Le 9 mai 1617 s'ouvre le procès fait à Leonora Galigaï et à la mémoire de son mari le maréchal d'Ancre, Concino Concini. A quelques jours près, cela fait sept ans que le roi Henri IV a été assassiné.
DÉCEMBRE 1599 : Henri IV est veuf de sa favorite Gabrielle d'Estrées et démarié de sa femme, Marguerite de Valois, « la Reine Margot ». Le « Vert Galant» aux multiples maîtresses, père de multiples bâtards, doit de toute urgence penser à donner un héritier légitime à la couronne. Il faut donc se marier et c'est le mariage florentin qui tient la corde. Ce n'est pas une première : Henri II, fils de François Ier, avait bien épousé Catherine de Médicis qui lui avait donné dix enfants dont trois François II, Charles IX et Henri III occupèrent successivement après lui le trône de France. Et puis, « la dette que la monarchie française a contracté à l'égard du grand banquier de Toscane vaut bien une messe de mariage. On négociera dont âprement la dot avant de céder mais on cédera » (Christian Biet dixit). Le contrat de mariage est signé le 25 avril 1600 : Marie de Médicis, vingt-sept ans en août prochain, apportera dans la corbeille de la mariée 600 000 écus (alors que la France en doit un million à son oncle). Et ses frais de voyage seront pris en charge par la famille. Ce qui n'est pas rien car la jeune personne se déplace avec une cour de deux mille personnes, ses directeurs de conscience, ses astrologues et... bientôt unis par les liens du mariage un gentilhomme ambitieux, Concino Concini, et une certaine Leonora Dori. Elle fait partie de l'entourage immédiat de Marie de Médicis, cette « petite personne fort maigre et fort brune, de taille assez agréable et qui, quoiqu'elle eût tous les traits du visage fort beaux, était laide à cause de sa maigreur ». Depuis seize ans, elle partage la vie de Marie dont elle est l'aînée de cinq ans. Marie « était douée d'une vive intelligence et d'un caractère enjoué. D'une gaieté pleine d'entrain, elle manifestait une humeur plaisante (...). L'affection de Marie pour Leonora était très passionnée » (Hélène Duccini dixit). Les commentaires sur cette amitié passionnée étaient nombreux et souvent peu amènes. Matteo Botti, l'envoyé florentin, disait que Marie aimait Leonora « estraordinarissimamente ». D'autres parlaient de « damnosa passione ! » ou tentaient d'expliquer : « Toutes les deux, comme l'on dit, avaient tiré mêmes mamelles, et avaient été nourries du mesme lait ; elles avaient pris substance de même chose et, depuis l'enfance, cette femme n'était jamais départie des côtés de la Reine, se rendant d'ailleurs fort soigneuse de sa personne ».
Cette petite personne fort maigre et fort brune...
La principale intéressée quant à elle, disait : « J'ai eu l'honneur d'être aimée de la Reine pour l'avoir suivie dès sa jeunesse. J'ai acquis sa bienveillance en bien la servant, en me rendant très diligente à la suivre et à faire ce qui était de sa volonté. » Quoiqu'il en soit, la place toute particulière qu'occupait Leonora auprès de Marie de Médicis ne pouvait laisser indifférent tel ou tel gentilhomme de la suite, désireux de faire son chemin à la cour de France. Nombre de gentilhommes français, lui firent une... cour assidue mais c'est finalement un Italien, Concino Concini, de bonne noblesse florentine, qui l'emporta. Revenons à la Reine. Elle a quitté la Toscane le 13 octobre, débarque à Marseille le 9 novembre, rencontre Henri IV le 9 décembre, l'épouse officiellement le 17 décembre 1600 à Lyon, fait son entrée officielle au Louvre le 9 février 1601. Le 27 septembre de la même année naît le dauphin Louis, le futur Louis XIII. Le couple aura en tout six enfants dont l'un, Nicolas, ne survivra pas, un autre garçon, Gaston d'Orléans, l'enfant préféré de la reine, et trois filles qui feront des mariages étrangers. 1601 est d'ailleurs une année faste pour... Eleonora et Concino qui se marient le 12 juillet, Marie de Médicis dotant d'ailleurs sa « dame d'atours » avec une générosité qui fait jaser par l'énormité de la somme : 70 000 livres soit l'équivalent de soixante-dix années de revenus d'un riche bourgeois ! C'est cette fortune, gérée par Leonora devenue Galigaï du nom d'une vieille famille noble florentine en voie d'extinction qui va, selon la biographe des Concini, servir de base à l'ascension des Concini. En 1605, Concino Concini obtient une charge fort lucrative à la cour : premier maître d'hôtel de la reine. Les affaires étaient décidément de plus en plus florissantes pour le couple florentin qui, à vrai dire, donnait l'impression d'être essentiellement intéressé par les questions financières, choisissant détail curieux mais qui s'avérera capital par la suite le régime de la séparation des biens. En fait, dix années durant, le couple va amasser une fortune considérable. La Galigaï accumulait bijoux et objets d'art. Son époux se livrait avec profit au trafic d'influences, ce qui était, au demeurant, chose courante à l'époque. Tout irait pour le mieux s'il n'y avait pas la santé de Leonora. Dès 1602, elle souffre de crises nerveuses, de convulsions, d'oppression. On fait appel, sans succès, à la médecine puis à la religion. A telle enseigne que les Concini eux-mêmes « en vinrent à admettre que Leonora était peut-être la proie des démons, explication qui paraissait logique et finalement "rationnelle" dans le contexte culturel de l'époque » (Duccini).
Leonora étant peut-être la proie des démons
Bref, en 1604, Concini fit même appel à des exorcistes sur le conseil du confesseur de Leonora, le Père Roger. Ce qui ne donna pas de meilleurs résultats. Finalement, c'est un grand médecin juif et portugais, Montalto, de passage à Paris en 1606, qui diagnostiqua chez Leonora une hystérie qu'il soigna par des méthodes de médecine douce : diète et régime, repos, silence et calme, décoctions et infusions de tisanes et de simples. Plus deux à trois heures de conversation avec sa patiente... Mais Montalto dut repartir : depuis deux siècles, les juifs n'avaient plus le droit de pratiquer leur religion en France. Alors un médecin juif à la cour royale, il ne fallait pas y penser. Le 14 mai 1610, Ravaillac assassine Henri IV. La veille, le roi a fait couronner Marie de Médicis qui pourra assumer la régence pendant qu'il sera à la guerre. La voilà donc Régente pour de bon ; Louis XIII est un enfant de neuf ans que l'on écartera du pouvoir le plus longtemps possible. L'ascension des Concini est dès lors foudroyante. Au sein d'une cour à majorité française et qui est généralement hostile aux Italiens, Marie de Médicis, qui n'a pas particulièrement été affectée par la mort de son époux, s'appuie exclusivement sur les Concini et leur entourage. Concini, dès le 26 juillet 1610, est nommé conseiller d'Etat ; le 26 septembre 1610, il est gouverneur de Bourg-en-Bresse et, surtout, marquis d'Ancre puis encore gouverneur de Péronne, Roye et Mondidier. Par la suite, en 1613, il sera fait maréchal malgré une carrière militaire quasi inexistante. Concini n'apaisait certes pas les éventuelles rancoeurs à son égard par son comportement. Richelieu, qui lui était pourtant favorable, écrira dans ses Mémoires : « Le maréchal d'Ancre était homme de bon esprit, mais violent en ses entreprises, qui prétendait à toutes ses fins sans moyens, et passait d'une extrémité à l'autre sans milieu. Il était soupçonneux, léger et changeant, tant par son humeur que sur la créance qu'il avait que, quelque liaison que l'on pût avoir avec un étranger, sa domination était toujours désagréable (...). Pensant n'être pas aimé, il voulait régner par la crainte. » Surtout, Concini commet l'erreur de mépriser ou, à tout le moins, de sousestimer Louis XIII que sa mère « considère comme un idiot » (Pottecher) et que tous deux « écartent résolument du pouvoir ».
Vous savez bien que je ne mérite pas la mort
Or, Louis XIII est solennellement proclamé majeur le 2 octobre 1614. Le 25 novembre 1615, il est marié à Anne d'Autriche : « un échec physique et psychique très grave, irréparable, qui marque un tournant dans la vie du roi ». Le 11 novembre 1616, Concini entouré d'une nuée de courtisans, « oublie » de se couvrir devant le roi, convalescent et accompagné de trois personnes à peine. C'est de ce jour que date la résolution de Louis XIII de se débarrasser de Concini et d'écarter sa mère. Le 24 avril 1617, c'est le coup d'Etat légal exécuté par le marquis de Vitry « hardi, allant, emporté, violent, ayant le tempérament du spadassin ». Au Louvre, Leonora entend les coups de feu. On lui apprend que le maréchal a été tué par Vitry. Elle commente : « C'est donc le roi qui l'a fait tuer. » Elle ne pleure pas, en manifeste aucune émotion particulière et se recouche non sans avoir rangé dans deux cassettes ses bijoux les plus précieux. D'abord consignée dans ses appartements, elle est arrêtée et enfermée à la Bastille. Dès le 26, une perquisition avait permis de saisir courriers politiques et bijoux. Mais l'on s'était également avisé d'un fait passablement contrariant : il n'était pas possible de confisquer la fortune immense de la Galigaï puisqu'il y avait séparation des biens entre elle et Concini. Seule une condamnation à mort permettrait de récupérer une fortune dont le montant était égal à celui du budget annuel du royaume ! Le 9 mai, Louis XIII signe les lettres patentes ordonnant l'ouverture du procès du maréchal d'Ancre (décédé mais il faut légaliser l'assassinat) et d'Eleonora Galigaï dont le sort est, bien entendu, scellé. Et comme le seul motif permettant de la condamner à mort est la sorcellerie, l'on va donc s'évertuer à la convaincre de sorcellerie. En revanche, l'on n'évoquera pas ou guère le pouvoir exorbitant de Concini et l'enrichissement scandaleux de Leonora sept années durant. A la fin du procès, le 8 juillet, rien dans l'accusation ne tient et tout le monde le sait. Pourtant, on décide de sa mort pour « crime de lèse-majesté divine et humaine ». La maréchale d'Ancre s'adresse alors aux juges : « Vous savez bien que je ne mérite pas la mort et qu'il n'y a dans tout cela que la raison d'Etat. Je ne sais pas comment vous pouvez charger votre conscience d'un pareil péché ! L'intérêt vous aveugle ; l'amour du gain a plus de force que le juste souvenir des bienfaits reçus ». Leonora Galigaï monte dans la charrette qui va mettre une heure sous les huées pour se rendre place de Grève, où elle devait être décapitée. Le courage dont elle fit preuve alors, retourna l'opinion en sa faveur. Quant à Louis XIII, qui avait fêté joyeusement l'assassinat de Concini, le supplice de la maréchale d'Ancre, ne cessa de le hanter. Héroard, le médecin du roi, nota dans son journal : « Le roi parla si souvent de l'exécution de la marquise qu'il en fût en continuelle appréhension, sans se pouvoir endormir jusqu'à trois heures et demie après minuit. »











