Philippe Colignon revient à la médiathèque de Sélestat pour y présenter un travail photographique original et profond, « coproduit » avec Michel Butor.
D e la boue, des branches, de l'eau. Des mots, aussi, lancés comme des émotions encore à vif. La nouvelle exposition de la médiathèque de Sélestat présente un petit coin de nature vu par Philippe Colignon et visité, par photos interposées, par Michel Butor. Les 35 photos sont en noir et blanc, et retranscrivent une balade le long d'un bras mort de la Meurthe, du côté de Saint-Dié. «Un jour où j'étais en colère, je suis allé marcher par là-bas. Je ne connaissais pas l'endroit. Et à ma grande surprise, j'ai trouvé là ce qu'il y avait dans ma tête». Austère, sauvage, enchevêtrée, tout en désordre, la nature règne là comme dans un chaos de l'aube des temps. Mais la boue paraît aussi lisse et douce, et le feuillage tendre de printemps, les chatons sur les saules réconfortent parfois par leur douceur. Quelques taches de lumière, qui montrent le chemin. «Je suis revenu le lendemain. J'étais donc plus calme. En deux heures, j'ai fait les photos. Elles retranscrivent mon état d'esprit de ce jour-là, mélangé à celui de la veille».
Chemin initiatique
La vieille Meurthe, comme s'appelle ce lieu entre deux eaux, évoque tout à la fois la nature dans ce côté brut et difficile d'accès, et le cheminement des pensées dans un cerveau, un jour gris. «Mais à chaque fois, il y a quelque part une sortie, une lumière au loin. Comme un chemin, un parcours initiatique, semé d'embûches mais qui mène quelque part», fait remarquer le photographe. Les quelques gros plans servent de bornes, points de repères dans tout ce foisonnement. «On en gardera certainement un souvenir, peut-être plus facilement que des autres paysages», espère Philippe Colignon. Mais on retiendra aussi peut-être l'image de la boue, qui semble visqueuse, collante et douce. On en voit l'odeur, âcre, mélangée à celle de la vase et des branches en état de putréfaction. «Mais il y a aussi là une dimension qui touche au sensuel, au sexuel, à la naissance», ajoute l'artiste. Sous les images, l'écriture minutieuse de Michel Butor complète le tableau et lance de nouvelles pistes. Dans son enchevêtrement de mots s'est insinué un passage, une piste que le spectateur attentif devinera. Le texte de L'aigle du casque, poème de Victor Hugo dans la Légende des siècles, ponctue cette enfilade de verbes, d'ajectifs, de noms, qui semble être venu spontanément à l'esprit de l'écrivain lorsqu'il a pris connaissance de ce travail photographique. Les deux artistes se sont rencontrés à la faveur de connaissances communes. Le photographe André Villers, (dont on avait vu dernièrement les portraits de Picasso à la médiathèque) avait conseillé à Philippe Colignon de travailler avec un écrivain. Michel Butor, figure du nouveau roman, s'est vite entendu avec le Vosgien, et un premier livre «L'humus inscrit» était né. Ici, c'est encore lui qui a trouvé le titre de l'expo: «L'aisselle de la forêt». Sans se connaître beaucoup, les deux personnages ont réussi à produire un travail homogène, «dialogué», dans le sens où l'écrit répond au visuel. La médiathèque devenait donc un endroit idéal pour présenter cette exposition. Ne reste-t-elle pas le lieu où la littérature rejoint d'autres formes de communication?
VOIR L'exposition est visible à la médiathèque, aux heures d'ouverture. Elle se poursuit jusqu'au 26 mai.
Philippe Colignon, photographe des Vosges, a travaillé avec l'écrivain Michel Butor. Cette exposition est le fruit de leur deuxième collaboration.
Dominique Gutekunst











