. Opération de marketing avant l'heure et avant même que le terme existe ? Certainement pas à en croire le témoignage d'un officier anglais présent : « Il fallait habiller le plus économiquement possible la légion italienne tout récemment créée ; et comme une entreprise commerciale avait offert au gouvernement de lui vendre à prix réduit un stock de tuniques de laine rouge, destiné au marché de Buenos Aires alors fermé à cause du blocus, l'offre avait paru trop belle pour ne pas l'accepter, et l'affaire fut conclue. Ces vêtements avaient été préparés à l'usage des ouvriers des saladeros argentins, c'est-à-dire des abattoirs et saloirs ; c'étaient de bons vêtements pour l'hiver, destinés, par leur couleur, à faire moins ressortir l'aspect sanglant du travail que devaient faire ces hommes ». Max Gallo commente : « Garibaldi comprit vite tout le parti qu'il pouvait tirer de cet élément d'uniforme exceptionnel. Il en fit comme un drapeau porté par chacun de ses hommes. Lui-même revêtit la chemise rouge et ne cessa d'en porter une. Camicia rossa, poncho gris ou blanc, chapeau à large bord de la pampa, Garibaldi avait trouvé en Amérique sa tenue de scène propre à frapper les imaginations ». La manière, le style garibaldien se manifeste de manière éclatante un 8 février 1846 dans la région proche du petit fleuve San Antonio. Garibaldi à la tête d'une petite troupe ­ ils sont moins de deux cents et... à pied ­ est surpris par un millier de cavaliers renforcés par un demi-millier de fantassins. Garibaldi : « On pouvait se faire massacrer jusqu'au dernier mais pas se retirer... Dans un tel engagement, le mot de retraite est condamnable, il est lâche. Il fallait combattre et nous combâttimes comme des hommes qui préféraient une mort honorable à la honte ». Ce comportement, cette attitude enthousiasment les opinions publiques et en Italie, Garibaldi est désormais attendu... pour faire l'unité italienne. Il revient donc sur le brigantin La Speranza, accompagné de soixante-trois hommes seulement "tous jeunes, tous formés sur les champs de bataille". Et à bord "ceux qui ne savaient pas lire apprenaient de ceux qui étaient instruits". Garibaldi écrit : « Nous partions satisfaire la soif, le désir de toute une vie. Et nous franchîmes ainsi l'océan, incertains du sort de l'Italie ». Une fois arrivé en Italie, le républicain qu'il est, fait passer avant tout son patriotisme et déclare : « qu'il ne peut y avoir de salut de l'Italie hors le roi ». Il s'agit, bien entendu, de Charles-Albert, souverain de Piémont-Sardaigne, le seul royaume vraiment indépendant de la péninsule. Las, lorsque celui-ci se lance après bien des hésitations à l'assaut des Autrichiens, il est battu et contraint de signer un armistice. Garibaldi poursuit la lutte dans des conditions dramatiques et doit passer en Suisse. Mais la lutte continue. Dès le début de l'année 1849, à l'appel des patriotes romains qui viennent de chasser le pape, souverain temporel des États de l'Église, Garibaldi est à Rome à la tête d'une troupe de volontaires lombards, romagnols, niçois et sud-américains plus Chemises rouges que jamais. Enthousiasme, élection d'une Assemblée constituante. Garibaldi : « Le 8 février 1849, j'eus le bonheur d'être l'un des premiers, à onze heures du soir, à proclamer presque à l'unanimité cette République de si glorieuse mémoire qui si vite devait être écrasée par le jésuitisme, comme toujours lié à l'autocratie européenne ».

Des hommes qui préféraient une mort honorable à la honte

L'autocratie européenne sera cette fois représentée par Louis-Napoléon Bonaparte qui est en train de liquider la naïve IIe République en France et qui envoie en Italie un coprs expéditionnaire au secours du pape : un corps expéditionnaire commandé par Oudinot ­ nom célèbre, médiocrité éminente ­ renforcé par des contingents napolitains, espagnols et autrichiens : une armée contre une poignée de Garibaldiens. L'issue ne fait pas de doute malgré une bataille acharnée le 3 juin sur la colline du Janicule à l'ouest de Rome où... a été dressée depuis (en 1895) une statue équestre de Garibaldi. Rome tombe. L'errance de Garibaldi reprend : nouveaux complots patriotiques, arrestation, retour aux États-Unis, passage à Londres, Amérique centrale, Chine même. Cinq ans plus tard, il revient en Italie pour reprendre la lutte pour l'unité. Début 1859, il reçoit du roi Victor-Emmanuel II le commandement des cinq mille Chasseurs des Alpes et bat les Autrichiens à deux reprises : à Varese en mai, à Brescia en juin. Tenu en suspicion par les milieux royalistes en raison de ses convictions républicaines et anticléricales, ulcéré par la cession de sa ville natale ­ Nice ­ à Napoléon III en guise de « remerciement » (au même titre que la Savoie), il se retire à nouveau dans son île de Caprera située entre la Corse et la Sardaigne. Pas pour longtemps : les Siciliens se révoltent contre les Bourbons. Et Garibaldi, finalement, décide de « partir tout de suite ». Il écrit alors au roi Victor-Emmanuel II qui a, lui, refusé d'intervenir : « Sire, le cri au secours qui vient de Sicile a touché mon coeur et celui de quelques centaines de mes anciens soldats. Je n'ai pas concilié l'insurrection de mes frères de Sicile, mais depuis qu'ils se sont soulevés pour l'unité italienne, représentée dans la personne de Votre Majesté, contre la plus honteuse tyrannie des temps modernes, je n'ai pas hésité à me mettre à la tête de l'expédition... Notre cri de guerre sera toujours : Vive l'unité italienne ! » Cela dit, le royaume du Piémont pour lequel va se réaliser en fait l'expédition, est passablement embarrassé lorsqu'il est assailli de demandes d'explications des chancelleries européennes. Cavour qui dirige le gouvernement piémontais, résume en ces termes sa situation aux Anglais : « La monarchie constitutionnelle italienne doit conserver la puissance morale qu'elle a conquise par sa résolution de rendre la nation indépendante. Aujourd'hui, ce bienfaisant trésor serait perdu si le gouvernement du roi combattait l'entreprise de Garibaldi. Le gouvernement du roi déplore cette entreprise, il ne peut l'arrêter, il ne l'aide pas, il ne peut pas non plus la combattre ». Dans quelles dispositions physiques et d'esprit est alors Garibaldi ? « Il retrouve donc la mer, la guerre, la lutte pour la patrie. Il a cinquante-trois ans. Malgré sa maladie, ce quinquagénaire est vigoureux, au mieux d'une expérience politique et militaire unique en Italie, peut-être au monde, sûrement en Europe » (Max Gallo dixit). Dans la nuit du 5 au 6 mai, l'expédition des Mille embarque à bord de deux vapeurs de commerce « empruntés » aux armateurs. Combien sont-ils ? Emile Tersen : « On les a dénombré : ils sont exactement mille quatre-vingt-cinq, de là le nom des Mille qui leur a été donné par simplification (...) ». Tous en chemise rouge, naturellement, recrutés pour l'essentiel dans le nord et le centre de l'Italie. Débarquement le 11 mai à Marsala à une heure et demie du matin, à peine contrarié par l'intervention de deux frégates napolitaines que... deux navires britanniques, sous un prétexte fallacieux, arrivent à stopper : la popularité de Garibaldi... Le 12, Garibaldi se proclame dictateur ­ le terme n'a pas encore la connotation péjorative qu'il prendra par la suite ­ de l'île « au nom de Victor-Emmanuel et de l'unité italienne » et se voit rejoindre par 2000 Siciliens, les picciotti, mal organisés et médiocrement armés mais parfaitement aptes à combattre en partisans.

Nous franchîmes l'océan, incertains du sort de l'Italie

Le 15, premier combat, premier succès à Calatafimi. Garibaldi pousse sur Palerme. Le 19, il arrive à proximité de la ville, bien fortifiée et dotée d'une garnison de 20 000 hommes. Le 24, Garibaldi est attaqué par les troupes napolitaines, il fait alors mine de se dérober. Dans la nuit du 25 au 26, Garibaldi ­ au terme d'un coup de main sur Palerme ­ entre dans la ville après une lutte acharnée, progresse dans les rues étroites en édifiant au fur et à mesure des barricades. Les Napolitains se replient sur la citadelle et les points fortifiés et leur général, Lanza, a alors la bonne idée de cannoner Palerme, causant de nombreuses pertes civiles. Mais une escadre anglaise ­ les Anglais sont décidément toujours très présents lorsque Garibaldi entreprend quelque chose ­ somme les Napolitains de cesser leur bombardement. Finalement, un armistice est conclu le 30, une convention d'évacuation est signée le 6 juin ; le 20, toutes les troupes napolitaines ont quitté Palerme. Reste maintenant à réduire la partie orientale de l'île. Ce sera chose faite dès le 28 juillet grâce à l'apport de milliers de volontaires venus de l'Europe entière renforcer les effectifs initiaux des Chemises rouges et plus particulièrement des Français, anciens soldats, étudiants, artisans, médecins et même un ancien député de la IIe République, l'ancien officier Flotte. Il ne reste plus qu'à franchir le détroit de Messine pour « récupérer » l'autre partie du royaume des Deux-Siciles. Traversée ensuite de la Calabre et entrée victorieuse dans Naples ­ sans coup férir ­ le 7 septembre. Voilà donc la Sicile annexée par un royaume du Piémont qui deviendra royaume d'Italie en mars 1861. Il ne manque plus que Venise et ­ surtout ­ Rome pour parachever l'unité italienne. L'Italie pourra compter sur Garibaldi pour s'en occuper quelles que soient les circonstances. En attendant, l'expédition des Mille est depuis belle lurette entrée dans la légende.

Texte : Edouard Boeglin Illustration : Christian Heinrich

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CHRONOLOGIE 4 juillet 1807 : naissance de Garibaldi

1835-1846 : combats en Amérique 1866 : rattachement de Venise 1870 : prise de Rome 1871 : Garibaldi, député en France 1874 : Garibaldi, député de Rome 2 juin 1882 : mort de Garibaldi ...





BIBLIOGRAPHIE Garibaldi, la force d'un destin, Max Gallo, Fayard, 1982 Garibaldi, Emile Tersen, Club français du livre, 1962 ; Le mythe de Garibaldi en France, Maurice Agulhon, in Histoire vagabonde, ...



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