Une magnifique exposition reconnue d'intérêt national, sur « la vie et la mort de l'image médiévale », vient de s'ouvrir à Strasbourg.
L'enthousiasme de Cécile Dupeux, conservatrice du Musée de l'OEuvre Notre Dame et commissaire de l'exposition, fait plaisir à voir et à entendre. Elle n'utilise que des superlatifs en présentant les différentes pièces, tant tous ces objets sont rares et beaux, et très habilement mis en valeur grâce à une scénographie soignée (réalisée par l'atelier Jérôme Habersetzer). L'exposition « Iconoclasme », qui signifie la destruction des images religieuses, illustre l'une des plus importantes révolutions culturelles que l'Europe ait connues et qui a eu lieu entre 1520 et 1620, quand la production artistique religieuse a été mise en question par les Réformateurs. « Présenter un phénomène de destruction dans un musée n'est pas évident, convient la conservatrice. Avec nos collègues de Berne, nous avons opté pour une exposition en deux temps, une plongée dans l'image du Moyen Âge avant la Réforme, puis quelques exemples frappants d'iconoclasme ».
L'Église s'enrichit
L'Ancien Testament dit dans l'Exode : « Tu ne feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux, là-haut, ou sur la terre, ici-bas ». Les premiers chrétiens suivaient ce commandement, mais peu à peu, l'image de Dieu apparaît. Dès le VIIe siècle, le Christ figure sur des pièces de monnaie. Au Xe siècle, la statue devient la forme courante de l'image d'adoration, au 13e apparaîssent les retables. Vers 1500, les structures hiérarchiques de l'Église sont fixées, des éléments comme l'huile, l'encens, le sel, la cire bénie interviennent dans la vie quotidienne. Les reliques se multiplient, les églises regorgent de peintures, statues, calices précieux. Les croyants font des donations importantes pour le salut de leur âme et dans les tableaux, les saints ont souvent le visage de ces donateurs. Le livre des donations de la cathédrale démontre ainsi que les riches offraient de l'argent, mais aussi des boeufs, des chevaux, des bijoux, du vin. Les paysans payent la dîme pour assurer la subsistance de l'évêque et du curé, ils sont mis à contribution pour l'embellissement des églises, les processions, la pitance des moines, tandis que les biens de l'Église sont exempts d'impôts. S'ajoute le problème des indulgences, ces « remises de peine » inventées par l'Église : plus on payait, moins longtemps on était censé séjourner au purgatoire. Autant d'éléments qui expliquent que les Réformateurs, Luther en premier, montent au créneau : il affirme que Dieu n'exige pas des hommes des oeuvres telles que des donations d'autels et d'églises, mais seulement la foi.
Objets exceptionnels
Le premier à s'élever contre les images est Andreas Bodenstein von Karlstadt qui avance en 1522 dans son Traité sur l'élimination des images qu'il faut vider les églises pour empêcher le « culte des idoles ». Une vague d'iconoclasme accompagne la Réforme, on démonte des statues, on détruit des autels, on lacère des peintures, on démonte des socles. « Dans une ville comme Strasbourg, près de 90 % de la production a disparu », estime Cécile Dupeux. C'est dire l'ampleur des destructions, qui varient cependant d'une ville, d'une église à l'autre : certaines sont relativement épargnées, d'autres font l'objet d'actes méthodiques et de grande ampleur, les iconoclastes faisant par exemple appel à des ouvriers spécialisés pour démonter des pierres. Réalisée en collaboration avec le musée d'Histoire de Berne, l'exposition, à travers deux cents objets les uns plus beaux que les autres, illustre la richesse de l'art religieux au Moyen Âge. Objets de culte, sculptures, bannières, triptyques de dévotion, reliques, vêtements liturgiques et crucifix rivalisent d'éclat et de richesse. A l'occasion de la manifestation, la Vierge du jubé de la cathédrale, sculpture polychrome (vers 1250) aujourd'hui propriété du Metropolitan Museum of Art de New-York, revient à Strasbourg, grâce à un prêt exceptionnel. D'autres oeuvres proviennent de musées et collections d'Europe. Documents et fragments de sculptures témoignent des destructions. Certaines ont d'ailleurs eu lieu lors de la Révolution, qui a entraîné une nouvelle vague d'iconoclasme, comme souvent quand un ordre ancien est bouleversé. Ainsi, à Strasbourg en 1918, on déboulonnait la statue de Guillaume 1er. Et rappelons, plus près de nous, le dynamitage de grands Bouddha par les Talibans.
Y ALLER Jusqu'au 26 août au musée de l'OEuvre Notre-Dame, Place du Château, tous les jours sauf mardis de 10 h à 18 h. Entrée 40 F. Visites guidées jusqu'au 28 juin, les jeudis à 18 h 30, inscriptions au 03.88.52.50.04. Le catalogue, bel ouvrage d'art, est en vente à 290 F.
Une représentation du Christ.
Jean-Marc Loos











